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La crise de Khurma (janvier 1918-mai 1919) et la gestion par la Grande-Bretagne du conflit entre le Nedjd et le Hedjaz (1)
Article publié le 04/01/2019

Par yves Brillet

Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007).

Les pages qui suivent se veulent une illustration de la conclusion des trois articles parus dans Les Clés du Moyen-Orient au cours du mois d’octobre 2018 sous le titre L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique - Novembre 1918 : Bilans et perspectives. Le conflit pour le contrôle de l’oasis de Khurma oblige la Grande-Bretagne à préciser sa stratégie et les moyens qu’elle entend mettre en œuvre pour gérer au mieux de ses intérêts la rivalité de plus en plus exacerbée entre l’émirat de Riad et le royaume du Hedjaz.

Lire la partie 1 : L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique. Novembre 1918 : bilans et perspectives (1/3)
Partie 2 : L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique. Novembre 1918 : bilans et perspectives (2/3)
Partie 3 : L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique. Novembre 1918 : bilans et perspectives (3/3)

Les relations entre Ibn Saoud et Hussein dans la première partie de l’année 1918 : de la coexistence précaire à la menace d’affrontement

Au commencement de l’année 1918, les relations entre Ibn Saoud et Hussein sont toujours empruntes d’une profonde méfiance. Dans une communication à Balfour (1), Secrétaire d’Etat au Foreign Office datée du 18 janvier 1918, Wingate (2) avait cependant fait part d’un changement d’attitude de la part de l’émir Abdallah, fils du Chérif Hussein qui semblait se montrer plus raisonnable que son père quant à l’évolution de la situation politique en Arabie. Malgré cela, dans une note du 10 janvier, C.E. Wilson, résident à Djeddah et K. Cornwallis du Bureau arabe au Caire estimaient, à propos des relations conflictuelles entre Ibn Saoud et le Hedjaz, qu’Abdallah continuait cependant l’objectif de son père d’établir son autorité sur l’intérieur de la péninsule en tentant d’asseoir son pouvoir sur la tribu des Ateibah. Les deux officiers britanniques rapportaient ainsi qu’il était parvenu à pousser son avantage en achetant la loyauté des cheikhs locaux, alors qu’Ibn Saoud, en manque de fonds, réagissait en intensifiant sa campagne de propagande et de promotion du wahhabisme (3). Pour sa part, Abdallah accusait Ibn Saoud d’utiliser le fanatisme religieux pour satisfaire ses ambitions, indiquant à Cornwallis et Wilson que Riad avait dépêché des émissaires partout au Hedjaz. Wilson assura à Abdallah que le gouvernement britannique ferait tout ce qui était en son pouvoir pour améliorer l’état des relations entre Hussein et Ibn Saoud (4). Les autorités britanniques au Caire mirent cependant Hussein en garde contre toute action intempestive. Dans un entretien avec le Chérif, D.G. Hogarth (5) insista sur le fait que la Grande-Bretagne s’attendait à ce qu’il respecte les droits territoriaux et tribaux d’Ibn Saoud. Hussein ne devait pas escompter un soutien du gouvernement britannique dans l’éventualité d’opérations hostiles visant à la promotion de prétentions et de revendications infondées sur le territoire du Nedjd (6). Le 21 janvier 1918 se tint au Caire une conférence réunissant Cornwallis, Hogarth, Philby et Wingate pour discuter de la situation dans la péninsule. Les participants s’entendirent sur l’opportunité d’instaurer pour le Nedjd et le Hedjaz une politique de non intervention réciproque afin d’éviter une rupture entre Ibn Saoud et Hussein qui s’engageaient à ne pas mener d’actions hostiles. Ils s’accordèrent également sur l’impossibilité de parvenir à un rapprochement durable entre les deux protagonistes (7). Il n’en demeurait pas moins qu’Hussein bénéficiait en janvier 1918 du soutien des autorités gouvernementales, à Londres et au Caire. Dans une note du mois de janvier 1918, le War Office indiquait clairement que la préférence donnée à Hussein sur son rival relevait de la stratégie militaire de la Grande-Bretagne et que l’effort principal devait porter sur l’aide au Chérif qui avait permis de démoraliser les troupes turques et de neutraliser, à l’avantage des Alliés, le Chemin de Fer du Hedjaz (8). Aux yeux du Caire la situation militaire d’Hussein demeurait néanmoins précaire. Pour Hogarth, dans une note du 1er mars 1918, les forces du Cherif n’étaient pas en position de faire face à une attaque menée par les Ikhwan et Ibn Saoud (9).

