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La situation en Syrie (3/4). Les soutiens du gouvernement syrien et de l’opposition, les raisons historiques et/ou stratégiques. La Syrie est-elle devenue un théâtre d’affrontement confessionnel sunnites-chiites et d’une guerre par procuration ?

Par David Rigoulet-Roze
Publié le 30/04/2013 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 21 minutes

SYRIA, DAMASCUS : A handout picture released by the Syrian Arab News Agency (SANA) shows Syria’s President Bashar al-Assad (L) walking along side Russian Foreign Minister Sergei Lavrov upong his arival at the presidential palace in Damascus for talks on February 7, 2012. Lavrov’s trip comes days after Russia disgusted the West and Syrian opposition activists by vetoing along with China a UN Security Council resolution condemning the Assad regime’s crackdown on protesters.

AFP PHOTO/HO/SANA

Les deux principaux soutiens de Damas sont, au niveau international, la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, qui a par deux fois opposé son veto à une résolution condamnant le régime syrien et, au niveau régional, la République islamique d’Iran. L’affaire syrienne constituerait presque un cas d’école pour la méthode d’analyse géopolitique. En effet, deux spécificités qui fondent l’identité disciplinaire de la géopolitique peuvent être utilement mobilisées ici : il s’agit de l’analyse interscalaire, tant en matière d’espaces que de temporalités dans lesquels s’inscrivent les « représentations » à l’œuvre dans tout conflit de nature géopolitique. Cela passe notamment par l’utilisation de la méthode dite « diatopique » telle qu’élaborée par Yves Lacoste, laquelle apparaît particulièrement fertile dans toute étude géopolitique. Comme le souligne ce dernier : « Par diatope [de topos en grec ancien, signifiant « lieu », « espace »], j’entends une combinatoire de très diverses observations que l’on peut faire à différents niveaux d’analyse spatiale dans le but de mieux comprendre un problème ou de mener une action. Un diatope, c’est en quelque sorte la superposition des observations géographiques très différentes que fait, par exemple, un pilote d’avion qui vole d’abord à haute altitude avant de descendre très bas sur l’objectif précis qu’il a repéré à des altitudes intermédiaires. Selon qu’ils sont observés à haute altitude (ou même de satellite) ou à très basse altitude, ces espaces sont de tailles très inégales et on peut les représenter par des cartes d’échelles différentes. Ces cartes vues en perspective cavalière peuvent être superposées les unes aux autres : le local en bas, le planétaire en haut. C’est un diatope. Ceci fait, il faut surtout comprendre les rapports entre ces différents niveaux d’analyse, les articuler les uns aux autres. Cette méthode correspond en fait à l’essentiel du raisonnement stratégique. Il permet de mieux comprendre comment peuvent évoluer des situations stratégiques déjà très compliquées sur le terrain, sous l’effet de rapports de force plus ou moins lointains [1] ».

