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La destruction par le feu des exploitations agricoles en Syrie et en Irak
Article publié le 18/07/2019

Par Emile Bouvier

Depuis le mois de mai 2019, les incendies d’exploitations agricoles se multiplient en Syrie et en Irak, en particulier dans la région insurgée d’Idlib, au Rojava (1) et au Kurdistan irakien ; plusieurs dizaines de personnes ont par ailleurs péri en tentant de les éteindre. Si ces feux sont courants l’été en raison des très fortes chaleurs régnant au Levant durant cette période (2) et du climat très sec, leur intensité toute particulière cette année ainsi que leurs localisations interrogent.

En effet, parmi les acteurs régionaux, les accusations fusent : les Kurdes accusent l’Etat islamique, qui a revendiqué certains de ces incendies, mais également le régime syrien. Ce dernier mène en effet une politique de terre brûlée dans la poche d’Idlib, où les champs et silos à grains sont délibérément ciblés par des frappes terrestres et aériennes ; les services de renseignement turcs sont également pointés du doigt, tandis que le régime syrien accuse quant à lui les Kurdes d’être les véritables pyromanes.

Les incendies

Le nord-est de la Syrie, et dans une moindre mesure la région d’Idlib (située dans ce que les géographes appellent la « Syrie utile », c’est-à-dire la bande littorale à l’ouest du pays concentrant l’essentiel de la population et de l’économie syriennes) est une région vitale pour le pays dans la mesure où elle y concentre les plus grandes étendues de terres agricoles fertiles. En 2009, date des dernières statistiques fiables dans le domaine, 52% du blé syrien était produit dans l’actuelle Administration autonome du nord-est syrien (AANES) ainsi que 79% de son coton, par exemple.

Le conflit en Syrie a profondément bouleversé le système agricole syrien. Les administrations en charge de leur gestion (banque agricole, par exemple) ont cessé de fonctionner, tandis que les pénuries de carburant et d’électricité, couplées à l’insécurité et aux destructions causées par les combats, ont très notablement réduit les rendements et la qualité des productions : alors qu’en 2009 un hectare d’exploitation produisait en moyenne 5 tonnes de blé, ce rendement est passé en dessous d’une tonne en 2018.

Les productions de l’année 2019 étaient ainsi attendues avec une impatience toute particulière : pour la première fois depuis le début du conflit, l’insécurité dans les régions agricoles tenues par les Kurdes étaient parvenues à un niveau relativement faible. Les récoltes devaient donc s’annoncer relativement bonnes, ou en tous cas, meilleures que celles de l’année précédente, où des conditions climatiques très défavorables et la présence encore forte de Daech avaient grandement nui aux récoltes.

Ces incendies viennent donc porter un coup aux attentes des Kurdes, qui misaient sur les récoltes de cette année pour réduire l’insécurité alimentaire des territoires libérés de Daech et actuellement sous leur contrôle. En effet, ces incendies, d’une ampleur inédite, ont ravagé plusieurs dizaines de milliers d’hectares ; les images satellites sont à cet égard éloquentes puisque l’on peut très nettement apercevoir du ciel les étendues d’exploitations agricoles brûlées, qui se distinguent des zones sauves par leur noirceur.

Plusieurs centaines d’incendies auraient été recensés jusqu’ici, sans que leur nombre exact ne soit connu. Certains, comme près de la ville de Daquq au Kurdistan irakien, ont duré trois jours entiers. Malgré la sécheresse actuelle et les très hautes températures, ce nombre de feux semble trop important et trop nettement localisé pour n’être que le fait d’accidents. Si ces feux s’avèrent être intentionnels, qui en serait l’auteur et pour quelles raisons ?

