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Par Sylphide de Daranyi
Publié le 23/11/2011 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Le ministre français de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres et l'architecte Jean Nouvel devant la maquette du futur musée du Louvre Abou Dabi, 3 juin 2007
THOMAS COEX, AFP

C’est par un accord intergouvernemental de coopération culturelle sans précédent, signé le 6 mars 2007 entre les Emirats arabes unis et la République française, qu’était scellée la création d’un « musée universel » dans l’émirat d’Abou Dabi avec le soutien de la France ou futur « musée du Louvre Abou Dabi » [1] Ce musée, dont la genèse a été parfois contestée, se présente pourtant comme le grand défi du XXIe siècle pour le musée du Louvre et plus largement pour les musées français, passionnant à plus d’un titre.

Afin de mener ce projet à bien, la partie française a souhaité réunir une équipe spécifique et a procédé en juillet 2007 à la formation de l’Agence France-Muséums, sous forme de Société par actions simplifiée de douze actionnaires (SAS), parmi lesquels les grands musées français, ce qui est une première parmi les institutions culturelles de l’Hexagone. Les Emirats arabes unis ont de leur côté désigné TDIC (Tourism Development Investment Compagny), présidée par S.A. Sheikh Sultan Bin Tahnoon Al Nahyan, comme l’interlocuteur de l’Agence à Abou Dabi.

La volonté émiratie est d’implanter ce musée dans un immense quartier culturel sur une presqu’île de sable située en face de la ville d’Abou Dabi : Saadiyat ou « l’île du bonheur ». Ce « Cultural District » pourrait faire écho à la mythique île des musées de la ville de Berlin. Les Emirats arabes unis prévoient en effet d’y implanter, en plus de ce musée universel conçu avec l’aide de la France, un musée national dédié à feu S.A. Sheikh Zayed qui a mené les Emirats vers leur indépendance en 1971, en collaboration avec le British Museum, un musée Guggenheim en lien avec the Solomon R. Guggenheim Foundation and Museum New York, un musée maritime et un centre d’arts vivants (Performing Arts Center). Les architectes choisis sont respectivement le français Jean Nouvel, l’agence britannique Foster + Partners, l’américain Frank O. Gehry, le japonais Tadao Ando et l’anglo-irakienne Zaha Hadid. Le Cultural District est une partie du « Plan 2030 » développé à Abou Dabi.

Le projet architectural de Jean Nouvel

Les Emiriens se sont tournés pour ce projet vers l’architecte français Jean Nouvel. De renommée mondiale, lauréat du Pritzker Architecture Prize en 2008, Jean Nouvel a puisé son inspiration dans les villes arabes et conçu un projet directement inspiré par la région et qui lui est spécifiquement destiné. Il a dessiné un dédale de salles couronnées d’un dôme : en réalité une résille laissant passer la lumière. Comme il le confiait à Grande Galerie, la revue trimestrielle du musée du Louvre : « Je voulais que ce bâtiment puisse être l’image d’un territoire protégé, qui appartienne au monde arabe et à cette géographie (…). Il tient de la médina (…). C’est une structure d’ombre, de cheminement et de découverte. C’est aussi un lieu à la fois ouvert et en continuité avec la ville, autrement dit avec le développement voisin. » [2] La silhouette du musée a souvent été publiée et est déjà devenue familière. Le musée comprendra environ 24 000 m2, dont 6 000 m2 seront dévolus aux galeries permanentes et 2 000 m2 aux expositions temporaires. Il abritera également un musée des enfants, un auditorium et un centre de documentation, des réserves, des ateliers et des services tels qu’une librairie, un restaurant et une cafétéria. Le musée est posé sur le bord de la côte, entre mer et terre. Sa maquette est visible à l’Emirates Palace d’Abou Dabi.

La coupole du musée a fait l’objet d’un prototype ou « mock-up » construit directement sur Saadiyat, représentant en grandeur nature le centième du dôme définitif, à plus de 30 mètres du sol, qui permet d’étudier le chemin de la lumière tout au long de la journée. Les premières images filmées, projetées à l’auditorium du Louvre en 2009, dévoilent de magnifiques et surprenants jeux de lumière changeants, qui seront une des révélations du parcours dans les espaces de circulation du musée.

L’Agence France-Muséums

L’Agence est formée d’une Direction générale et d’une Direction Scientifique. Cette dernière, dirigée par Laurence des Cars, rassemble quatre conservateurs du patrimoine et sept chargés d’études, une responsable de la régie des œuvres, une responsable des expositions et un chargé des acquisitions.