Or, cette grille d’analyse s’applique de manière particulièrement fructueuse à l’actuelle situation syrienne. Elle permet notamment de prendre en compte la position des différents acteurs en cause aux différents niveaux : international, régional, local. Au niveau international, le principal soutien de Damas est la Russie, membre permanent du Conseil de Sécurité et qui a, par deux fois - le 4 octobre 2011 et le 4 février 2012 - opposé son veto en compagnie de la Chine à une résolution visant à condamner le régime de Bachar al-Assad du fait de la répression de la contestation initiée au printemps 2011. L’usage du veto - l’« arme atomique » au Conseil de sécurité de l’ONU - s’explique par plusieurs types de raisons de nature différente, mais convergentes. En premier lieu, la Russie voulait signifier aux Occidentaux en général et aux Etats-Unis en particulier, qu’après avoir rendu possible le vote de la résolution sur la Libye qui n’autorisait en aucune manière, selon Moscou, le renversement du régime du colonel Kadhafi, on ne l’y reprendrait plus. En deuxième lieu, la Russie, tout comme la Chine - ceci expliquant sans doute largement le veto conjoint - a toujours veillé au strict respect international de la souveraineté Etatique pour invalider par principe toute velléité de remise en cause de cette souveraineté nationale, même au nom d’un supposé « droit d’ingérence » aux attendus éminemment problématiques. Songeons à la question ultra-sensible de la Tchétchénie pour Moscou et/ou du Tibet pour Pékin. Mais le veto chinois était plutôt tactique là où le veto russe était plutôt stratégique. En effet, la Russie a des intérêts à préserver dans la Syrie de Bachar al-Assad à la fois en termes économiques et commerciaux et en termes stratégiques. Moscou est le principal pourvoyeur d’armes au régime de Damas depuis des décennies. Le volume global des investissements russes dans l’économie syrienne avoisinerait les 20 milliards. Le volume des ventes d’armes à la Syrie a augmenté de 580 % pour la période 2007-2011 par rapport aux cinq années précédentes, avait annoncé l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri) avec un milliard pour la seule année 2011 [2]. En 2012, Moscou a encore donné son accord à la vente de 36 Yak-130, appareils militaires d’entraînement, pour un total de 550 millions de dollars. Last but not least, la Russie dispose du port de Tartous sur le littoral syrien, seul port russe donnant sur une « mer chaude », un tropisme stratégique séculaire de la marine russe. L’amiral commandant de la Marine russe, Viktor Tchirkov, a déclaré le 17 mars 2013 que la Marine russe pourrait déployer une force tactique permanente en Méditerranée. Jusqu’à cinq ou six bâtiments de guerre seront présents en Méditerranée, a-t-il déclaré à l’occasion d’une interview accordée le 17 mars 2013 à Zvezda (« L’Etoile »), une chaîne de télévision dépendant du ministère de la Défense, avant d’indiquer que l’escadre serait composée de frégates, de croiseurs et de navires d’assistance. Cette force opérationnelle serait évidemment sous le contrôle de la Flotte de la Mer noire basée à Sébastopol.

Au niveau régional, le soutien majeur provient de la République islamique d’Iran. On peut rappeler que le Guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, avait attendu le 30 juin 2011 pour condamner publiquement les ressorts des contestations populaires en Syrie en les attribuant, selon l’argumentaire traditionnel iranien, aux Etats-Unis et à Israël. Pour le numéro un de la République islamique, la révolte syrienne constituerait en effet « un mouvement déviationniste montrant l’implication américaine et israélienne dans les événements actuels de la Syrie » et non une variante « levantine » de révolution islamique. Et ce, afin de lui ôter toute dimension spécifiquement « révolutionnaire ». Le rôle des deux pays incriminés consisterait, selon Ali Khamenei, « à simuler en Syrie des révoltes semblables à celles survenues en Egypte ou en Tunisie pour mettre en difficulté la Syrie » qui se trouve être, toujours selon le Guide iranien, l’allié central de ce « front du refus » contre les puissances impérialistes. Pour la première fois, l’ayatollah Khamenei prenait ouvertement position à propos des événements en cours en Syrie en les qualifiant de « complots étrangers » contre le régime de Bachar al-Assad.

