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La modernisation jacobine de l’Etat iranien sous Reza Shah (1921-1927)
Article publié le 18/06/2018

Par Gabriel Malek

Bien moins illustre que son fils Mohammad Reza qui fut le dernier Shah d’Iran, Reza Shah Pahlavi est pourtant l’empereur de Perse ayant le plus contribué à la modernisation de son pays pendant l’entre-deux-guerres. Officier cosaque issu d’une lignée militaire, ce monarque s’inscrit directement dans l’héritage du pouvoir fort et centralisateur de Nader Shah (1688-1747). Les parallèles pouvant être tracés entre la trajectoire des deux hommes sont, en effet, saillants. Reza Shah Pahlavi (1878-1947) est le fondateur de la dynastie éponyme qui gouverne l’Iran jusqu’à la Révolution islamique de 1979. Lorsqu’il se saisit du pouvoir en 1921, Reza Shah met en place une politique de modernisation à grande échelle dans un pays qui selon l’ambassadeur britannique en place à l’époque, Percy Cox, est dans un état de « sous-développement abyssal ».

Comme nous allons l’exposer dans cet article, sa politique publique s’articule autour de deux axes : une modernisation sociale et technologique mais aussi une fermeté face aux traditions et religions locales. En effet, Reza Shah Pahlavi cherche à faire de l’Iran une nation moderne soudée autour de l’esprit de la Perse antique et de la langue persane. Ce mouvement réformateur dont l’inspiration européenne est claire est bien souvent comparé à celui de Kemal Atatürk en Turquie. De quelle manière Reza Shah Pahlavi met-il en place une modernisation profonde de l’Etat iranien sur le modèle occidental pour se protéger de l’impérialisme européen ?

La prise du pouvoir de Reza Pahlavi suite à la Grand Guerre

A l’instar de Nader Shah, Reza Shah Pahlavi prend le pouvoir en Iran à la faveur d’une profonde crise de l’Etat central, menacé par des puissances extérieures. En effet, au cours de la Grande Guerre, l’Iran fut envahi par la Russie, la Grande-Bretagne ou encore l’Allemagne. Le pouvoir de Téhéran est alors impuissant et laisse un vide politique dans certaines provinces, notamment au Nord. Les Britanniques profitent de la sortie de guerre des Russes en 1917 pour renforcer leur pouvoir en Iran et notamment parmi les membres du Majlis (Parlement iranien) (1). Les Soviétiques, coupés du pouvoir central soutiennent alors une rébellion dans le Gilan, une province du Nord du pays (2). Le 9 avril 1920, une rébellion menée par le sheykh Mohammad Khiãbãni éclate à Tabriz, grande capitale de l’Azerbaïdjan iranien. Profitant de l’état de désintégration du pays, les Britanniques tentent de faire signer un accord anglo-persan au Shah Qâdjâr qui réduit l’Iran au statut de protectorat (3).

Dans ce contexte, le 21 février 1921, le nationaliste Reza Pahlavi s’empare du pouvoir central à la suite d’un coup d’état. Sa première action est le rejet de l’accord anglais pour sauvegarder la souveraineté de son pays. En décembre 1921, la rébellion est définitivement réprimée. Si la Grande Guerre signe la fin du pouvoir des Qâdjârs en Iran, elle annonce le règne d’une nouvelle dynastie : celle des Pahlavis. En gardant en tête le souvenir douloureux du colonialisme militaire de la Première Guerre mondiale qui touche son pays, Reza Pahlavi se donne pour mission de moderniser son pays pour pouvoir le protéger des puissances impérialistes.

La centralisation et la modernisation du pouvoir étatique

La prise du pouvoir par Reza Khan Pahlavi et les conjurés du 21 février 1921 permet donc de remettre de l’ordre dans un Iran au bord du gouffre. Après avoir évité la menace du protectorat anglais et maté les révoltes en province, Reza Khan Pahlavi se tourne vers les Etats-Unis. En effet, le jeune chef entend faire entrer une troisième puissance dans les affaires concernant le pétrole pour contrer les prétentions anglaises et soviétiques (4). Mais le règne de Reza Khan Pahlavi qui devient Shah en décembre 1925, est surtout marqué par une modernisation nationaliste interne à l’Iran.

Tout d’abord, Reza Pahlavi met en place une consolidation wébérienne de l’Etat par la force militaire. En 1925, la conscription est mise en place pour un recrutement régulier de troupes en vue d’une armée nationale. Dans le même temps, le but politique de cette reforme est de pacifier et désarmer les provinces périphériques comme l’Azerbaïdjan iranien. De plus, de nombreuses expéditions sont lancées par le pouvoir central afin d’affaiblir et de réprimer les chefs locaux tout en forçant la sédentarisation des nomades. Les recensements sont de plus en plus fiables grâce à un quadrillage et un control accru du territoire. Les effectifs de l’armée passent de 42 000 en 1930 à 127 000 en 1941 (5). Ainsi, l’Etat iranien s’octroie peu à peu le monopole de la violence légitime.

