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La scène politique de la république islamique d’Iran : entre « conservateurs » et « réformateurs »

Par Clément Guillemot
Publié le 24/08/2012 • modifié le 06/03/2018 • Durée de lecture : 8 minutes

Ce dualisme politique se double d’un fractionnement des centres de décisions. Le pouvoir législatif est ainsi, par exemple, tenu par les religieux par l’intermédiaire du conseil des gardiens (droit de veto) et par les laïcs, via le parlement. Initialement, l’ayatollah Khomeini, le guide spirituel de la Révolution, souhaitait fonder un régime théocratique ou la charia ferait preuve de loi. Pourtant force est de constater « l’échec de Khomeini, sur le plan organisationnel, dans la mise en place d’une théocratie solide [2] » estime Ramine Kamrane pour qui la fusion de l’appareil d’Etat et de la hiérarchie cléricale ne put se réaliser par le nombre insuffisant de mollahs pour occuper tous les postes, mais aussi car ces membres n’avaient pas la formation nécessaire pour faire fonctionner tous les services correspondants. Par conséquent, pour Thierry Coville, le système politique actuel repose sur une « contradiction encore plus fondamentale existant entre légitimités religieuse et démocratique [3] ». Ainsi, au sein du système politique iranien, le clivage entre « réformateurs » (Eslahtalaban) et « conservateurs » (mohafezekor) est institutionnalisé. Les « réformateurs », essentiellement des laïcs, mettent en avant la nécessité pour le régime de renforcer sa légitimité démocratique et républicaine au contraire des « conservateurs », aussi bien laïcs (tel que Mahmoud Ahmadinejad) que religieux, qui prônent l’instauration d’un régime le plus théocratique possible.

La mainmise politique des institutions iraniennes par les « conservateurs » dès les débuts de la république islamique

Les principes des « conservateurs » sont une société basée sur la charia en défendant le principe du velayat-e faqih (consacre la primauté du pouvoir religieux sur le pouvoir politique) et avec un guide qu’ils considèrent comme désigné par Dieu. Les « conservateurs » sont généralement antioccidentaux et prônent un djihad intérieur contre tous les ennemis de l’islam, à l’opposé des « réformateurs ». Par la création de forces paramilitaires, les Bassidji et les Pasdarans, par la constitution de 1979 (écrite par le conseil des gardiens et adoptée par référendum), par la crise des otages américains et par l’explosion du bureau central du parti de la république islamique (PRI) en juin 1981, les forces conservatrices ont en moins de deux ans après la chute de la monarchie écartés de la scène politique les éléments nationalistes et libéraux ayant participé à la Révolution. En effet, tous ces événements vivifient, parmi la population, l’idéal révolutionnaire « où se déploie un pouvoir populiste visant à ‘remoraliser’ la vie sociale par l’application de l’islam (puritanisme révolutionnaire), à exporter la révolution (messianisme révolutionnaire) et à donner naissance à l’homo novus islamique au sein d’une société juste, marquée par le hagh (justice, bien, Dieu) [4] » écrit Farhad Khosrokhavar. Dès lors, les « conservateurs » poussent le Premier ministre Medhi Bozargan, connu pour sa modération politique, à la démission le 6 novembre 1979, rendu responsable de la détérioration économique et sociale. La gestion du pays est alors progressivement contrôlée par les religieux via le conseil des gardiens de la révolution. Dès le mois de mars 1980, l’ayatollah Khomeini, élu président de la République en 1981, pousse les autorités religieuses, désormais détentrices de plus hauts leviers de l’Etat, à procéder à l’islamisation de l’enseignement supérieur, à écarter les étudiants « réformateurs » et à exclure les enseignants trop proches des idéaux capitalistes ou communistes. De même, une purge massive dans le ministère de l’Intérieur élimine tous les fonctionnaires laïcs soupçonnés de déloyauté afin d’y placer des agents véritablement maktabi (pieux et intègres) étant dans la ligne de l’imam. Le parti communiste Toudeh est supprimé et des lois limitant la liberté d’expression sont promulguées. Dans cette logique, le parti conservateur, le parti de la République islamique, s’appuyant sur la petite bourgeoisie, le sous-prolétariat urbain, les chômeurs et les couches démunis, remporte les élections législatives de mai 1980. La guerre Iran-Irak (1980-1988) renforce ces mesures par l’instauration de législations spéciales telle que l’interdiction des manifestations non islamiques.