On sait que l’Iran apporte un soutien important au régime de Bachar al-Assad, initialement dans la surveillance des réseaux sociaux via internet qui servent de plate-forme à la contestation, en participant activement à la répression des manifestations [3], voire en combattant désormais directement sur le terrain. Il faut dire que l’éventualité d’un renversement du régime syrien constitue un véritable cauchemar géopolitique pour Téhéran. Il convient de rappeler que la Syrie de Bachar al-Assad constitue le seul pays arabe de la région officiellement « allié » de la République islamique d’Iran. C’est une alliance déjà ancienne puisqu’elle s’est nouée en 1981 avec Hafez al-Assad, le père de l’actuel dirigeant syrien. Il n’est pas anodin de rappeler que la République islamique d’Iran venait de subir l’agression militaire de l’Irak « baathiste » de Saddam Hussein, « faux-jumeau » baathiste [4] du régime syrien. « Faux-jumeau » dans la mesure où la dictature de Saddam Hussein incarnait le monopole de la minorité sunnite en Irak au détriment de la majorité démographique chiite, aujourd’hui au pouvoir à Bagdad, à la plus grande satisfaction de Téhéran. A l’inverse, l’actuelle régime « baathiste » de Bachar al-Assad incarne également une minorité au sein de la majorité sunnite du pays, mais « alaouite » celle-là et généralement désignée avec une connotation péjorative comme « nousaïrite » par les musulmans sunnites, mais pour sectaire qu’elle puisse paraître pour bon nombre de musulmans de la Oumma, néanmoins rattachée à l’obédience chiite au sens large du terme, ce qui explique pour partie l’alliance qui s’est nouée avec Téhéran depuis 1981. Or, la Syrie assure pour Téhéran une sorte de continuité territoriale avec le Liban où se trouve le mouvement du Hezbollah, l’allié chiite au Liban [5]. La milice chiite du Hezbollah constitue en quelque sorte le bras armé de Téhéran au Liban où la communauté chiite constitue vraisemblablement - faute de recensement récent - la plus importante des nombreuses minorités constitutives du « Pays du Cèdre » (au moins 25 % de la population libanaise [6] selon l’estimation donnée par le chef spirituel du Hezbollah, l’Ayatollah Mohammad Hussein Fadlallah [7]). Dans cette configuration géopolitique spécifique, la Syrie constitue un pays-pivot pour l’Iran, car seul Damas peut garantir un canal sûr pour effectuer le transfert des armes en provenance de Téhéran et à destination du Liban, que la Syrie a d’ailleurs longtemps occupé jusqu’à son retrait contraint en avril 2005. C’est dire l’importance stratégique du pays pour Téhéran. Le fait est que Téhéran et Damas ont signé un accord de coopération militaire en 1998. Depuis lors, l’accord a été élargi pour inclure un accord de défense en 2006 [8] et un protocole d’accord sur la coopération militaire en 2008 [9]. Il est vraisemblable que cette clause secrète a été activée mi-2012 lors d’un voyage effectué le 7 août 2012 à Damas par Saïd Jalili, représentant spécial du « Guide » iranien pour marquer l’engagement de Téhéran auprès de son allié syrien [10]. Selon le quotidien saoudien Al Watan (« La Patrie ») du 7 janvier 2013, le Hezbollah aurait directement engagé, depuis décembre 2012, quelque 5 000 hommes sur le terrain aux côtés des forces loyalistes du régime de Bachar al-Assad. Enfin, selon le Washington Post du 11 février 2013, l’Iran et le Hezbollah auraient conjointement formé et mis en place une milice chiite nommée Jasyh al-Shabi (« L’Armée du peuple ») pour assister les forces loyalistes et les décharger de certaines opérations militaires [11].