L’Etat islamique

L’Etat islamique apparaît comme l’un des auteurs plausibles. En effet, ce dernier a revendiqué plusieurs des incendies qui se sont déclarés au Rojava et en Irak en mai dernier, promettant que « l’été serait chaud » et que les infidèles « brûleraient comme l’Occident a brûlé les musulmans ». De fait, ces incendies pourraient s’inscrire dans la nouvelle stratégie de Abou Bakr Al Bagdadi, leader de Daech, qui, dans sa dernière apparition filmée (3), encourageait ses fidèles à mener une « guerre d’attrition » (4) contre les ennemis de l’Etat islamique.
En outre, ces incendies sont localisés dans des zones où des militants de Daech sont actifs. C’est le cas notamment du triangle formé par les villes de Kirkouk, Hawija et Tuz Khurmatu : ces territoires, sécurisés à l’époque où ils étaient sous le contrôle des Peshmergas (5), sont, depuis leur reconquête par les forces du régime fédéral de Bagdad et ses alliés chiites, le point névralgique de la résurgence de Daech en Irak. Un certain vide sécuritaire y règne, condamnant les populations locales aux actions de l’Etat islamique (attaques à main armée, enlèvements, etc.). Il en est de même pour le sud de la région de Sinjar : cette zone désertique s’est avérée être le refuge d’un grand nombre de combattants djihadistes après la défaite territoriale de l’organisation en Irak (6). L’étendue de ce territoire rend en effet compliquées les opérations de ratissage menées par les forces de sécurité irakiennes, faisant de cette zone désertique un point d’appui des opérations de Daech en Irak.

L’Etat islamique combine l’attrition causée par les incendies d’exploitations agricoles avec ses tactiques classiques d’attentats : le 25 mai par exemple, l’EI a déclenché plusieurs engins explosifs à l’endroit où se trouvaient des Irakiens venus éteindre un incendie, causant la mort de cinq d’entre eux et en blessant dix autres.
Dans le nord-est syrien, la sécurité est assurée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans les territoires libérés de Daech. Pour autant, des cellules dormantes existent, et certaines unités djihadistes parviennent à s’infiltrer pour y mener des attentats. Les forces de sécurité kurdes ont d’ailleurs annoncé avoir arrêté à plusieurs reprises des combattants de Daech s’apprêtant à enflammer des champs.

La présence de Daech au sein de ces territoires coïncide ainsi avec la localisation des différentes déclarations d’incendies. Par contraste, les régions de Homs ou Afrin par exemple, totalement exemptes de Daech, sont épargnées par ces incendies à répétition.

Damas et Ankara

Le régime de Damas et les services de renseignement turcs figurent également parmi les acteurs désignés par les Kurdes : pour eux, les Syriens et les Turcs auraient déclenché ces incendies afin d’entamer substantiellement la récolte de cette année afin d’accroître l’insécurité alimentaire régnant dans les régions dominées par les Kurdes. Cette stratégie viserait à fragiliser la légitimité des FDS à administrer ces territoires où une certaine contestation gronde déjà, principalement parmi les populations arabes qui désapprouvent d’être gouvernées par des Kurdes. En effet, la pratique de la terre brûlée par Damas est notamment utilisée dans la région insurgée d’Idlib : depuis maintenant plusieurs semaines, les forces pro-régime bombardent des exploitations agricoles et des silos à blés. Plusieurs milliers d’hectares ont là aussi été détruits, dans le but de priver de nourriture les milliers de rebelles dans le siège lent mais résolu des forces syriennes et de leurs alliés, qui dure depuis plusieurs mois. Silencieux quant à ces bombardements, le régime syrien a en revanche réfuté les accusations de l’administration autonome kurde, et l’accuse d’être en réalité à l’origine des incendies : selon Damas, les Kurdes auraient volontairement mis le feu aux exploitations d’agriculteurs ayant vendu une partie de leur production aux forces pro-régime, afin de les punir. Des médias pro-régime accusent aussi les Kurdes, affirmant qu’en incendiant leurs exploitations agricoles, les Kurdes espèrent attirer l’attention de la communauté internationale et recevoir des aides substantielles.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Compte rendu de lecture : « Agriculture et politique : des champs d’insécurité », Confluences Méditerranée – printemps 2019
- Entretien avec Matthieu Brun - Géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation au Moyen-Orient (1/2)
- Entretien avec Matthieu Brun - Géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation au Moyen-Orient (2/2)
- Quel devenir pour les Kurdes de Syrie huit ans après la révolution syrienne ?