Le second axe de réforme principal de Reza Shah est la mise en place d’une administration centrale efficace qui contraste avec la faible organisation des Qâdjârs. Le but étant de se défaire de la bureaucratie héritée des Qajars et de mettre en place une étatisation de l’Etat sur un modèle plus occidental. En effet, certains auteurs observent une diffusion de certaines idées européennes chez les nationalistes proches de Reza Shah (6). La loi du 12 décembre 1922 introduit dans l’administration des critères de mérite et une certaine discipline. Par exemple, une échelle régulière de promotion est mise en place (7), ce qui tranche avec les pratiques interpersonnelles des Qajars. En 1941, on peut compter pas moins de 90 0000 fonctionnaires au service de l’Etat. Ainsi, en s’inspirant du modèle occidental, Reza Pahlavi tente de renforcer l’Etat iranien en le dotant d’un système plus jacobin.

Une modernisation incomplète qui se heurte aux ambitions des puissances impériales

Mais l’Etat reste aux mains d’une élite politique réduite du fait du maintien des pratiques patrimoniales. En effet, l’élite est composée en premier lieu de la famille Pahlavi et de l’ancienne aristocratie Qajars. L’industrialisation permet à certains d’occuper des positions élevées au sein de l’Etat, contredisant la notion de mérite. Ainsi, un fossé se creuse entre l’élite libérale, laïque et pro-occidentale à Téhéran et la société iranienne où la religion et la tradition occupent une place bien plus grande. Enfin, la spécificité de l’élite iranienne vient de l’origine de ses ressources financières : la rente pétrolière. Au contraire de l’élite européenne qui a du développer le système fiscal par des compromis sociaux, l’Etat central s’est peu à peu attribué la rente pétrolière en Iran (8). Ainsi, en dépit de nombreuses reformes d’occidentalisation de l’Etat, l’Iran de Reza Shah reste patrimoniale et dépendant du pétrole.

La consolidation du pouvoir central par Reza Shah, achevée en 1926, marque la fin de l’Iran comme le « Grand Bazar » caractérisé par des réseaux lâches et des alliances mouvantes. Reza Khan était un nationaliste mais pas un constitutionnaliste : il ne recherchait pas le consensus politique. Pour éviter d’être dépendant des changements d’alliance politique, il cherche à obtenir la dignité impériale. Après avoir obtenu une majorité au sein de l’Assemblée constituante pour établir ainsi la dynastie Pahlavi, il se fait couronner le 15 décembre 1925 (9). Suite à son couronnement, Reza Shah mène une politique agressive envers les communistes et en 1927, nombre des membres du parti prennent le chemin de l’exil, notamment en direction de l’URSS (10). Une telle politique préfigure quelque peu la crise irano-soviétique de 1945-1946 qui signera le glas de son pouvoir en Iran.

En conclusion, l’effort de modernisation de Reza Shah en Iran s’avère être sans précèdent, à l’image de celui de Kemal Atatürk en Turquie. La question de savoir si cette modernisation est de facto une occidentalisation de l’Etat iranien est un débat historiographique d’importance. On peut en tout cas mettre en lumière les aspirations à la modernité occidentale des élites turques comme iraniennes sur la période (11). Cependant, la Seconde Guerre mondiale va de nouveau soumettre l’Iran aux pressions des puissances impérialistes, marquant ainsi l’échec de Reza Shah quant à l’objectif de souveraineté nationale.

L’influence des idées de la Révolution française et notamment du jacobinisme dans cette centralisation est conséquente, comme en témoigne Marcel Ahano : « Le kémalisme comme le pahlavisme, abordaient eux-mêmes une question à laquelle la Révolution n’avait cessé de chercher des réponses : celle de la formation de l’homme nouveau et, surtout, du temps nécessaire pour façonner la nouvelle évolution. » (12).

Notes :
(1) RICHARD Yann, L’Iran de 1800 à nos jours, Paris, Flammarion, 2016.
(2) LENCZOWSKI George, Russia and the West in Iran (1918-1948), New York, Cornell University Press, 1949.
(3) DIGARD Jean-Pierre, HOURCADE Bernard et RICHARD Yann, L’Iran au XXe siècle : entre nationalisme, islam et mondialisation, Paris, Fayard, 2007.

(4) RICHARD Yann, L’Iran de 1800 à nos jours, Paris, Flammarion, 2016.
(5) RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012.
(6) BEHNAM Djamchid, « Reflets d’une révolution. Révolution française et modernisation de l’Iran », dans Les Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien, volume 12, 1991, pages 131-139.
(7) BANANI Amin, The modernization of Iran (1921-1941), Princeton, Standford Press University, 1984.
(8) KATOUZIAN Homa, Iranian History and Politics : the Dialectic of State and Society, Londres, Routledge Curzon, 2003.
(9) ABRAHAMIAN Ervand, Iran between two revolutions, Princeton, Princeton University Press, 1982, pages 118-135.
(10) REZUN Miron, The Soviet Union and Iran, Geneva, 1981, pages 270-277.
(11) AHANO Marcel, « L’image de la Révolution française lors de la modernisation de la Turquie et de l’Iran contemporains », dans les Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien, volume 12, 1991, pages 5-19.
(12) Ibid, page 15.

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