Un conseil scientifique présidé par Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre, et un conseil d’administration présidé par Marc Ladreit de Lacharrière, fondateur de FIMALAC, grand mécène du Louvre, créateur de la Fondation Cultures et diversité, encadrent le travail de l’Agence.

Selon l’accord intergouvernemental, l’Agence doit assurer une mission en plusieurs volets. Elle doit ainsi concevoir et mettre en œuvre le programme scientifique et culturel du musée ou PSC. Il s’agit de l’entière conception des galeries permanentes de 6 000 m2 pendant les dix ans suivant l’ouverture. A l’ouverture en effet, trois cents acquisitions devront former la collection de l’établissement, complétée par trois cents prêts issus des musées français. Le nombre de ces prêts ira en décroissant durant la décennie : deux cent cinquante puis deux cents. L’organisation, le lancement, le suivi de la muséographie, de la signalétique et du multimédia sont également du ressort de l’Agence, qui en outre, conçoit toute la médiation du musée.
Il s’agit ensuite de concevoir la programmation des expositions pendant quinze ans, au rythme de quatre expositions par an : une grande exposition se déployant sur tout l’espace de 2 000 m2, une exposition de taille moyenne et enfin deux autres plus petites. Ces manifestations devraient inscrire le Louvre Abou Dabi dans le circuit des grandes expositions internationales.
Ce travail scientifique s’applique également aux éventuelles opérations de préfiguration, aux fonctions de conservation préventive et d’utilisation des réserves.
Par ailleurs, l’Agence doit émettre des recommandations pour la stratégie de développement du musée : organisation et fonctionnement de l’établissement, du développement des publics, des services rendus au public. Elle doit également assurer la formation de l’équipe de direction et du personnel à qualification spécifique du Louvre Abou Dabi.
Elle doit assistance à la maîtrise d’ouvrage lors de l’organisation, du lancement puis de la réalisation du chantier architectural.

Derrière cet énoncé se cachent en fait de véritables défis : quel musée concevoir ex-nihilo ? Quelle identité propre lui conférer et comment la traduire ? Comment en faire un musée du XXIe siècle ? Quel propos retenir dans cette région s’affirmant comme l’une des plus dynamiques au monde, où le formidable croisement des cultures est différent de celui l’Occident ? Comment s’appuyer sur la richesse des collections françaises ?

La volonté de faire dialoguer les cultures, une aide à la compréhension du monde, suivant l’esprit des Lumières qui a présidé à l’élaboration des musées en Occident, ont été vues comme les valeurs les plus représentatives de l’apport de l’art à la civilisation, et les plus souhaitables à développer au musée du Louvre Abou Dabi. Le propos scientifique et culturel est bien celui d‘un musée universel, où la confrontation d’objets représentatifs de plusieurs civilisations, issus des plus grandes institutions françaises (Le Centre Pompidou, le musée d’Orsay, le musée Guimet, le musée du Louvre, le musée du Quai Branly, la Bibliothèque nationale de France….) invitera à une lecture inédite de l’histoire de l’art. Présentées selon un fil chronologique, les œuvres ne seront pas isolées par technique mais au contraire regroupées pour illustrer un thème ou une période importants pour la découverte, la rencontre ou la beauté des civilisations. La mutualisation des prêts français, inédite jusqu’à aujourd’hui, permettra un dialogue très fructueux.

Les premières acquisitions : le musée universel

Conformément à l’accord intergouvernemental, une commission des acquisitions bipartite a été fondée sur le modèle de celle du Louvre. Ses rapporteurs sont les conservateurs de l’Agence France-Muséums qui sollicitent avant chaque réunion l’avis de leurs homologues du Louvre et des grands musées français afin d’éviter tout conflit d’intérêt. La déontologie la plus stricte prévaut quant à la provenance des œuvres afin d’éviter tout achat de pièces issues de pillages ou de spoliations.