Printemps été 1918 : le déclenchement de l’affaire de Khurma. Les approches contrastées du Caire et de Bagdad

Khurma (latitude 21° 54 N, longitude 42°2’ E.) est situé sur le wadi Tarabah ou wadi Subai, et se trouve au nord de ce wadi orienté du nord-est au sud-ouest. L’oasis se trouve à environ 200 kilomètres de Taif, à proximité de la piste reliant Taif au Nedjd. Situé à 75 kilomètres au sud du wadi, l’oasis de Tarabah, distant de 114 kilomètres de Taif constitue avec Khurma le dernier établissement sédentaire sur l’axe reliant le Nedjd et le Hedjaz. Depuis Tarabah, la piste s’élève régulièrement jusque Taif et La Mecque. Dans la mesure où Khurma était la première localité permanente située à l’ouest du désert du Nedjd, quiconque contrôlait l’oasis devenait une menace potentielle pour Taif et pour l’ensemble du Hedjaz. Le wadi et la zone avoisinante formaient un territoire fertile entre le sud du Hedjaz et le Nedjd (10). La population de Khurma s’élévait approximativement à 3000 habitants, appartenant en majorité aux tribus Subai, Buqum, et à la branche Raqba des Ateibah aux allégeances fluctuantes. L’éloignement de Riad et de La Mecque leur avait permis de se soustraire au paiement de l’impôt. Le gouverneur nommé par Hussein, l’émir Khalid ibn al-Luway, qui s’était converti au wahhabisme en 1914, avait participé aux côtés du Chérif à la révolte arabe, affirmant ainsi sa loyauté envers Hussein. Le temps des hostilités avait permis aux habitants de Khurma d’afficher une indépendance de fait. En avril 1917, Khalid se révolta lorsqu’Hussein tenta de nommer un nouveau qadi et expulsa les collecteurs d’impots envoyés par La Mecque. A l’automne 1917, Khalid avait sollicité l’aide d’Ibn Saoud. Ce dernier, ne désirant pas remettre en question l’équilibre des pouvoirs dans la région, ne donna pas suite à cette demande. La situation se détériora à la fin de l’année 1917 et au début de l’année 1918, Hussein demanda la permission de réoccuper Khurma, préoccupé de l’influence grandissant d’Ibn Saoud et conscient de son incapacité à s’imposer auprès des grandes formations tribales (11).

En mai 1918, Hussein envoya un corps expéditionnaire de 800 hommes pour reprendre l’oasis (12). Dès le début cette confrontation entre Hussein et Ibn Saoud pour le contrôle de l’oasis de Khurma, Wingate informa Londres de l’opération lancée par le Chérif pour y rétablir un poste permanent permettant de surveiller et de contrôler les mouvements d’Ibn Saoud. Il demanda à C.E. Wilson, Résident à Djeddah, d’intervenir pour dissuader Hussein de provoquer des frictions avec Ibn Saoud et suggéra que Bagdad agisse dans le même sens auprès de Riad. En conséquence, l’émissaire britannique auprès de l’émir wahhabite fut informé le 6 juin qu’il devait le convaincre de renoncer à mener une politique d’agression dans la zone de Khurma (13). La tension ne devait pas véritablement retomber au cours du mois de juin 1918. Suite au premier échec rencontré par les forces chérifiennes, Hussein envoya en renfort 82 hommes armés de 2 canons et de 2 mitrailleuses. Cette colonne fut attaquée par une troupe d’Ikhwan et mise en déroute. Après cette défaite, une troupe forte de 800 hommes et dotée de 4 canons et 6 mitrailleuses fut envoyée pour occuper Khurma sous le commandement de Shakir qui devait en tant que Cheikh des Ateibah assumer les fonctions de gouverneur (14).

