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La crise de l’eau en Iran : tensions sociales et impasses économiques (1/2)
Article publié le 14/03/2018

Par Jonathan Piron

Jonathan Piron est historien et politologue. Conseiller au sein d’Etopia, centre de recherche basé à Bruxelles, il y suit les enjeux liés à l’Iran.

L’Iran est aujourd’hui frappé par une série de dégradations environnementales, aux répercussions potentiellement déstabilisatrices. Parmi différents éléments, la question de l’accès à l’eau occupe un rôle central. Les pénuries dans les irrigations des terres agricoles, la diminution des nappes phréatiques et des zones humides, la déforestation et la désertification sont les principaux défis. Cette situation problématique s’aggraverait avec les effets des changements climatiques. La réduction des précipitations et l’élévation des températures pourraient rendre certaines régions inhabitables, entraînant une hausse des flux migratoires. Les conséquences en seraient un accroissement des tensions sociales et économiques voire politiques à l’échelle du pays.

Comprendre ces dynamiques en cours permet d’éclairer, sous un autre jour, les mutations actuelles en Iran. Cette approche se déclinera en quatre points, autour des causes et des impacts de cet épuisement des ressources en eau, suivi des réactions tant sociales que politiques.

1. Un épuisement généralisé des ressources en eau

Dans un premier temps, il est nécessaire de définir ce que l’on entend par « crises » de l’eau. Le Département des affaires économiques et sociales du Secrétariat général des Nations unies définit la rareté de l’eau comme étant « le point auquel l’impact de tous les utilisateurs affecte l’approvisionnement ou la qualité de l’eau selon les arrangements institutionnels existants dans la mesure où la demande de tous les secteurs ne peut être pleinement satisfaite (1) ». La pénurie d’eau peut être due à des phénomènes naturels ou humains voire une conjonction de ces deux facteurs. Parmi les facteurs humains affectant son accès figurent la distribution inégale de l’eau mais aussi le gaspillage, la pollution et une mauvaise gouvernance. Enfin, les changements climatiques ont une nouvelle influence sur ces ressources, plaçant un nombre croissant de régions dans une situation de manque parfois chronique.

L’Iran cumule plusieurs de ces causes. Sa situation géographique rend déjà le pays fragile par rapport à la disponibilité de ces ressources. Qualifié d’aride et semi-aride, l’Iran se caractérise par des précipitations annuelles variées : alors que la moyenne des précipitations est de 50mm par an sur le plateau central, certaines régions autour de la mer Caspienne affichent un taux de 1600mm par an. Avec une moyenne annuelle de 250mm, pour une moyenne mondiale de 860mm, l’Iran subit, en outre, différents autres phénomènes tels que l’évapotranspiration, empêchant une partie des eaux de pluie de descendre dans le sol.

Les changements climatiques affectent ces stocks d’eau disponibles, via un accroissement des températures et une diminution des précipitations. Au cours des 50 dernières années, le pays a fait face à 10 sécheresses sévères dont celle de 2001-2004 a eu de profonds impacts au sein de différents secteurs économiques. Sous le poids du réchauffement climatique, la récurrence de ces phénomènes tendrait à s’accroître. Rien qu’en 2017, près de 96% de la superficie totale de l’Iran aurait souffert de différents niveaux de sécheresse prolongée, selon le responsable de la gestion des sécheresses et des crises à l’Organisation météorologique iranienne (2). Les prévisions pour la prochaine décennie ne sont guère optimistes. Plusieurs projections semblent montrer qu’à moyen terme, en Iran, les précipitations continueraient à décroître alors que la température, de son côté, connaîtrait une tendance à la hausse, accroissant la fréquence des périodes de sécheresses.

Cette situation s’aggrave sous le poids de la surconsommation et de l’absence d’une gouvernance efficace dans la distribution de l’eau. Cette surconsommation, particulièrement problématique, est aussi bien individuelle que collective. Elle trouve une partie de ses origines dans la forte augmentation de la population iranienne en quarante ans. De 37 millions d’habitants en 1979, celle-ci est passée à près de 83 millions d’habitants en 2016. Cette hausse a d’autant plus réduit la quantité d’eau disponible par personne que les habitudes de consommation se sont accrues de leur côté. La consommation du pays est ainsi passée de 100 millions de m³ par an en 1979 à 11 milliards de m³ en 2014. Reportée par habitant, la moyenne de consommation était, en 2016, de 250 litres par personne par jour, avec une pointe à 400 litres par personne par jour à Téhéran.