Les dix-sept premières acquisitions ont été dévoilées à Abou Dabi par le Président de la République française Nicolas Sarkozy le 26 mai 2009. Ce dernier, accueilli par S.A. le général Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dabi et Commandant des Forces armées des Emirats arabes unis, lors d’une visite officielle, a célébré avec son hôte le lancement de la construction du musée. Les dix-sept acquisitions étaient regroupées pour former une exposition nommée « Talking Art », et enrichie de dix prêts issus des collections françaises. Ce principe de réflexion et de présentation illustre déjà bien l’esprit comparatiste du futur musée. Les premières acquisitions mêlent peinture, sculpture, art décoratif, bijou, textile, d’Asie et d’Europe, de l’Antiquité au XXe siècle. Parmi ces acquisitions se détachent quelques œuvres majeures parmi lesquelles une fibule en or et agate du Ve siècle de notre ère, des toiles de Giovanni Bellini et de Bartolome Estaban Murillo, des objets de la collection Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, un tableau de Piet Mondrian Composition avec bleu, rouge, jaune et noir, de 1922, provenant de la collection Pierre Bergé – Yves Saint Laurent et deux fragments d’un tableau de Manet, découpé de son vivant par le peintre (Le dernier fragment est conservé à l’Art Institute de Chicago). Ces toiles de 1861-1862, Le Bohémien et Nature morte au cabas et à l’ail, ont été récemment prêtées à l’exposition « Manet. L’inventeur du moderne » qui s’est tenue au musée d’Orsay du 5 avril au 3 juillet 2011. Parmi les acquisitions dévoilées en mai 2009, une tête de Buddha chinoise du VIe siècle de notre ère, est déjà devenue une des pièces emblématiques de la collection : présentée à l’exposition inaugurale « Chefs d’œuvre » du Centre Pompidou-Metz en 2010-2011, elle était choisie pour illustrer le programme de la journée d’études du 15 octobre 2011 à l’auditorium du Louvre. Ces premières acquisitions sont visibles sur le site de l’Agence France-Muséums : http://www.agencefrancemuseums.fr/fichier/s_paragraphe/807/paragraphe_file_1_fr_collection.louvre.abou.dabi.pdf

Le musée du Louvre Abou Dabi a déjà fait l’objet de trois journées d’études se penchant sur des points différents, en 2008, 2009 et 2011 à Paris, à l’auditorium du Louvre. La plus récente, qui s’est déroulée le 15 octobre 2011, était justement consacrée aux enjeux du musée universel du XVIIIe au XXIe siècle.

Par ailleurs, la possibilité de concevoir un musée dans son ensemble, ex-nihilo, permet de manière passionnante de réfléchir à son unité, elle oblige aussi à réfléchir à la présentation spécifique des œuvres, selon ce propos comparatiste, et à leur traduction vers le public. De part sa région d’implantation, de fréquentation internationale très diverse, socialement et linguistiquement, l’Agence envisage la médiation du musée comme l’un des grands défis du futur établissement. Si les dispositifs multimedia se devront d’être à la pointe de la modernité et de la performance, la médiation humaine ne doit pas être négligée, surtout dans cette région de tradition orale.

Le grand enjeu : l’éducation

A l’heure où ils fêtent les quarante ans de leur indépendance, les Emirats arabes unis affirment plus que jamais leur volonté de développer l’éducation sur leur territoire. « Education » au sens anglo-saxon du terme : moyens d’apprentissage, formation de l’esprit… Ils ont ainsi favorisé l’implantation des grandes universités telles que New York University (NYU) et la Sorbonne sous le nom de Paris- Sorbonne Université Abou Dabi (PSUAD).

Dans le cadre de la mise en place du futur du musée du Louvre Abou Dabi et de la formation de son personnel, un master totalement inédit a été mis en place par l’université de Paris IV-Sorbonne et l’Ecole du Louvre à Abou Dabi avec l’Agence France-Muséums : « Histoire de l’art et métiers des musées », dont la première session a débuté en septembre 2010. Il propose au choix deux parcours spécialisés : « Gestion des œuvres et conservation préventive » et « Médiation culturelle ».

Ce partenariat entre les deux grands centres d’enseignement parisiens, pour une mise en commun des savoirs, est sans précédent et permet une très grande qualité des cours dans les domaines historiques, artistiques, juridiques. Les cours s’étalent sur quatre semestres et sont en anglais, et le cas échéant en français, avec traduction simultanée en anglais. Ce master se conclut par un stage dans une grande institution muséale française et apparaît comme un partenariat exemplaire là aussi de la mutualisation des compétences françaises.

Il est enrichi cette année par des séries mensuelles de trois conférences, de septembre 2011 à juin 2012, appelées « Talking Art Series », où interviennent une personnalité attachée aux Emirats arabes unis, un conservateur de l’Agence France-Muséums et un professeur, conservateur ou artiste spécialiste du thème de la série. Ces conférences se déroulent sur Saadiyat dans le nouveau bâtiment construit par TDIC : Manarat – Al-Saadiyat.

Le Golfe persique est déjà le siège de collections d’art islamique de renommée mondiale au Koweït et au Qatar dans le musée construit par IM Peï inauguré en 2008. Plusieurs des émirats ont déjà bâti des musées et autorisé ou entrepris des campagnes de fouilles archéologiques. Le formidable développement économique de la région s’accompagne d’une grande émulation culturelle. L’émirat d’Abou Dabi a déjà présenté des expositions d’envergure internationale : prêts du musée Picasso de Paris, chefs-d’œuvre de la collection d’art islamique Khalili, The Guggenheim : The Making of a Museum, montée par l’institution éponyme, et Mesopotamia, présentée par le British Museum.