Notes :
(1) La région d’Idlib est la dernière poche rebelle en Syrie, située à l’ouest du pays et subissant actuellement un siège mené par les forces du régime syrien et ses alliés irano-russes. Le Rojava désigne quant à lui l’Administration autonome du Nord-Est syrien (AANES), qui englobe les territoires contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont le Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche armée les Unités de protection du peuple (YPG) sont la colonne vertébrale.
(2) A la rédaction de cet article, mi-juillet 2019, la température dans le nord syrien avoisinait les 50 degrés celsius.
(3) En date du 30 avril 2019.
(4) Dans son allocution de 18 minutes, le chef de l’Etat islamique affirme notamment que « La guerre de l’Islam et ses fidèles contre les croisés et leurs partisans sera longue […]. Notre bataille aujourd’hui est la guerre d’attrition que nous devons mener pour nuire à notre ennemi, et il doit savoir que le djihad continuera jusqu’à la fin des temps ».
(5) Les Peshmergas sont les combattants kurdes irakiens du Gouvernement régional du Kurdistan.
(6) Le chef de l’Etat islamique Abou Bakr al Bagdadi y serait d’ailleurs réfugié de façon intermittente et alternerait avec le désert de l’Anbar, au sud-ouest de l’Irak.

Bibliographie :
- BLANC Pierre, Proche-Orient : Le pouvoir, la terre et l’eau, Monde et sociétés, Les Presses de Sciences Po, 2012.
- BRADBURY, Jennie et PROUDFOOT, Philip. Agriculture in the Fertile Crescent, from the deep past to the modern conflict. British Academy Review, 2018, vol. 33, p. 35.
- TULL, Kerina. Agriculture in Syria. 2017.
- KELLEY, Colin P., MOHTADI, Shahrzad, CANE, Mark A., et al.Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2015, vol. 112, no 11, p. 3241-3246.
- MÜLLER, Marc François, YOON, Jim, GORELICK, Steven M., et al. Impact of the Syrian refugee crisis on land use and transboundary freshwater resources. Proceedings of the national academy of sciences, 2016, vol. 113, no 52, p. 14932-14937.

Sitographie :
- How Crop Fires Have Become The Latest Weapon Of War In Syria, NPR, 26/06/2019
https://www.npr.org/2019/06/26/736344100/how-crop-fires-have-become-the-latest-weapon-of-war-in-syria
- Crop fires are destroying Syria’s war-ravaged farmers - but who is starting them and why ?, 03/05/2017, The Telegraph, 09/07/2019
https://www.telegraph.co.uk/news/2019/07/09/crop-fires-destroying-syrias-war-ravaged-farmers-starting/
- IS Threatens ’Hot Summer’ by Scorching Iraq, Syria Farmlands, VOANews, 24/05/2019
https://www.voanews.com/extremism-watch/threatens-hot-summer-scorching-iraq-syria-farmlands
- ISIS setting fire to crops in Syria and Iraq out of ’cold-blooded revenge,’ monitor says, CBC, 11/06/2019
https://www.cbc.ca/radio/asithappens/as-it-happens-tuesday-edition-1.5170640/isis-setting-fire-to-crops-in-syria-and-iraq-out-of-cold-blooded-revenge-monitor-says-1.5171147
- ’Weaponisation of hunger’ : Idlib’s farmers victims of scorched-earth campaign, Middle-East Eye, 09/06/2019
https://www.middleeasteye.net/news/out-movie-idlibs-farmers-find-themselves-victims-scorched-earth-campaign
- ISIS is making a comeback in Iraq just months after Baghdad declared victory, The Washington Post, 2018
https://www.washingtonpost.com/world/isis-is-making-a-comeback-in-iraq-less-than-a-year-after-baghdad-declared-victory/2018/07/17/9aac54a6-892c-11e8-9d59-dccc2c0cabcf_story.html?utm_term=.5bc3dc544bda
- BALANCHE Fabrice, MARGUERITTE Laura, Le nord-est syrien : les enjeux du grenier à blé, 2019, Aerion24
https://www.areion24.news/2019/02/12/le-nord-est-syrien-les-enjeux-du-grenier-a-ble/
- ISIS bombing kills 5, injures 10 who were extinguishing fire in disputed Kirkuk : source, Kurdistan24, 25/05/2019
https://www.kurdistan24.net/en/news/8b044c51-0a88-4fbe-a215-1f86c173767d

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