Avant de rencontrer Bachar al-Assad à Damas, Saïd Jalili avait fait escale à Beyrouth, où il avait rencontré le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. Les deux hommes auraient été secrètement rejoints par le général Qassem Soleimani, commandant de la Brigade Al-Qods, le bras armé d’élite de l’Iran pour toutes les opérations extérieures et qui bénéficie d’un accès direct à Khamenei. A Damas, le responsable iranien aurait informé Bachar al-Assad que Téhéran était pleinement consciente des implications de l’ensemble des dispositions de ce pacte de défense, à partir du le 7 août 2012 et que l’Iran agirait en conséquence. L’Iran considérait notamment son engagement au soutien à « l’indépendance et l’intégrité territoriale à l’échelle mondiale » de la Syrie, comme la promesse d’envoyer des forces militaires iraniennes pour défendre le territoire syrien contre toute intervention militaire occidentalo-arabe. Saïd Jalili avait encore spécifié qu’il existait un troisième partenaire dans ce pacte de défense : le Hezbollah. Le traité initialement bilatéral aurait été amendé par l’ajout d’un protocole secret trilatéral signé à la fois par les présidents iranien et syrien et le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, lorsqu’ils s’étaient rencontrés à Damas le 26 février 2012. Il s’agissait de préciser les détails de la clause d’assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un des trois alliés. Saïd Jalili s’était référé implicitement aux deux séries d’engagements iraniens vis-à-vis de Bachar al-Assad et Hassan Nasrallah quand il avait déclaré à la télévision syrienne, assis en face de Bachar al-Assad, que l’Iran n’admettrait pas que son alliance avec Damas puisse être ébranlée par le soulèvement et/ou ennemis extérieurs : « L’Iran ne permettra pas à l’axe de la résistance, dont la Syrie est un élément essentiel, et qui ne doit être brisé en aucune façon » [12].

Le chef de la diplomatie iranienne, Ali Akbar Salehi, devait souligner le 19 septembre 2012, dans une rencontre avec Assad « l’appui illimité » de Téhéran « aux efforts pris par le gouvernement syrien pour ramener la sécurité et la stabilité ». Assad a, quant à lui, affirmé que « la bataille qui se déroule actuellement ne visait pas seulement la Syrie, mais aussi tout l’axe de résistance » (sous-entendu à Israël et ses soutiens), comprenant outre la Syrie, principalement l’Iran et leurs alliés libanais du Hezbollah et du Djihad islamique palestinien mais pro-iranien et, dans une moindre mesure depuis le développement de la crise syrienne, le Hamas palestinien d’obédience sunnite, ce qui a conduit le mouvement à des révisions déchirantes dont le transfert, au printemps 2012, de Damas à Doha, du siège du mouvement à l’extérieur constitue l’expression la plus frappante.

Le fait est que Damas défend la thèse, depuis le début de l’insurrection par le régime, d’un « complot » islamiste sinon salafiste soutenu par des acteurs étrangers « intéressés » par sa chute éventuelle, en l’occurrence les deux principales puissances sunnites de la péninsule Arabique que sont l’Arabie saoudite et dans une moindre mesure le Qatar. La Syrie alaouite de Bachar al-Aassad apparaîtrait de plus en plus aux yeux des monarchies du Golfe comme le « maillon faible » d’un supposé « croissant chiite » [13] - allant de Téhéran jusqu’à la Méditerranée - en voie de consolidation supposée depuis le renversement de Saddam Hussein en 2003. D’ailleurs, le gouvernement chiite à Bagdad de Nouri al-Maliki - mais ancien chef du parti de la Daawa (« L’appel ») exilé dans les années 90 à… Damas jusqu’à son retour à Bagdad en 2003 - s’estime en dette par rapport à Bachar al-Assad. Aussi n’est-il pas surprenant que Bagdad, selon un rapport des services de renseignements occidentaux, ait ouvert son espace aérien pour le transit d’hommes et d’armements transférés par Téhéran à son allié syrien en difficulté, via notamment des compagnies aériennes reliant Téhéran à Damas, ou même au départ de la ville sainte de Nadjaf en Irak [14]. Deux Boeing 747, mentionnés dans ce rapport comme ayant été impliqués dans des transferts réguliers d’armes, feraient ainsi partie des 117 avions placés le 19 septembre 2012 sur la Black-list du Département américain du Trésor. Ces appareils appartiennent aux compagnies iraniennes comme Mahan Air - directement affiliée aux Pasdarans iraniens - voire Iran Air ou Yas Air, et auraient été utilisés durant l’été 2012 pour ravitailler Damas. Au début, il s’agissait de dépêcher des Pasdarans en nombre pour assister le régime syrien. Désormais il s’agit de transferts massifs d’armements destinés à assurer au régime de Bachar al-Assad sa prééminence en termes militaires. Au point que le nouveau Secrétaire d’Etat américain John Kerrey ait éprouvé le besoin de se rendre à Bagdad.

