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Le calife fatimide al-Hâkim (996-1021) : la politique au service de la religion ?
Article publié le 13/09/2016

Par Delphine Froment

De tous les califes de l’Islam médiéval, le calife fatimide al-Hâkim fait partie de ceux dont la politique et la personnalité controversée ont le plus fait l’objet de débats au sein des chroniqueurs et des historiens : al-Hâkim était-il un fou ou un génie ? L’étude de son règne atypique est d’autant plus difficile que les sources dressent des portraits extrêmement différents, selon qu’il s’agisse de sources sunnites, trop négatives pour être entièrement vraies, ou de sources ismaéliennes, trop mélioratives quant à elles pour être critiques.
Retour sur un calife mystérieux, dont le règne a été marqué par une politique religieuse hors-normes : al-Hâkim, calife chiite ismaélien, voyait en l’année 400 de l’Hégire (1009) l’année de la fin du monde, ce qui le mena à conduire une des politiques religieuses les plus répressives de l’histoire de l’Islam.

Calife à onze ans : de la régence au règne personnel

Né en 985 au Caire, al-Hâkim est le fils du calife al-‘Azîz (975-996) et d’une chrétienne, al-Sayyida. Lorsque son père meurt en 996, al-Hâkim devient calife à l’âge de onze ans. Dès l’attribution du titre d’imam fatimide au jeune al-Hâkim, une concurrence se joue entre les berbères Kutâma, alliés historiques des Fatimides, et l’eunuque slave Bardjawân, tuteur de al-Hâkim. Les deux groupes opposés espèrent en effet pouvoir accéder à la direction du gouvernement fatimide, dans le cadre de la régence qui doit se mettre en place. Après quelques intrigues, Bardjawân parvient en 997 à prendre la charge de wâsita, c’est-à-dire une charge à l’intermédiaire entre le calife et le peuple, moins prestigieuse cependant que la charge de vizir. La régence de Bardjawân dure ainsi trois ans, de 997 à sa mort en 1000, quand al-Hâkim le fait assassiner pour prendre seul la place sur le trône fatimide. Pour renforcer son pouvoir et s’assurer du soutien de ses sujets, il leur fait renouveler leurs serments d’obéissance et d’assistance.

Seul au pouvoir, al-Hâkim semble sombrer progressivement dans la paranoïa : craignant les intrigues de cour et les révoltes de ses sujets, il supprime la charge de vizir, et procède à des exécutions souvent perçues comme injustifiées, afin de mater toute possible menace politique. Cette politique préventive n’empêche pas l’explosion de certaines révoltes, menées par des anti-califes, que al-Hâkim parvient néanmoins à éradiquer.
Malgré ce gouvernement paranoïaque, al-Hâkim s’avère être un grand bâtisseur, cherchant à glorifier tant le califat fatimide que son propre règne. Il érige plusieurs mosquées au Caire, celles de al-Râshîda, celle de al-Maqs et celle dite de al-Hâkim, dont la construction avait débuté sous le règne de al-‘Azîz. Il fonde également au Caire la Dâr al-Hikmâ (ou « Maison de la Sagesse ») en 1005, édifice dédié à l’enseignement et à l’étude de l’astronomie, de la philosophie et des sciences religieuses. La Dâr al-Hikmâ s’insère notamment dans le projet de la da’wa, cette organisation étatique fatimide qui appelle les musulmans du dâr al-Islâm à l’obéissance envers l’imam fatimide : en effet, c’est là qu’étudient les missionnaires ismaéliens (ou dâ’i), c’est-à-dire les propagandistes qui partent diffuser et prêcher la doctrine chiite ismaélienne dans l’ensemble du monde musulman.

Une politique religieuse sous le signe des 400 ans de l’Hégire

Mais c’est surtout la politique qu’il mène soudainement vis-à-vis de la religion, et plus particulièrement au détriment des minorités religieuses, qui nous paraît ici intéressante. En effet, après ses premières années au pouvoir, al-Hâkim décide brusquement de lancer une politique extrêmement répressive envers les sunnites, les juifs et les chrétiens (et ce, alors même que sa mère était chrétienne).
Particulièrement hostile aux dhimmîs (c’est-à-dire les non-musulmans, reconnus comme des « gens du Livre », vivant en terre d’Islam et bénéficiant de la dhimma, la protection du pouvoir islamique), al-Hâkim les contraint dès 1004 à porter une ceinture (zunnar) qui permet de les distinguer, et à s’habiller tout en noir, comme les Abbassides, la dynastie ennemie des Fatimides. Les chrétiens et les juifs sont en effet jugés comme étant trop riches par le calife, qui voit en eux une source de dépravation de la population dans son ensemble. D’autres mesures ségrégatives sont progressivement prises pour empêcher les dhimmîs de corrompre les bonnes mœurs musulmanes : il décrète en particulier que les chrétiens doivent porter une croix, et les juifs une clochette ; les femmes n’ont plus le droit d’accéder aux bains publics et doivent rester enfermées chez elles après la prière du soir, afin d’éviter la cohabitation entre chrétiens et musulmans ; les fonctionnaires chrétiens sont remplacés dans l’administration fatimide par des musulmans ; le vin est interdit, ainsi que les processions publiques, les chants et les jeux. Au-delà du zèle religieux, on a pu y voir une volonté de moralisation de la société.
L’année 1009 est particulièrement rude pour les dhimmîs : il s’agît, dans le calendrier musulman, de l’année 400 de l’Hégire ; or, al-Hâkim annonce pour l’année 400 la fin du monde, et entreprend dès lors de détruire les églises et les synagogues d’Egypte et de Syrie, les remplaçant par de nouvelles mosquées (parmi les quelques édifices religieux qui échappent à ces mesures de destruction, le grand monastère de Sainte-Catherine, sur le Sinaï en Egypte). Véritable point d’orgue de cette politique de répression des minorités religieuses, l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, qui abritait le tombeau du Christ, est détruite, et les biens des monastères, églises et synagogues sont confisqués par l’Etat fatimide. Ces violences engendrent bien des conversions, bien qu’en 1013, al-Hâkim autorise les dhimmîs à émigrer en territoire grec, avec tous leurs biens. On considère aujourd’hui que cette politique répressive fut dictée par la volonté d’abolir la dhimma, et de restaurer l’unité religieuse autour de l’ismaélisme.