Le 7 juin, dans un télégramme adressé à Balfour, Wingate indiqua qu’Hussein contestait la sincérité des engagements pris par Ibn Saoud et rapporta que le Chérif avait mentionné à C.E. Wilson que l’émir du Nedjd levait l’impôt sur les membres de la tribu des Ateibah, tribu qui relevait des autorités du Hedjaz. Wingate ajoutait que la situation dans l’Etat chérifien, dans le Nedjd et dans la province du Qasim était préoccupante mais qu’Hussein affirmait personnellement tout faire pour éviter qu’un conflit n’éclate entre le Hedjaz et le Nedjd (15). Au sujet de Khurma, le roi Hussein considérait, après avoir rappelé que le gouverneur local, Khalid, s’était converti au wahhabisme, avait rejeté son autorité et causé la discorde dans la population de l’oasis, que le prosélytisme religieux des partisans d’Ibn Saoud était responsable de la dégradation de la situation (16). Le 9 juin Wingate télégraphia de Ramallah pour s’inquiéter du regain de tension qui semblait régner entre les deux camps. Il pensait que la situation pouvait dégénérer en un conflit ouvert entre les deux protagonistes. Tout en admettant qu’il était difficile d’avoir une idée précise sur l’évolution de la situation, il estimait qu’il serait opportun de mettre en garde officiellement et de manière impartiale Ibn Saoud et Hussein (17). Il précisa le même jour qu’Hussein paraissait de plus en plus nerveux dans la mesure où il considérait l’émir de Riad comme le principal obstacle à la réalisation de son projet politique pour l’Arabie. Wingate estimait que tant que la Grande-Bretagne n’aurait pas défini avec précision sa politique pour la péninsule arabique, il lui faudrait temporiser ; il lui semblait donc essentiel de convaincre les deux camps de mettre un terme provisoire à leurs querelles intestines jusqu’au moment de la victoire sur les Turcs (18).

Les autorités britanniques à Bagdad avaient de leur côté ordonné à Philby de mettre Ibn Saoud en garde et de l’inviter à retirer ses troupes de Khurma (19). Le 15 juillet, Bagdad informa Londres que, d’après Philby, Ibn Saoud avait donné des assurances solennelles qu’aucune opération ne serait lancée contre les habitants de Khurma avant la réponse du gouvernement concernant ses demandes et ses observations. Dans la même communication, le Commissariat britannique à Bagdad demandait à ce qu’aucun message ne soit adressé aux protagonistes avant que les arguments d’Ibn Saoud relayés par Philby ne soient étudiés par le Government of India, Sir Percy Cox et le Haut-Commissariat au Caire (20). En réponse au télégramme de Wingate (n° 1050 du 9 juillet), l’India Office fit savoir à Bagdad que Londres considérait qu’il était impératif d’apaiser les tensions entre le Nedjd et le Hedjaz et proposait de faire parvenir à Ibn Saoud un message dans lequel le gouvernement britannique exprimait son inquiétude face à la montée des incompréhensions entre eux, ajoutant que le climat de discorde régnant dans la péninsule entravait les efforts de guerre de la Grande-Bretagne. Londres précisait qu’un message semblable était destiné à Hussein après approbation de l’Eastern Committee (21). Le lendemain cependant, Shuckhburgh nota qu’à la demande du Haut-Commissariat au Caire qui proposait de retarder l’envoi du message aux deux protagonistes dans l’attente du rapport officiel de Philby sur la situation dans la péninsule, l’Eastern Committee avait suspendu sa décision (22). Le 25 juillet, Ibn Saoud transmit un long mémoire dans lequel il précisait sa position et ses demandes concernant ses liens avec la Grande-Bretagne, ses relations avec Hussein et la situation particulière à Khurma. Ibn Saoud soulignait dans ce document les divergences d’approche entre le Caire et Bagdad concernant la politique à mener envers le Nedjd et le Hedjaz. Il estimait que les autorités britanniques en Egypte devaient reconnaitre que le Chérif n’avait rien à faire dans les territoires relevant de son autorité, y compris Khurma, et insistait pour que les frontières soient définies et garanties par le gouvernement britannique (23).