La contestation du régime de Damas dans le contexte général du « printemps arabe » de 2011 offrait, du point de vue des pétro-monarchies sunnites en général et de l’Arabie saoudite en particulier, une opportunité de pouvoir « fragiliser » ce fameux « croissant chiite » et par de voie de conséquence d’affaiblir durablement l’Iran qui fait figure de menace stratégique majeure. Le Prince Bandar - bénéficiant de la double casquette de chef du Conseil national de sécurité saoudien et de chef du GID (services secrets saoudiens) depuis le 22 juillet 2012 - aurait éventuellement le projet de l’établissement d’un Etat sunnite à cheval sur la Djézireh syrienne et la province irakienne d’Al-Anbar réputée depuis l’occupation américaine de 2003 pour être devenue un fief d’Al-Qaïda en Mésopotamie [15].

Or, l’Etat islamique en Irak (ISI), branche d’Al-Qaïda dans le pays, a revendiqué le 11 mars 2013 l’embuscade qui avait coûté la vie à 48 soldats syriens et 9 gardes irakiens le 4 mars précédent dans la province irakienne d’al-Anbar. « Dans le désert de la province d’Anbar, des équipes armées ont réussi à décimer un convoi de l’armée safavide et ses véhicules » qui transportaient des soldats syriens et des chabbiha [miliciens pro-régime] », indique la branche du réseau extrémiste dans ce texte. Par « safavide », l’ISI désigne le gouvernement irakien dominé par les chiites de Nouri al-Maliki, qu’elle considère comme inféodés à l’Iran. L’embuscade avait été tendue en plein désert dans cette province de l’Ouest de l’Irak, à majorité sunnite. Les victimes, des soldats blessés, avaient franchi la frontière au point de passage de Rabiyah, au nord de l’Irak, pour fuir les combats très violents qui se déroulaient du côté syrien. Les militaires syriens avaient été transférés par les autorités irakiennes de la province de Ninive vers Bagdad et retournaient vers la frontière quand l’attaque s’était produite.

La Syrie paierait en quelque sorte en différé [16] le fait d’avoir favorisé - avec machiavélisme pour un régime qui avait toujours réprimé les islamistes - le transit à partir de 2003 via son territoire, de djihadistes dans l’Irak post-Saddam pour lancer des attaques contre les troupes américaines accusées par ailleurs, à tort ou à raison, par la mouvance « qaïdiste », d’avoir permis l’établissement d’un pouvoir arabo-chiite à Bagdad. Le même type de complaisance problématique avait d’ailleurs été à l’époque formulé à l’endroit de l’Arabie saoudite dont nombre de mosquées appelaient alors à effectuer le djihad contre le pouvoir « impie » de Bagdad, une Arabie saoudite qui avait été littéralement tétanisée par cette nouvelle réalité géopolitique confessionnelle à ses frontières.

Est-ce la raison qui a conduit les autorités saoudiennes à démentir la présence de Saoudiens en Syrie ? Dans une déclaration plutôt inhabituelle au sujet de l’afflux supposé de djihadistes saoudiens en Syrie, le porte-parole du ministère de l’Intérieur saoudien, le général Mansour Al Turki, a ainsi annoncé fin mars 2013 que son ministère allait « enquêter avec ceux qui ont l’intention d’aller en Syrie pour combattre là-bas », ajoutant que les autorités saoudiennes allaient faire en sorte de les empêcher de voyager et d’arrêter ceux qui étaient partis là-bas juste à leur retour en Arabie saoudite. Selon Mansour Al Turki, « l’implication de Saoudiens dans la crise saoudienne est contraire aux lois et règlements ». « Toute personne qui veut voyager à l’extérieur de l’Arabie saoudite afin de s’impliquer dans de tels conflits sera arrêtée et poursuivie », a-t-il prévenu. « Mais seulement si nous avons la preuve avant qu’il ne quitte le pays » [17]. En tout état de cause, toujours selon lui, c’est de leur propre initiative que certains Saoudiens se sont enrôlés dans les rangs d’al-Qaida à l’étranger et qu’ils seraient partis en Syrie pour participer à des opérations dans ses rangs.