L’effondrement de l’élan révolutionnaire en 1989 : les premières politiques réformatrices

La fin de la guerre Iran-Irak en 1988, la mort de l’ayatollah Khomeini en 1989, la désaffection de plus en plus prononcée des Iraniens face à un système politique jugé dictatorial et trop « islamiste », dans un climat économique désastreux, entraîne l’élection à la présidence de la République d’Hachemi Rafsandjani le 3 août 1989. Considéré comme faisant partie de la « droite pragmatique », Hachemi Rafsandjani considère que les religieux doivent être associés au gouvernement, tout en souhaitant leur contrôle par les autorités démocratiquement élues. Le président Rafsandjani milite également pour un relâchement de l’ordre moral islamique. Dans un contexte où la nomination d’Ali Khameini en tant que guide (alors qu’il n’était pas une haute autorité religieuse et encore moins une source d’inspiration) provoque une grave crise de légitimité du pouvoir du guide, les politiques pragmatiques et réformatrices de Rafsandjani favorisent la création de nombreux partis politiques, malgré les contraintes idéologiques. De même, une relative liberté d’expression réapparait, comme le prouve les nombreux débats dans la presse ; la libéralisation de l’économie s’accentue ainsi que la reprise des relations avec l’Europe. Cependant, le gouvernement est fragilisé par la montée en puissance de la droite conservatrice, suite aux élections législatives de 1993 (du fait de l’aggravation de la crise économique) malgré la réélection de Rafsandjani. Cette droite attaque Rafsandjani et son gouvernement. L’ayatollah Khameini par exemple, lance en 1994 une campagne contre l’agression culturelle de l’occident en exhortant les députés à voter une loi interdisant les antennes paraboliques. Rafsandjani subissant les foudres des radicaux ne réussit pas à démocratiser le système. Ainsi, alors que jusqu’à alors les « réformateurs » sont favorables à la république islamique et au concept de Velayat-e faqih, ils demandent suite à l’échec de Rafsandjani une ouverture démocratique radicale, soutenu en cela par le peuple iranien.

La consécration des idéaux « réformateurs » par l’accession à la présidence de la République de Khatami

Mohammad Khatami, ayant basé sa campagne sur « la construction d’une société civile » et le « dialogue des civilisations », est élu lors des élections présidentielles de 1997. Les élections municipales de 1999 et les législatives de 2000 confirment cet entrain démocratique. Ainsi, s’appuyant sur une presse indépendante, écho des revendications démocratiques, Khatami est le premier président iranien à avoir révélé l’implication des services secrets dans l’assassinat de quatre intellectuels contestataires en décembre 1998, puis à avoir limogé le ministre du Renseignement, acquis à la cause des « conservateurs ». Cependant, les blocages institutionnels (dû aux multiples centres de décisions) ont raison de Khatami. Le conseil des gardiens de la révolution ne manque pas d’utiliser son veto contre les lois qu’il considère contraires à l’islam et à la charte fondamentale du pays. Par exemple, en août 2002, Khatami dépose devant le Parlement deux projets de lois modérant la Constitution afin de limiter le pouvoir des religieux. L’un vise à soustraire du conseil des gardiens de la constitution le pouvoir de sélectionner les candidats aux diverses élections, l’autre autorise le président de la république à contrôler les décisions du très conservateur pouvoir judiciaire, dont le chef est désigné par le guide de la révolution. Ces deux projets sont rejetés en mai 2003.

Ainsi, les premières grandes contestations qui débutent dès 1999 se renforcent de manière considérable au début des années 2000. Désormais, une dichotomie apparait au sein de l’appareil d’État entre, d’un côté un président, un gouvernement et un Parlement « réformateur » ouverts à des changements dans le respect de la Constitution ; de l’autre, le Conseil des gardiens, le Guide Khameini (qui est le chef de l’armée et de la police) et l’appareil judiciaire aux mains des « conservateurs » et qui refusent le changement au nom de la fidélité aux idéaux de la révolution islamique. Ainsi, pour Mohammad-Reza Djalili, « en élisant Mohammad Khatami à la présidence de la république, les électeurs iraniens ont contribué à l’émergence d’un nouveau problème institutionnel : la mise en avant du dualisme intrinsèque du système en soulignant toujours davantage la contradiction qui existe entre les aspects islamo-théocratiques et islamo-républicains du régime [5] ».

Les électeurs, déçus aussi bien par la passivité de Khatami et par son manque de mesures concrètes en faveur de la société civile, que par les députés « réformateurs » accusés d’être trop modérés, ne trouvent plus d’espoir en la politique et estiment que dorénavant c’est par l’intermédiaire de la société civile qu’ils agiront. Ceci explique les contestations de plus en plus importantes que connait le régime iranien depuis 2004, les taux d’abstentions records aux diverses élections, mais aussi l’accentuation des moyens non démocratiques que les « conservateurs » utilisent. Par exemple, lors des élections présidentielles de 2004, 2 600 demandes de « réformateurs » sont bloquées par le conseil des gardiens et pour les élections présidentielles de 2009, ce même conseil n’accepte que 4 personnalités sur 500 à se présenter.

Le retour des « conservateurs » aux institutions élues et l’accentuation du fossé politique/société

Alors que les idéaux des « réformateurs » se répandent dans toute la société iranienne, « les (politiciens) ‘réformateurs’ ont perdu sur deux tableaux, à la fois accusés par des censeurs du régime d’être trop peu loyal au système islamique et par l’opinion de l’être encore trop [6] » relève Frédéric Tellier. Mahmoud Ahmadinejad, laïc, mais profondément « conservateur », bénéficiant du soutien des classes sociales défavorisées, est élu président de la République en 2005, par un discours populiste et par sa campagne axée sur les thèmes de plus de justice sociale et de la lutte contre la corruption. Accompagné par un Parlement « conservateur » élu le 20 février 2004 (et réélu en 2008 et 2012) ; par un « coup d’Etat par des moyens non militaires Idem. » selon la formule du propre frère du président Khatami, du fait de l’invalidation des quatre-vingt députés « réformateurs » sortants, sur décision du conseil des gardiens ; le président Ahmadinejad perd assez vite le soutien de la population, alors même qu’il est réélu en 2009 [7].