Au même moment, Wingate avertit Londres que la situation devenait de plus en plus pressante et qu’Ibn Saoud apparaissait clairement comme l’agresseur. Il relaya auprès du Foreign Office l’information transmise par C.E. Wilson selon lequel Hussein avait assuré aux autorités britanniques qu’aucune action hostile contre Ibn Saoud n’était prévue et que l’expédition de Khurma avait seulement pour objet de restaurer l’ordre public (24). Wingate télégraphia à nouveau pour préciser qu’Hussein considérait cependant Khurma comme faisant intégralement partie du Hedjaz et qu’il était conscient des risques d’escalade de la violence entre les deux camps (25). En réponse, Balfour télégraphia le 27 juillet pour lui ordonner de communiquer une mise en garde à Hussein, Ibn Saoud étant averti dans les mêmes termes depuis Bagdad. Dans ce message le Foreign Office insistait sur la nécessité d’opérer une conciliation entre les protagonistes afin de régler le différend les opposant (26). Wingate fit savoir à Londres le 30 juillet que l’attitude d’Ibn Saoud, si la Grande-Bretagne ne parvenait pas à le faire changer d’avis, conduirait à un conflit entre le Nedjd et le Hedjaz. Selon les rapports dont il disposait, Ibn Saoud considérait d’une part que Khurma relevait de son autorité et qu’Hussein était dans la position de l’agresseur. Il soulignait que la légitimité des prétentions de Riad n’était pas corroborée par les informations dont disposait le Caire. Il ajoutait que le Chérif, pour sa part, montrait des signes de nervosité à propos de l’expansion du mouvement wahhabite et que C.E. Wilson avait présenté à Hussein le danger que présentait une remise en cause du statu quo. Il demandait que de son côté Philby soit chargé de persuader Ibn Saoud de ne rien entreprendre qui puisse venir aggraver la situation (27). Le lendemain, il informa le Foreign Office qu’Hussein menaçait d’abdiquer et qu’il accusait la Grande-Bretagne de partialité en faveur de son rival. Il précisa qu’un échec du Chérif dans l’affaire de Khurma aurait une incidence négative sur son image publique et sur les opérations militaires en cours au nord d la péninsule (28). Wingate conseilla donc de faire parvenir à Hussein un message dans lequel le gouvernement lui renouvelait l’expression de sa confiance, insistait à nouveau sur le risque que faisait courir un conflit armé entre les sujets du Nedjd et du Hedjaz et sur la nécessité de garder la situation sous contrôle (29).

L’India Office ne se montra pas insensible aux mises en garde de Wingate. Le 2 août, le Secrétaire d’Etat Edwin Montagu, exprimant la position de son ministère, attira l’attention du Vice-roi sur le fait que Khurma se trouvait situé à 80 milles de Taif et par conséquent dans le territoire du Hedjaz, en dehors de la sphère où les intérêts d’Ibn Saoud étaient garantis. En conséquence Philby, en tant que chargé de mission par le Government of India devait rappeler cet état des choses à Ibn Saoud tout en lui assurant que Londres continuait de lui apporter son soutien. Il devait aussi lui faire comprendre que les états de service d’Hussein justifiaient l’attitude du gouvernement à son égard (30). Au cours de la première semaine du mois d’août, Bagdad transmit les rapports de Philby concernant l’historique et l’évolution des relations entre le Hedjaz et le Nedjd. Le 7 août, les autorités britanniques en Mésopotamie informèrent Londres que Philby, dans son rapport du 19 juillet considérait que les attentes d’Ibn Saoud étaient fondées. Le 8, le Commissaire civil à Bagdad relaya les demandes de Riad. Ibn Saoud demandait une garantie absolue contre toute attaque ou interférence d’Hussein dans ses territoires (particulièrement la province de Qasim et Khurma) ou contre des personnes placées sous son autorité, particulièrement les Ateibah (31). En dernier lieu, Bagdad suggéra l’envoi d’une commission chargée de délimiter la frontière entre le Nedjd et le Hedjaz dès que les circonstances le permettraient (32).