Les appels au djihad syrien renverraient de la sorte à de simples manifestations individuelles et les financements n’émaneraient que de généreux donateurs privés du Golfe - Saoudiens mais aussi Koweïtis et Emiratis - et n’engageraient pas directement les Etats arabo-sunnites. On peut raisonnablement en douter tant est grande la volonté des monarchies arabo-sunnites en général, et de l’Arabie saoudite en particulier, d’affaiblir l’Iran perse et chiite. Un faisceau de présomptions laisse supposer que le GID (services secrets saoudiens), voire le MIT (Millî Istihbarat Teskilati) turc, miseraient désormais de plus en plus sur les groupes djihadistes pour hâter la chute du régime syrien [18]. Le paradoxe réside dans le fait que cela n’empêche pas une certaine ambivalence saoudienne vis-à-vis du « danger extrémiste » de plus en plus prégnant. Ainsi, des rumeurs feraient état d’un possible et récent rapprochement avec la ligne « prudentielle » américaine eu égard au risque représenté par le djihadisme « transnational » et les velléités de renforcement de la mouvance militaire à caractère plus « nationaliste » [19]. Cette évolution saoudienne, qui permet dans le même temps de damer le pion au rival qatari, remonterait à la fin de l’année 2012 et au début de l’année 2013. Or, sur son blog Brown Moses, devenu une référence sur les questions militaires en général et syriennes en particulier, Eliot Higgins, a pu affirmer - vidéos à l’appui [20] - que des armes en provenance de Croatie avaient été acheminées fin 2012 aux insurgés syriens, dont une bonne partie s’était retrouvée rapidement entre les mains de groupes islamistes. Il s’agirait de quelque 3 000 tonnes d’armes et de munitions transférées par un système de rotations aériennes répétées [21]. Cette stratégie aurait comme point d’appui [22] Amman, en Jordanie dont le souverain avait été le premier, dans une interview sur la BBC du 14 novembre 2011 [23], à conseiller ouvertement à Bachar al-Assad de quitter le pouvoir. Une situation qui explique, sans doute, la dernière menace émise par Bachar al-Assad, dans l’interview accordée à Al-Ikhbariya le 17 avril 2013, à l’encontre de son fragile voisin entretenant par ailleurs des relations étroites avec Israël en matière de sécurité.

Situation en tout cas inédite au niveau régional, cette volonté des pétro-monarchies à faire tomber le régime alaouite afin de « disloquer » le « Croissant chiite » établi par Téhéran, rejoindrait pour - mais pour partie seulement du fait du danger fondamental que représente potentiellement la mouvance « salafo-djihadiste » en termes de sécurité régionale, voire au-delà - les préoccupations stratégiques d’Israël. En, effet, si l’Etat hébreu a fait preuve de beaucoup de circonspection au début de la contestation syrienne, puis de sa transformation en insurrection parce que la frontière israélo-syrienne était l’une des plus calmes depuis la guerre israélo-arabe de 1973, il semble que les stratèges israéliens considèrent désormais que la chute du régime syrien présenterait un avantage considérable. C’est le sens du propos de Dan Meridor, ancien vice-président israélien dans une interview accordée au Figaro en octobre 2012 : « En Syrie, il y a le risque djihadiste. Mais pour nous, la priorité est clairement de briser l’alliance entre la Syrie, l’Iran et le Hezbollah. Cela dépasse tous les risques inhérents à un changement de régime à Damas. Nous ne savons pas quand le régime d’al-Assad tombera, mais quand il tombera, cela affaiblira l’Iran et le Hezbollah. Ce sera un coup énorme porté à l’Iran. La Syrie est la clé d’accès de l’Iran vers une position dominante au Moyen-Orient. Et sur ce constat, une large et rare coalition se forme, entre les pays occidentaux et les pays arabes. C’est une chose très importante que presque tous les pays arabes soient d’accord pour arrêter l’Iran dans sa course vers la bombe » [24].