En effet, al-Hâkim tente également de réunifier par la force les cultes sunnites et chiites, dans un nouvel islam, largement inspiré par le chiisme ismaélien, où le Caire serait le seul lieu de pèlerinage (les croyants viendraient se recueillir sur les reliques des ancêtres alides des Fatimides). Les prières sunnites sont ainsi régulièrement interdites. Or, le califat fatimide gouverne une population de confession essentiellement sunnite : les mesures que tente de prendre al-Hâkim sont dès lors extrêmement impopulaires chez les sunnites, dont la colère gronde. Ce projet de réunification religieuse est finalement abandonné. Il n’en demeure pas moins que certains extrémistes ismaéliens vouent un véritable culte à ce calife, au point de le diviniser, considérant que la divinité d’Allâh s’était incarnée en lui. C’est ce culte qui donna naissance à la religion qui est encore pratiquée aujourd’hui au Liban et en Syrie par la communauté druze.

Un dernier revirement et une disparition mystérieuse

Mais de manière aussi brusque et incompréhensible que la vague de répression anti-dhimmîs avait démarré, al-Hâkim revient soudainement, au tournant des années 1020, à une attitude beaucoup plus tolérante. Il autorise les convertis à revenir à leur religion première, et leur rend les biens immobiliers confisqués. Il permet même la reconstruction du Saint-Sépulcre, détruit dix ans plus tôt.
A ce revirement dans sa politique religieuse s’ajoute un revirement dans sa pratique du pouvoir : dès 1012, il interdit les processions en son honneur, refuse que l’on se prosterne devant lui, et retourne à un certain ascétisme, se détournant des plaisirs de bouche comme des jouissances corporelles, et ne se revêtant que de grossiers habits en laine noire. En 1019, il s’efface de la vie publique, laissant à un proche parent les rênes du pouvoir.

Al-Hâkim, que l’on a pu comparer à l’empereur romain Néron, était-il fou ? C’est ce qu’ont pu penser certains chroniqueurs et historiens, à l’instar de Yahya d’Antioche. L’historiographie actuelle doute que seule la folie puisse expliquer le déferlement d’une telle violence. Il faut plutôt voir dans la pratique du pouvoir de al-Hâkim la manifestation d’un intense espoir eschatologique, permettant de purifier et de réunifier le monde musulman.
Dans tous les cas, mystérieux dans sa vie, al-Hâkim le fut également dans sa mort. En effet, en février 1021, al-Hâkim disparaît au cours d’une promenade nocturne dans la montagne, à l’est du Caire. Il est alors accompagné de deux écuyers qui, l’ayant perdu de vue, rentrent au palais. Après plusieurs jours de recherche, on retrouve ses vêtements, percés de coups de poignard. Il est possible que al-Hâkim ait péri assassiné, sans doute par sa sœur Sitt al-Mulk qui était au cœur des intrigues de cour. Cette mystérieuse disparition de al-Hâkim est extrêmement importante pour la communauté druze : al-Hâkim était pour eux l’incarnation du prophète, et après sa disparition, ils le proclament occulté.

Bibliographie :
« Hâkim Bi-Amr Allah », Encyclopédie de l’Islam, tome III, Paris, Maisonneuve et Larose, 1990.
Cyrille Aillet, Emmanuelle Tixier, Eric Vallet (dirs.), Gouverner en Islam, Xe-XVe s., Paris, Atlande, 2014.
Thierry Bianquis « Al Hakim bi-Amr Allah ou la folie de l’unité chez un souverain fatimide » Les Africains, Charles-André Julien, Magali Morsy, Catherine Coquery-Vidrovitch, vol. II, Paris, Editions J. A., 1978.
Paul E. Walker, Caliph of Cairo : Al-Hakim bi-Amr Allah, Le Caire, The American University in Cairo Press, 2009.

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