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Le camarade Kamal Bey Joumblatt, seigneur de Moukhtara (2/3)
Article publié le 15/11/2018

Par Yara El Khoury

Yara El Khoury est docteur en Histoire de l’Université Saint-Joseph et titulaire d’un DEA en Résolution des Conflits de l’Institut Catholique de Paris. Elle est chargée de cours à l’Université Saint-Joseph et chercheur associé au CEMAM, Centre d’études pour le monde arabe moderne.

Dans le Liban indépendant, Kamal Joumblatt entre en politique

La guerre qui finit par éclater en Europe en 1939 entraîne le Liban et la région dans sa tourmente, notamment après la capitulation française de juin 1940. La défaite française est vécue avec regrets à Moukhtara. Officiellement, les autorités du mandat sont soumises au gouvernement de Vichy et le Liban se retrouve intégré aux forces de l’Axe. Sa « libération » en juillet 1941 par les Forces de la France libre s’accompagne d’un espoir réel d’indépendance. Deux camps se disputent le champ politique : le Bloc national d’Emile Eddé et le Destour de Béchara el-Khoury. Sitt Nazira n’appuie ni l’un ni l’autre, mais elle nourrit un profond ressentiment contre Béchara el-Khoury dont les ancêtres avaient soutenu la liquidation de Béchir Joumblatt par Béchir Chéhab. En outre, Béchara el-Khoury est proche des Arslane, les rivaux politiques de Moukhtara. Grâce à cette alliance, l’émir Majid Arslane se verra octroyer des postes ministériels. Sitt Nazira aura la sagesse de ne pas montrer son mécontentement. Les Joumblatt disposent néanmoins d’une place sur l’échiquier politique libanais en la personne de Hikmat Joumblatt, fils d’Ali Joumblatt et cousin de Kamal devenu son beau-frère depuis son mariage avec Linda. Hikmat occupe différents postes ministériels dans les Cabinets de Kheireddine Ahdab, Khaled Chéhab et Abdallah al-Yafi. Après l’entrée des Alliés au Liban, il se verra confier le ministère de la Défense dans le Cabinet d’Ahmed Daouk formé sous la présidence d’Alfred Naccache.

La carrière politique si prometteuse de Hikmat Joumblatt est brutalement interrompue par son décès qui survient en juin 1943. Pour Kamal Joumblatt, l’heure arrive où il doit se résoudre à endosser la charge à laquelle il est destiné par sa naissance. Lui qui nourrissait le projet de passer le concours de l’Ecole Polytechnique devient à son corps défendant le seigneur de Moukhtara. Il se présente également aux élections législatives et il est élu sur les listes du Bloc National que sa mère préfère au Destour, alors que ses préférences personnelles vont vers ce dernier. Là aussi il doit se plier aux injonctions maternelles.

C’est le Destour qui remporte les élections législatives avec 53,6% des suffrages. Son chef, Béchara el-Khoury, est élu président de la République le 21 septembre 1943 lors d’un scrutin au cours duquel Kamal Joumblatt et ses collègues députés du Bloc national se sont vu interdire par les autorités mandataires de voter pour un Destourien. Il se rattrapera en votant la motion de confiance pour le gouvernement Riad el-Solh. Dans le discours qu’il prononce à l’Assemblée, il dit approuver les projets de Riad el-Solh d’abroger les articles de la Constitution qui instituent le mandat. Effectivement, le 8 novembre 1943, il comptera au nombre des 48 députés qui votent en faveur des amendements constitutionnels. Lors des événements qui vont suivre et conduire à l’indépendance du Liban, Kamal Joumblatt choisit définitivement son camp ; ce sera le Destour. Il rejoint le gouvernement de réserve qui se constitue au domicile de Saëb Salam et qui comprend outre Salam lui-même, Henri Pharaon, Hamid Frangié et Gabriel el-Murr.

L’allégeance de Kamal Joumblatt au Liban indépendant est intégrale ; pour lui, la Ligue des Etats arabes qui voit le jour en septembre 1944 avec la signature du Protocole d’Alexandrie n’est qu’une instance de coopération entre les Etats arabes et il se réjouit de ce que le Protocole d’Alexandrie reconnaisse l’indépendance définitive du Liban. Les idées politiques de Kamal Joumblatt trouvent à s’exprimer à travers ses activités littéraires. Avec son ami Camille Aboussouan, il fonde la section libanaise du Pen Club et il est porté à l’unanimité à sa présidence par les membres qui professent des idées libanaises aussi convaincues que les siennes : Jawad Boulos, Fouad Ephrem Boustany, René Habachi et Charles Corm.

