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La crise de l’eau en Iran : tensions sociales et impasses économiques (2/2)
Article publié le 15/03/2018

Par Jonathan Piron

Jonathan Piron est historien et politologue. Conseiller au sein d’Etopia, centre de recherche basé à Bruxelles, il y suit les enjeux liés à l’Iran.

3. Mobilisations et contestations

Face à cet épuisement généralisé des ressources en eau, différentes mobilisations sociales se sont organisées pour tenter de dégager des solutions et interpeller les autorités. Des dynamiques traditionnelles ont refait surface, comme à Birjand dans le Khorasan, au début de l’année 2018, où une prière de la pluie a rassemblé plusieurs centaines de personnes appelant à la clémence de la providence face à la sécheresse en cours. Au-delà de ces mobilisations traditionnelles, d’autres modes de conscientisations se sont développés au cours des dernières années. Une forme nouvelle d’activisme, centré sur les enjeux environnementaux, est apparue en Iran depuis les années nonante, renforcée ces dernières années par l’ouverture que la présidence Rouhani a laissée aux associations et ONG diverses.

Ces différents groupes peuvent se décliner suivant deux catégories d’actions : la conscientisation du grand public face aux enjeux écologiques, d’une part, et l’action de lobbying, d’autre part, destiné à porter des demandes de réformes principalement au niveau local. Pour parvenir à porter ces actions, les réseaux sociaux se sont révélés être des outils utiles aux différents mouvements, via des plates-formes numériques telles que Facebook, Instagram, Twitter ou Telegram. Des groupes tels que Une goutte d’eau (Yek ghatreh ab) et Traces d’eau (Seda-ye pa-ye ab) sont ainsi spécialement dédiés aux enjeux hydriques. D’autres canaux, plus génériques, comme La voix du peuple (Seda-ye mardom) sur Telegram servent aussi de lieux d’échanges d’images et d’informations sur les sécheresses et le manque d’accès à l’eau. La presse joue également, de son côté, un rôle de diffuseur d’informations important. Loin d’être un tabou, la question environnementale fait l’objet de reportages et débats, aussi bien écrits que radiodiffusés. Des magazines spécialisés n’hésitent pas à s’emparer de la question, à l’image de Femmes d’aujourd’hui (Zanan-e Emrouz) via un focus sur le rôle que les femmes peuvent jouer dans de nouveaux modes de gestions efficaces.

À ces mobilisations pacifiques doivent s’ajouter des périodes de contestations remettant ouvertement en question l’autorité publique. Depuis plusieurs années, le nombre de manifestations dénonçant les carences et crises environnementales ne cesse de croître dans le pays. Touchant l’ensemble de l’Iran, ces manifestations rassemblent aussi bien des agriculteurs dénonçant l’absence de redistribution efficace d’eau pour les cultures (comme à Ramshir, Rafsanjan, Ispahan, Rabor, etc.) que des citoyens faisant part de leurs protestations face à la pollution des cours d’eau (comme à Ahvaz, Yasooj, Sarkhoon, Orumiah, etc.). En général non-violentes, ces manifestations rassemblant en moyenne une centaine de personnes, insistent sur l’importance de l’eau en tant qu’outil non seulement économique mais également en tant que droit dont l’accès doit être garanti à tous.

Certains événements prennent cependant plus d’ampleur. En février 2017, à Ahvaz, dans le sud-ouest du pays, la conjonction de coupures de courants, de tempêtes de poussières et de mauvaise gestion des ressources en eau a entraîné une série de protestations populaires s’étalant sur plusieurs jours. Ville d’un peu plus d’un million d’habitants, bordée par la seule rivière navigable d’Iran, le Karun, Ahvaz rassemble les différents éléments déstabilisant les écosystèmes iraniens. Profondément affectée par les périodes de sécheresse, la ville et sa région subissent les effets d’une construction de barrages mal planifiée, ayant provoqué l’assèchement des marais locaux, ce qui a augmenté le niveau de particules de poussière dans l’air jusqu’à atteindre des niveaux records. Conjugué au phénomène des tempêtes de poussières, ces facteurs ont entraîné une détérioration progressive des ressources en eau de la région ainsi qu’un accroissement de la pollution pour les sources restantes. Ces différentes tensions dues aux questions liées à l’eau pourraient également avoir alimenté les manifestations ayant secoué l’Iran en décembre 2017 et janvier 2018. Même si l’enjeu économique occupait la première place dans les récriminations des manifestants, les différentes cités touchées par ces rassemblements sont aussi celles faisant face à divers problèmes environnementaux, dont ceux liés à un approvisionnement correct en eau.

Plusieurs sondages réalisés début 2018 ont montré l’importance que revêt, pour nombre d’Iraniens, une prise en compte correcte des enjeux environnementaux, aussi bien en ce qui concerne un meilleur accès à l’eau que dans le cadre de la lutte contre la pollution ou du soutien aux agriculteurs en difficulté. Néanmoins, la défense de l’environnement reste un activisme encore difficile en Iran. Le pouvoir en place soutient peu les organisations environnementales. Celles-ci disposent de faibles moyens et ne reçoivent qu’un maigre écho de la part des autorités. En outre, les arrestations de militants environnementaux ne sont pas rares et peuvent avoir des conséquences tragiques comme avec le décès de Kavous Seyed Emami, environnementaliste renommé, mort en prison dans des circonstances floues en février 2018.