Pour Wingate cependant, la politique souhaitée par Le Caire devait assumer la priorité accordée à Hussein sans préjuger des droits historiques des autres principautés de la péninsule. Wingate considérait aussi que l’on devait accepter les assurances données à Hussein et appuyer son droit à châtier un cheikh rebelle tel que Khalid à Khurma. Wingate insistait sur le fait que la Grande-Bretagne devait agir afin de renforcer l’influence de son partenaire principal dans la région tout en reconnaissant la nécessité de maintenir des relations amicales avec Ibn Saoud. Le Caire suggérait de faire parvenir à Riad le message suivant stipulant que le gouvernement britannique respecterait les clauses du traité de 1915 (traité de Dahran) avec Ibn Saoud et qu’il reconnaissait les assurances données par Hussein attestant que les mesures prises par le Chérif n’étaient pas dirigées contre le Nedjd. Le message devait indiquer en outre que la Grande-Bretagne était disposée à proposer ses bons offices pour régler le différend entre les deux protagonistes (33). L’Arab Bureau commenta le télégramme de Wingate en insistant sur le fait qu’il faisait ressortir les différences d’appréciation entre Bagdad et Le Caire, soulignant qu’Hussein avait de bonnes raisons de craindre le renouveau wahhabite ; il considérait qu’une rencontre entre Hussein et Ibn Saoud pouvait se révéler utile. Pour l’Arab Bureau, toute aide supplémentaire accordée à Ibn Saoud ne pouvait qu’aviver les appréhensions d’Hussein sur les objectifs et motivations de la Grande-Bretagne (34).

De son côté, le commandement militaire britannique en Egypte fit savoir le 16 août que la question immédiate était de savoir qui détenait l’autorité légitime sur Khurma. Selon les renseignements de l’armée, les documents disponibles laissaient penser que les prétentions d’Hussein étaient recevables et qu’en conséquence il était souhaitable d’avertir Ibn Saoud que la Grande-Bretagne n’empêcherait pas le Chérif de restaurer son contrôle sur Khurma mais ne permettrait pas qu’il avance plus à l’est vers le centre de l’Arabie (35). Le même jour, le Foreign Office fit savoir à Wingate en référence au télégramme n°1209 du 12 août que Philby était chargé de débloquer les fonds destinés à Ibn Saoud et que Londres reconnaissait que le traité de 1915 l’obligeait à défendre le territoire du Nedjd contre toute intrusion hostile. Il mentionnait en outre qu’en l’absence de frontière définie en accord avec les termes du traité de 1915, il était difficile de décider des mérites des cas particuliers, en l’occurrence Khurma (36). Pour sa part, afin de préserver le statu quo, après avoir pris connaissance d’intriques entre Abdallah et des chefs de la tribu des Ateibah, Wingate demanda à Hussein d’ordonner à son fils de ne pas attaquer les forces wahhabite des Ikhwan à Khurma (37). Le 26 août, il transmit le message d’Ibn Saoud du 8 août dans lequel ce dernier se félicitait des mesures prises pour dissuader Abdallah de s’allier avec certains éléments de la tribu des Ateibah et faisait part de ses propositions, relayées par Philby, susceptibles de régler le différend entre le Hedjaz et le Nedjd. Dans un premier temps, Riad donnait son accord pour que le gouvernement britannique participe au règlement de la question frontalière à condition que chacune des parties s’engage à suspendre les hostilités et qu’Abdallah s’abstienne de toute agression contre Khurma. Philby proposait d’aborder lors de la négociation le problème de la délimitation entre le Hedjaz et le Nedjd, le statut de la tribu des Ateibah, leur allégeance, ainsi que les relations entre Hussein et les tribus du Nedjd. Selon Philby, la résolution du conflit passait par l’adoption d’une frontière provisoire constituée par la ligne de séparation entre les tribus Buqum et Subai. A l’ouest de cette ligne, la souveraineté d’Hussein serait reconnue ; Khurma se trouverait cependant situé à l’est de cette ligne de partage. Une partie de la tribu des Ateibah serait incluse dans la zone placée sous l’autorité d’Hussein mais Philby estimait qu’Ibn Saoud accepterait cet arrangement. Pour Philby, il s’agissait là de la seule solution possible à condition que les deux parties s’accordent sur un principe de non interférence réciproque (38).