Le clivage entre un système « fermé » du fait du fractionnement du pouvoir politique dans lequel les « conservateurs » prédominent, ceci d’autant plus depuis l’élection d’Ahmadinejad, et la population acquise aux valeurs démocratiques, et surtout moins encline aux valeurs « islamistes », se renforce toujours plus. Par exemple, les parlementaires « conservateurs » proposent la ségrégation sexuelle dans les universités et l’adoption d’un code vestimentaire plus strict afin de « sauvegarder les valeurs islamiques et lutter contre l’invasion culturelle occidentale ». Ces initiateurs ont dû reculer face aux protestations populaires, relayés par les « réformateurs ». Ainsi, alors que la répression [8] se renforce en Iran, que les « réformateurs » n’arrivent pas à réformer le système de l’intérieur, il semblerait bien que le décalage grandissant entre la scène politique et les citoyens mette en péril le régime même. De plus, le camp conservateur se trouve de plus en plus désuni, ce qui peut profiter aux « réformateurs ». En effet, l’ayatollah Khameini critique l’exacerbation du nationalisme iranien par Ahmadinejad, ce qui est en contradiction avec la doctrine religieuse de l’Oumma (communauté des musulmans). Enfin, selon le journaliste Ulrich Tilgner [9], les pressions internationales, sur le dossier nucléaire notamment, sont pourfendues par la population qui ne souhaite plus une politique isolationniste sur la scène internationale.

Bibliographie :

Articles :
- Center for Security Studies, « Iran : crise interne et marge de manœuvre des Etats Occidentaux », N°59, septembre 2009, http://www.css.ethz.ch/publications/pdfs/CSS-Analysen-59-FR.pdf
- Thierry Coville, « Iran : ce qu’il faut avoir en tête lors des futurs négociations », les notes de l’IRIS, mai 2012, http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/analyses-iris/2012-05-thierry-coville-iran.pdf
- Farhad Khosrokhavar, « L’Iran, la démocratie et la nouvelle citoyenneté », Presses universitaires de France, cahiers internationaux de sociologie, 2001/2, N°111, pages 291 à 317, CAIRN Info, http://www.cerium.ca/IMG/pdf/Khosrokhavar-Iran.pdf
- Mohammad Majloo, « la classe ouvrière iranienne et le mouvement vert », association Multitudes, 2010/4, N°43, pages 192 à 198, CAIRN Info, http://www.iran-echo.com/echo_pdf/maljoo2.pdf
- Julien Sadaa, « la stratégie politique iranienne : idéologie ou pragmatisme ? », revue internationale et stratégique, 2008/1, N°69, pages 55 à 68, CAIRN Info, http://www.dandurand.uqam.ca/uploads/files/publications/rflexions/j_saada_iran_iris.pdf
- http://www.empa.ch/plugin/template/empa/*/56433/---/l=3, Ulrich Tilgner, journaliste et expert du Moyen-Orient, qui dirige le bureau de la chaîne de télévision allemande ZDF à Téhéran, a présenté le 17 janvier devant une salle comble à l’Académie Empa un exposé intitulé « Formation, technologie et développement économique en Iran ».

Ouvrages :
- Thierry Coville, Iran, la révolution invisible, Paris, La découverte, 2007, 266 pages.
- Mohammad-Reza Djalili, Iran : l’illusion réformiste, Presse de Sciences Po, la bibliothèque du citoyen, 2001, 125 pages
- Chapour Haghighat, Iran, la révolution islamique, La mémoire du siècle, texte inédit, 1997, 256 pages.
- Ramine Kamrane, Iran, l’islamisme dans l’impasse, Paris, Buchet Castel, 2003, 150 pages.
- Azadeh Kian-Thiébaut, La république islamique d’Iran : de la maison du guide à la raison d’Etat, Paris, Editions Michalon, 2005, 109 pages.
- Frédéric Tellier, L’heure de l’Iran, Ellipses, Mondes réels dirigée par Aymeric Chauprade, 2005, 224 pages.

Publié le 24/08/2012


Clément Guillemot est titulaire d’un master 2 de l’Institut Maghreb Europe de Paris VIII. Son mémoire a porté sur « Le modèle de l’AKP turc à l’épreuve du parti Ennahdha Tunisien ». Il apprend le turc et l’arabe. Il a auparavant étudié à Marmara University à Istanbul.
Après plusieurs expériences à la Commission européenne, à l’Institut européen des relations internationales et au Parlement européen, il est actuellement chargé de mission à Entreprise et Progrès.


 


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