Kamal Joumblatt dans l’opposition à Béchara el-Khoury – La révolution blanche

Dans la République libanaise devenue indépendante, Kamal Joumblatt devient ministre pour la première fois en 1946 dans un Cabinet formé par Riad el-Solh. Il se voit confier les portefeuilles de l’Economie nationale, de l’Agriculture et des Affaires sociales, domaines qui lui tiennent particulièrement à cœur. Pourtant ses relations avec le président Béchara el-Khoury sont en constante dégradation. A la Chambre des députés, Kamal Joumblatt se fait le chantre de réformes qu’il juge indispensables pour la bonne marche du régime : réforme de la loi électorale, lutte contre la pléthore administrative et le népotisme, décentralisation des services dans les régions, indépendance de la justice. L’émir Hassan al-Atrache, second époux de Linda, tente de réconcilier son beau-frère avec le chef de l’Etat et avec l’émir Majid Arslane avec qui il a de vives altercations à l’Assemblée.

Kamal Joumblatt a l’occasion d’exprimer ses idées début 1947 au Cénacle libanais où il donne une conférence intitulée « Ma mission de député ». Une amitié solide va le lier à Michel Asmar et sa famille et il devient un habitué de leur domicile de la rue Trabaud. En 1965, il y fait la connaissance de Youakim Moubarac, un prêtre maronite que Michel Asmar a été chercher à Paris afin qu’il donne au Cénacle libanais une conférence à deux voix avec cheikh Sobhi el-Saleh sur le thème du dialogue islamo-chrétien. Entre Youakim Moubarac et Kamal Joumblatt se tissent des liens d’estime et d’amitié réciproques qui se poursuivront jusqu’à la mort du second.

En l’année 1947, des élections législatives marquées par une vaste fraude accordent au président Béchara el-Khoury une majorité confortable destinée à voter en faveur de la prorogation de son mandat. Au lendemain de ce scrutin fortement contesté, Kamal Joumblatt et Camille Chamoun démissionnent du gouvernement et rejoignent les opposants au régime de Béchara el-Khoury qui créent le Bloc de libération nationale.

La création de l’Etat d’Israël et la première guerre israélo-arabe surprennent Kamal Joumblatt alors qu’il se trouve en Europe en voyage de noces, suite à son mariage avec la princesse May Arslane, fille de l’émir Chakib Arslane, militant notoire du panarabisme. Il fait porter la responsabilité de l’échec arabe à Riad el-Solh ; entre les deux hommes, les relations sont au plus mal.

Après une longue période de maturation interrompue par les événements régionaux liés à la proclamation de l’Etat d’Israël, un parti politique nommé Parti Socialiste Progressiste voit le jour en vertu d’une reconnaissance officielle accordée le 19 mars 1949 par le ministère de l’Intérieur aux membres fondateurs : Kamal Joumblatt, Abdallah al-Alayli, Georges Hanna, Albert Adib, Fouad Rizk et Farid Gebran. Au palais de Moukhtara, Sitt Nazira est loin d’approuver l’orientation ouvertement contestataire et socialiste adoptée par son fils. Elle ne peut admettre que le descendant d’une grande famille aristocratique se fasse appeler « camarade » par des jeunes dénués de respect qu’il laisse circuler à leur guise dans la demeure ancestrale. Pour elle, la puissance des Joumblatt s’est toujours appuyée sur l’appui au pouvoir en place. Elle décèdera le 27 mars 1951, sans que son fils ne vienne la voir à l’hôpital Saint-Charles où elle avait été admise en urgence. A Camille Chamoun et Raymond Eddé accourus à son chevet, elle confie son fils en les priant de faire preuve de patience à son égard.

Quelques mois après la création du PSP, le 8 juillet 1949, l’exécution d’Antoun Saadé, chef du Parti Populaire Syrien, à la suite d’un procès-éclair suscite une forte condamnation de Kamal Joumblatt qui réclame la mise en examen du gouvernement. Sa réaction est commandée par le sens de la justice beaucoup plus que la sympathie. En effet, Kamal Joumblatt était loin de souscrire aux idées d’Antoun Saadé. Bien que fortement opposé au régime de Béchara el-Khoury, il n’envisageait nullement de le renverser par des méthodes violentes et avait opposé une fin de non recevoir à Husni Zaïm, arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat en Syrie, qui lui proposait son aide pour le renversement du pouvoir en place au Liban. De fait, c’est un mouvement démocratique et citoyen, la Révolution blanche, qui finit par obtenir le départ de Béchara el-Khoury le 18 septembre 1952.