L’art contemporain commence à y être connu notamment grâce à la foire AbuDhabiartfair qui s’est tenue pour la troisième année consécutive, du 16 au 19 novembre 2011. Elle était présentée pour la première fois dans le pavillon des Emirats arabes unis conçu par l’agence britannique Foster + Partners pour l’Exposition Universelle de Shangaï en 2010, remonté sur Saadiyat.

Liens :
- Journées du 29 octobre 2008 et du 15 octobre 2011 à l’auditorium du musée du Louvre, Mercredi 9 décembre 2009 : Abou Dabi, une capitale en construction
http://newsletter.louvre.fr/02/2011/auditorium/2011_10_04_relance_jdb_abou_dabi/2011_10_04_relance_jdb_abou_dabi.htm

http://www.louvre.fr/llv/auditorium/detail_evenement.jsp?nature=audit_nature_2&rechDateId=4&CONTENT%3C%3Ecnt_id=10134198674216353&CURRENT_LLV_EVENT%3C%3Ecnt_id=10134198674216353&FOLDER%3C%3Efolder_id=9852723696500955

Pour des images du bâtiment, vous pouvez visiter les sites suivants :

- Tourism Development & Investment Company
http://www.tdic.ae/en/news/media-center/news/abu-dhabi-celebrates-the-beginning-of-construction-for-the-louvre-abu-dhabi.html
- Atelier Jean Nouvel
http://www.jeannouvel.com/francais/preloader.html
- Pour le mock-up
http://www.arch-times.com/2010/06/08/mock-up-of-the-roof-of-louvre-abou-dabi-by-jean-nouvel/
- Agence France-Muséums
www.agencefrancemuseums.fr/
- Paris Sorbonne Abou Dhabi
www.sorbonne.ae
_http://www.sorbonne.ae/FR/ACADEMIC%20PROGRAMME/Pages/PostgraduateProgramme.aspx
- Programme du Master détaillé en anglais
http://www.sorbonne.ae/Documents/EN/ART%20AND%20MUSEUM.pdf
- Talking art series
http://www.artsabudhabi.ae/en/
_http://www.artsabudhabi.ae/en/EventItems/Louvre_Abu_Dhabi_Talking_Art_Series.aspx

Publié le 23/11/2011


Sylphide de Daranyi est chargée d’études documentaires, titulaire d’une maîtrise d’histoire effectuée sous l’égide du professeur Jean Tulard et d’un DEA en histoire de l’art à l’Université Paris IV-Sorbonne dirigé par le professeur Guillaume Schnapper et Monsieur Daniel Alcouffe, conservateur général chargé du département des Objets d’art du musée du Louvre. Elle a travaillé cinq ans au département des Objets d’art où elle a effectué de nombreuses recherches sur l’histoire du mobilier français, l’histoire du goût et du décor à l’époque moderne, les collections du département et ont contribué aux catalogues d’expositions telles que "Les Gemmes de la Couronne" (Louvre, 2001), "Madame de Pompadour et les arts" (Versailles, 2002) et "Les Arts décoratifs au temps de Louis XIII" (Grand Palais, 2002) dont elle a rédigé le Petit Journal. Ses recherches personnelles portent sur un ébéniste français du XVIIIe siècle, Jacques Philippe Carel. Elle a publié à son sujet dans "l’Estampille-L’Objet d’art" et le "Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français". Elle a occupé ensuite, durant cinq années, un poste de chargée de communication pour les expositions temporaires au musée du Louvre.
Sylphide de Daranyi a rejoint dès 2007 l’Agence France-Muséums, comme documentaliste pour les arts décoratifs de la Renaissance au XXe siècle, où elle a également contribué à la réflexion sur le futur centre de documentation du Louvre Abu Dhabi. Elle a ensuite occupé le poste de responsable de la documentation, de la bibliothèque et des archives au musée de l’Orangerie de 2014 à 2018. Elle a suivi les prêts d’oeuvres du musée et collaboré à plusieurs de ses expositions dont "Apollinaire l’oeil du poète" et "La Peinture américaine des années 30" en 2016, "Dada Africa, sources et influences extra-occidentales" en 2017 et "Nymphéas, l’abstraction américaine" en 2018. Elle a été commissaire de l’exposition-dossier "Clemenceau et Monet" en novembre 2018, en écho au Centenaire de l’armistice.


 


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