Wingate réagit le jour même en affirmant qu’il n’était pas favorable à la mise en place d’une commission chargée de la démarcation entre le Hedjaz et le Nedjd. Il indiquait d’une part que Philby devait savoir que le gouvernement avait assuré à Hussein qu’il ne l’empêcherait pas de prendre des mesures contre le gouverneur rebelle de Khurma à condition que les troupes chérifiennes ne pénètrent pas plus à l’est vers le centre de la péninsule. Il insistait d’autre part sur le fait que le caractère limité et parcellaire des connaissances concernant la géographie des lieux et les situations tribales rendait difficile le travail de démarcation. Il lui semblait en outre que les propositions de Philby seraient rejetées par Hussein et qu’il n’y avait pas d’autre moyen que de faire pression sur les protagonistes pour parvenir à un modus vivendi acceptable par les deux parties (39). En conséquence, le Haut-Commissariat en Egypte demanda à Londres d’adopter une attitude plus ferme envers Ibn Saoud (40) et se déclara défavorable à la proposition du Foreign Office du 28 août de charger C.E. Wilson, T. E. Lawrence et Philby d’organiser une rencontre entre Ibn Saoud et Hussein susceptible de débloquer la situation (41). Wingate indiqua le 4 septembre qu’il lui semblait que cette rencontre n’était pas opportune et que la commission ne parviendrait pas à maitriser la complexité de la situation. De plus, en raison de la conjoncture, il ne lui semblait pas opportun qu’Hussein s’absente du Hedjaz (42).

Le Government of India ne semblait pas non plus très optimiste quant à l’issue de la négociation, soulignant que, d’après The Handbook of Arabia publié par l’Arab Bureau en 1916, Khurma était situé au-delà de la limite territoriale du Hejaz définie par l’administration ottomane et n’avait pas entretenu de relations effectives avec le Chérif avant le déclenchement de la révolte arabe (43). Wingate répondit le 8 septembre, en référence au télégramme du Government of India (n°10625), que Khurma était placé par l’administration turque sur la ligne théorique délimitant le Hedjaz et le Nedjd mais que, depuis son accession en 1908, le Chérif avait indubitablement exercé une autorité pleine et effective. Wingate, dans cette communication faisait là référence au traité de 1910 entre Ibn Saoud et Hussein exemptant les tribus des Harb, Ateibah et Meteir du paiement de l’impôt. Il n’était donc pas fondé d’estimer que Khurma n’avait entretenu aucun lien avec Hussein avant le déclenchement de la révolte arabe. Wingate estimait en outre que le gouvernement avait contracté plus d’obligations envers Hussein qui s’était soulevé contre les Turcs et dont les forces s’étaient engagées aux côtés de l’armée britannique qu’envers Ibn Saoud (44).