Kamal Joumblatt dans l’opposition à Camille Chamoun – La crise de 1958

Suite à la défection de Hamid Frangié qui accepte de retirer sa candidature, Camille Chamoun, unique candidat en lice, est élu président de la République. Il a gagné à lui tous les leaders de la Révolution blanche, notamment Kamal Joumblatt, son collègue député du Chouf, à qui il promet de mettre en œuvre le programme de réformes voulues par le Front socialiste national, le vaste rassemblement de leaders qui a œuvré pour le départ de Béchara el-Khoury. Kamal Joumblatt réclame une vaste purge des institutions de l’Etat, le renvoi des représentants des compagnies étrangères et la confiscation des avoirs de la famille du président sortant qu’il accuse d’avoir volé l’argent public. Comme Camille Chamoun se retrouve incapable de satisfaire ses exigences, la rupture survient entre eux, suivie de peu par la désagrégation du FSN.

Désormais, Kamal Joumblatt se retrouve dans l’opposition au président Chamoun, et ce dans un contexte international et régional qui va précipiter peu à peu le Liban et le monde arabe dans la crise de 1958. En 1955, le Liban choisit de ne pas adhérer au Pacte de Bagdad, mais il n’adhère pas non plus à l’Alliance tripartite mise sur pied par Nasser avec la Syrie et l’Arabie Saoudite pour contrecarrer l’influence occidentale qui s’exerce à travers l’Irak. La nationalisation du Canal de Suez en juillet 1956, suivie par la crise de Suez au mois d’octobre, consacre la légende naissante de Nasser, nouvelle idole des foules dans les pays arabes, qui semble cristalliser dans sa personne tous les rêves des Arabes qui ont été déçus au lendemain de la Première Guerre mondiale, rêves d’unité arabe, de dignité nationale et de développement.

Mais Kamal Joumblatt n’est pas un nationaliste arabe, nonobstant les représentations que continue de faire de lui l’imagerie populaire. Les éléments glanés au fil des lectures laissent perplexe quant à la véracité de son engagement dans la vague nationaliste qui déferle sur le monde arabe. A l’époque où il était étudiant à Paris, il ne manifestait pas le moindre intérêt pour les discussions nationalistes des étudiants arabes. Face à l’éclosion du phénomène Nasser, il paraît sceptique et redoute les dérives autoritaires qui se font jour chez le personnage. A la veille de la crise de Suez, il prêche la modération au leader égyptien et le met en garde contre le risque de se laisser entraîner par les radicaux. Au Liban où les tensions s’exacerbent entre les chrétiens et les musulmans, il tente une conciliation par l’entremise du patriarche maronite Méouchy.

L’adhésion du président Camille Chamoun à la doctrine Eisenhower en 1957 n’apportera aucun apaisement. La vision manichéenne des relations internationales en vigueur à l’époque de la Guerre froide s’était répercutée sur le Liban et le monde arabe sous la forme de deux camps aux positions inconciliables. En faisant le choix de la doctrine Eisenhower, le Liban rompait avec sa tradition de neutralité érigée en dogme par le Pacte national de 1943. La proclamation de la République arabe unie début février 1958 déchaîne l’enthousiasme de ceux qui voient le rêve arabe prendre forme sous la forme d’une entité étatique. L’intention prêtée au président Chamoun de proroger son mandat, jamais vraiment confirmée ni démentie par le principal intéressé, servira de déclencheur à la guerre civile qui éclate à partir du 8 mai 1958, date de l’assassinat de Nassib el-Metn, propriétaire du principal journal d’opposition, le Télégraphe.

Dans le paysage libanais noyé sous la complexité des éléments générateurs de dissensions, la guerre se déclenche très vite et se développe avec une célérité qui a étonné les observateurs. Préparés mentalement sous l’effet de l’accumulation des rancœurs contre le président Chamoun et militairement par l’afflux d’armes de Syrie, les combattants de l’opposition eurent vite fait d’occuper le terrain et de créer une scission territoriale entre le camp de rebelles et celui des loyalistes. Le président de la République prend les armes lui-même pour défendre le palais présidentiel sis dans le quartier de Qantari dans le centre de Beyrouth. Il compte aussi sur l’ardeur des hommes du PPS et du parti Kataëb. L’armée, sous le commandement de Fouad Chéhab, se tient à une stricte neutralité, de peur de se retrouver elle-même victime des scissions communautaires.

De son palais de Moukhtara, Kamal Joumblatt dirige les rebelles. La région est en ébullition depuis sa défaite aux élections législatives de l’été 1957. Quelles sont les raisons qui le poussent à se muer en chef d’une troupe d’insurgés ? Pour quels enjeux se bat-il ? Croit-il à la République arabe unie ? Lui-même, chef d’une petite communauté considérée comme hérétique aux yeux de l’Islam orthodoxe, se voit-il dilué dans l’ensemble sunnite constitué par la RAU ? Rien n’est moins sûr. Le combat de Kamal Joumblatt est bien davantage teinté d’enjeux internes liés à sa volonté de donner à sa communauté une place dans l’Etat libanais qui reflète son importance historique et non pas numérique.

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