4. Quelle prise de conscience politique ?

Le régime iranien est cependant conscient des enjeux en cours. Déjà, la Constitution de la République islamique reprend plusieurs éléments en faveur de l’environnement. Les articles 45, 48 et 50 soutiennent que les éléments naturels doivent bénéficier au bien public. L’article 50, de son côté, met en avant le principe même de protection de l’environnement (1). Ensuite, loin d’être un tabou, cette crise environnementale fait l’objet de débats et d’interpellations dans les différents cercles du pouvoir, du Parlement (Majles) aux think-tanks proches de la présidence comme le Centre d’études stratégiques. Durant la précédente campagne présidentielle de 2017, plusieurs candidats pointaient la mauvaise gouvernance, l’exploitation effrénée des ressources et le manque d’entretien des plans d’eau comme étant les principales causes de ces dégradations. Le sommet du pouvoir insiste de son côté sur l’importance de ces questions. En 2015, dans une directive adressée à la présidence, au moment du Sommet climat de Paris, le guide de la Révolution, Ali Khamenei, insistait sur la nécessité de gérer les changements climatiques et les menaces environnementales telles que la désertification, en particulier la pollution par les poussières et la sécheresse.

Néanmoins, la politique du pouvoir en place se caractérise par une série de pratiques particulièrement dommageables pour les ressources en eau. Sous la présidence Ahmadinejad, malgré plusieurs aides accordées aux couches les plus précaires, les constructions industrielles endommageant les nappes phréatiques n’ont guère cessé. De son côté, la présidence Rouhani s’est caractérisée par la volonté de relancer avant tout la croissance économique, au risque de fragiliser à nouveau des espaces déjà menacés.

En outre, le régime manque non seulement de moyens mais peut-être surtout d’une vision stratégique concernant son avenir environnemental. À la différence de nombreux autres États, la République islamique ne dispose pas d’un Ministère de l’Environnement à part entière. Le Département de l’Environnement, sous l’autorité du Président de la République, pèse peu face à d’autres puissants ministères tels que celui du pétrole. L’administration est aussi faiblement efficace dans la poursuite des comportements polluants réalisés par certaines entreprises. Enfin, les luttes intestines entre différents départements traitant les questions économiques et environnementales ainsi que la corruption finissent par rendre inopérantes des mesures pourtant indispensables. Insistant prioritairement sur des investissements internationaux, notamment dans la promotion de l’énergie verte, les différents responsables iraniens semblent rétifs à promouvoir d’autres modes de gouvernance ou à engager une politique environnementale systémique, permettant une approche suffisamment efficace que pour répondre aux dégradations en cours. La crise de l’eau n’est, en effet, pas la seule crise environnementale à laquelle doit faire face le pays. D’autres phénomènes tels que l’accroissement des tempêtes de poussière, la déforestation et la pollution de l’air contribuent à plonger l’Iran dans une crise profonde. Cette conjonction de différents phénomènes complique à la fois la coordination des politiques à mettre en place tout en accroissant les tensions sur les ressources et milieux naturels du pays.

5. Un avenir incertain ?

L’Iran se retrouve confronté à de nombreuses incertitudes quant à ses moyens et à ses capacités à sortir de cette crise profonde. Le débat qui se pose aujourd’hui est celui de la sécurité environnementale présente et à venir. Un signe positif est la prise de conscience qui semble dorénavant acquise au vu de l’essor de mouvements sensibilisant à ces questions ainsi qu’aux différentes manifestations en cours. Loin d’être uniquement centré sur la question de l’accès aux ressources, ces débats touchent d’autres questions telles que celles liées aux emplois locaux et à la lutte contre les inégalités.

Des solutions existent autour de différentes politiques à soutenir et mettre en place. Tout d’abord via des investissements massifs tout d’abord dans des techniques agricoles plus responsables ainsi que dans la restauration des capacités hydriques des lacs et rivières. Les mécanismes de micro-crédits ainsi que la promotion de bonnes pratiques auprès des milieux agricoles sont une autre voie à suivre. Des expériences pilotes d’agriculture durable sont ainsi menées dans certaines régions du pays, dont les résultats semblent prometteurs (2). La valorisation du système des Qanats est aussi une autre piste. Galeries souterraines ancestrales acheminant les eaux des nappes phréatiques vers les zones à irriguer, les Qanats sont un système toujours en activité et reposant sur une gouvernance laissée aux mains des agriculteurs. Représentant encore 9 % du système d’extraction souterrain iranien, les 32.000 Qanats représentent donc aussi un potentiel pouvant aider à la sécurité hydrique de l’Iran. Enfin, une meilleure coopération internationale est une dernière voie à approfondir, autour d’une « diplomatie de l’eau » dont les effets positifs s’étendraient au-delà des seules frontières nationales.

La résolution de ces crises ne pourra passer par une approche unique. Seule une vision basée sur des politiques multiples, à différents niveaux, sera à même de répondre aux enjeux à court et moyen termes.

Lire la partie 1 : La crise de l’eau en Iran : tensions sociales et impasses économiques (1/2)

Notes :
(1) Qanun-e asasi-ye Djomhouri-ye Eslami-ye Iran, Téhéran, Islamic Parliament Research Center, [en ligne], http://rc.majlis.ir/fa/content/iran_constitution. Pour une version en français : La Constitution de la République Islamique d’Iran, Téhéran, Alhoda, 2010, [en ligne], http://www.imam-khomeini.com/web1/uploads/constitution.pdf.
(2) Tamara Kummer, Sustainable Agriculture Around Lake Parishan, New York, United Nations Development Programme, 2016, [en ligne], URL : http://www.ir.undp.org/content/iran/en/home/ourwork/Environment_sustainable_development/impacting_lives/env_success/.

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