Au niveau intérieur, la résilience relative du régime tient sans doute largement au syndrome obsidional des minorités - notamment chrétienne, mais aussi dans un certaine mesure druze et kurde - qu’il est parvenu à agglomérer, tétanisées qu’elles sont à l’idée d’une prise du pouvoir par la majorité sunnite supposée adhérer à un projet « islamiste », avec en arrière-plan le repoussoir constitué par le chaos de la situation irakienne de l’ère post-Saddam. Comme le soulignait à dessein Jamil Sayyed : « En dépit de maintes déclarations apaisantes, cette vague [islamiste, NDA] met grandement en danger les communautés chrétiennes d’Orient, lesquelles existaient bien avant le début de l’islam. Contre ce froid, les chrétiens disposaient d’un manteau, d’une veste et d’un pull. Ils ont perdu leur manteau en Irak, leur veste en Egypte, et maintenant on voudrait qu’ils perdent leur pull en Syrie et qu’ils se retrouvent en sous-vêtements au Liban » [25]. De fait, on entend parfois aujourd’hui le slogan suivant : « Les Alaouites dans la tombe, les chrétiens à Beyrouth ».
Quant aux Druzes, le leader de leur communauté transnationale résidant dans le Chouf libanais, Walid Joumblatt - qui a un lourd passif avec le régime syrien, puisque son père a été assassiné par Assad père - déplorait encore il y a peu que nombre de ses coreligionnaires demeurent du côté du régime : « J’ai fait ce que j’ai pu. Une vingtaine d’officiers druzes ont fait défection pour rejoindre l’Armée syrienne libre (ASL), mais il y en a encore qui participent à la répression. Ceux-là le paieront très cher quand le régime tombera. Ils deviendront les harkis de Syrie » [26].

Il conviendrait d’ajouter à ces soutiens communautaires tous les affidés du parti Baath qui comptait environ 2,5 millions d’adhérents avant le déclenchement de l’insurrection ainsi qu’un un nombre non-négligeable de grandes familles commerçantes d’Alep et de Damas, soucieuses de ménager les intérêts économiques qu’elles avaient acquis sous le régime des Assad. D’ailleurs Bachar al-Assad n’a eu de cesse depuis le début de la contestation de présenter l’alternative suivante : « Moi ou le chaos ! ». Le problème désormais, c’est que certains de ces appuis non-communautaires commencent sérieusement à s’effriter précisément dans la mesure où il apparaît que la situation se résumerait de plus en plus à « Lui et le chaos ».

Lire également :
- La situation en Syrie (1/4). La situation du régime syrien aujourd’hui
- La situation en Syrie (2/4). Qui constitue l’opposition syrienne, caractérisée par sa fragmentation ?
- La situation en Syrie (4/4). La problématique du gaz interfère-t-elle dans la situation syrienne ?

Publié le 30/04/2013


David Rigoulet-Roze est enseignant et chercheur, consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient.
Auteur de nombreux articles, il est rattaché à l’Institut d’Analyse Stratégique (IFAS) où il est en charge depuis 2006 d’une veille stratégique entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire.
Il est également chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) ainsi qu’à l’Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe (MEDEA) de Bruxelles.
Il a publié Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011). Il enseigne régulièrement dans plusieurs Ecoles Supérieures de Commerce.


 


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