Un secteur est particulièrement pointé du doigt : celui lié au milieu agricole. Ce dernier, à lui seul, exploite 90 % des ressources hydriques. Cette disproportion résulte d’un sous-investissement et d’un manque de stratégie sectorielle. En vue d’asseoir l’auto-suffisance du pays, une politique de subsides inadaptés, notamment envers les fertilisants, a dramatiquement endommagé nombre de terres arables. De plus, face à la hausse du prix de l’énergie, de nombreux agriculteurs n’ont eu d’autres choix que de recourir à des pompages illégaux, à la fois pour diminuer leurs frais mais également pour dégager de nouveaux accès face au tarissement de leurs nappes phréatiques. Les stocks d’eau restants se retrouvent confrontés à une pression accrue, échappant au contrôle des autorités publiques. Les zones asséchées sont finalement abandonnées, contribuant au processus de désertification. Cet assèchement des terres trouve une autre origine dans différents grands projets de constructions hydrauliques menés depuis les années 1990 et 2000. La construction frénétique de barrages a accéléré l’assèchement des rivières et des zones humides telles que marais, landes et lagunes dont le rôle écologique est pourtant important. En 2015, pas moins de 647 de ces ouvrages d’art étaient en service en Iran, dont l’utilité est aujourd’hui remise en question au regard de ces conséquences. Enfin, différents projets industriels ont gravement saccagé les rivières et nappes phréatiques de diverses régions. Dans le Lorestan, des rejets provenant d’installations minières ont pollué plusieurs sources irriguant des terres agricoles tandis que sur la rivière Karun, ces rejets ont rendu toxique une importante partie du cours d’eau.

2. Les conséquences : déstabilisations locales et migrations environnementales

Les conséquences de ces différentes perturbations sont lourdes. En 50 ans, l’Iran a épuisé 70 % des capacités aquifères de ses ressources souterraines. Sur les 32 provinces de la République islamique, 13 sont dans une situation critique. À l’est, dans la province de Kerman, 1 455 villages sur 2 064 ont vu les capacités de leurs réservoirs descendre sous le seuil du volume nécessaire à la population. En 2015, 541 villages de la province dépendaient d’un approvisionnement d’eau assuré par des camions citernes. Les économies locales et régionales en sortent directement affectées. Toujours dans l’est, des cultures comme celle de la pistache ou du safran souffrent de profonds problèmes d’irrigation. Les principaux lacs et rivières du pays sont tout autant mis à rude épreuve. Le lac Orumiyeh, un des plus grands lacs salés du Moyen-Orient, situé dans le nord-ouest de l’Iran, a quasiment disparu. Dans la province de Fars, la construction de barrages sur les rivières Pulvar et Kor afin d’irriguer les terres arides, a contribué à l’assèchement des lacs de Tashk et de Kâftar.

Confrontées à ces situations problématiques, de nombreuses communautés d’habitants n’ont souvent d’autres choix que de migrer, face à l’effondrement à la fois environnemental et économique. Les villages de moins de 100 habitants, parmi les plus vulnérables, se vident de leurs habitants, comme dans le sud du Khorasan. Dans la province de l’Azerbaïdjan, dans le nord-ouest de l’Iran, 3 millions d’habitants seraient susceptibles de quitter leur région suite à l’assèchement du lac Orumiyeh. Ces migrations environnementales intensifient l’exode rural vers les villes moyennes du pays, déjà soumises à un fort afflux de nouveaux habitants. Les migrants n’ont d’autres choix que de s’installer dans les banlieues des villes moyennes, saturées par un étalement urbain non coordonné. Pauvreté, chômage, manque d’accès aux services publics finissent par déstabiliser encore plus des couches sociales fragiles qui s’enfoncent dans le cercle vicieux de la précarité.

Enfin, à ce tableau doit s’ajouter un autre facteur, exogène. Les différents conflits dans la région, tel que le conflit afghan, ont eu à leur tour des conséquences néfastes sur les ressources en eau en Iran. Le lac Hamoun, à cheval sur la frontière irano-afghane, s’est retrouvé asséché suite aux conflits entourant le contrôle de l’Helmand, qui l’alimente depuis l’Afghanistan. Le recul des berges a entraîné des pertes d’emplois importantes pour les pécheurs et les familles de la région, ainsi que la disparition d’une faune et d’une flore stabilisant le biotope local. 800 villages aux alentours du lac ont ainsi été confrontés à un déplacement d’une partie de leurs habitants.

Lire la partie 2 : La crise de l’eau en Iran : tensions sociales et impasses économiques (2/2)

Notes :
(1) Water scarcity, in International Decade for Action « Water for life » 2005-2015, New York, United Nations Department of Economic and Social Affairs, 2014, [en ligne], http://www.un.org/waterforlifedecade/scarcity.shtml.
(2) « 96% of Iran experiencing prolonged drought : official » in Tehran Times, Téhéran, 8 janvier 2018, [en ligne], http://www.tehrantimes.com/news/420112/96-of-Iran-experiencing-prolonged-drought-official.

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