Notes :
(1) Arthur Balfour, 15 juillet 1848-19 mars 1930, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, 10 décembre 1916-21 octobre 1919.
(2) Reginald Wingate, 25 juin 1866-29 janvier 1953. Il succède en 1917 à McMahon comme Haut-Commissaire au Caire jusqu’au début de l’année 1919. De 1916 à 1918, il commande les opérations militaires au Hedjaz.
(3) File 2182/1913/7, IOR L/PS/10/389, Cipher Telegram Wingate to Balfour, 11th Jan 1918, Note on Conversations with Amir Abdulla by Col. Wilson and Major Cornwallis (signed K. Cornwallis Cairo Director Arab Bureau, 10th Jan. 1918.)
(4) Ibid.
(5) David George Hogarth, 1862-1927, Directeur de l’Ashmolean Museum, Oxford 1909-1927. Auteur de The Penetration of Arabia ; a Record of the Development of Western Knowledge concerning the Arab Peninsula, 1904, London, Lawrence and Bullen. Il fut le mentor de T.E. Lawrence lors des campagnes de fouilles en Syrie avant 1914. Directeur en 1916 de l’Arab Bureau et conseiller de Wingate.
(6) Ibid. D.G. Hogarth, Report on Mission to Jeddah, 15th Jan. 1918.
(7) Bruce Westrade, The Arab Bureau, British Policy in the Middle East, 1916-1920, The Pennsylvania State University, 1992, pp 240, p. 124.
(8) Memorandum, War Office, 21st Jan. 1918, Bin Saud, B.270.
(9) March 1918, Hogarth Report : “Position and Prospects of King Hussein”, Arab Bulletin Supplementary Papers n°2, Mar 1st 1918, cité dans Westrade, p 124.
(10) Joshua Teitelbaum, The Rise and Fall of the Hashemite Kingdom of Arabia, 2001, Hurst and Co, 288pp, p.252.Voir aussi, The Encyclopaedia of Islam, vol. 10, p. 62-63.
(11) Joseph Kostiner, Prologue of Hashemite Downfall and Saudi Ascendency. A new Look at the Khurma Dispute 1917-1919, p.47-64, in The Hashemites in the Modern Arab World. Essays in the Honour of the Late Professor Uriel Dann, ed Asher Susser &Aryeh Schmuelewitz, Franck Cass, London.
(12) The Khurma Dispute, Arab Bulletin n°112, 24 June 1919, File 75/1517/pt 2-3. Arab Bulletin s n°66-114, IOR/L/PS/10/658.
(13) Telegram from Wingate to Foreign Office, 25 May 1918, Telegram from Political, Baghdad, 28th June 1918.
(14) The Khurma Dispugte, Arab Bulletin n° 112. Shakir ibn Zeid ibn Fawwaz el-Abadilah, ami personnel et cousin d’Hussein, chef héréditaire des Ateibah (voir Arabian Personalities).
(15) Telegram from Wingate to Balfour, Ramleh, 7th June 1918.
(16) Ibid.
(17) Telegram from Wingate to Foreign Office n°1050, 9th July 1918.
(18) Telegram from Wingate to Foreign Office n°1055, 9th July 1918.
(19) Gary Troeller, The Birth of Saudi Arabia, Pol/Bagdad to Government of India, 28th June 1918.
(20) Telegram from Political, Baghdad, 15th July 1918.
(21) Telegram from India Office to Civil Commissioner, 15th July 1918.
(22) Minute by John Evelyn Shuckburgh, 16/17 July 1918, R 3142, File 2182/1913/7.
(23) Memo n° 18836-9-2, dated Baghdad, the 10th September 1918, from Brevet Lt-Col. A.T. Wilson, Officiating Civil Commissioner, Baghdad, to The Under Secretary of State for India, India Office, London. Copy of letter from Ibn Saud to Mr H. St John Philby, CIE, 25 July 1918.
(24) Cab/24/145, Eastern Report n° LXXIV, 1 Aug 1918.Telegram from Wingate n°119, July 24.
(25) Ibid. Wingate to Foreign Office n°1128, 24 July 1918.
(26) Cab/24/145, Eastern Report n° LXXIV, 1 Aug. 1918.
(27) Telegram from Wingate n°1550, 30th July 1918, File 2189/1913/7.
(28) Telegram from Wingate to Foreign Office n°1555/1556, 31st July 1918.
(29) Ibid.
(30) Secretary of State to Viceroy, India Office, 2nd Aug 1918.
(31) From Political, Bagdad, 8th Aug. 1918.
(32) Cab/24/145, Eastern Report n° LXXXI, 15th Aug. 1918.
(33) Telegram from Wingate n°1209, 12th Aug 1918. File 2182/1913/8, IOR/L/PS/10/389.
(34) Cab 24/145, Appreciation attached to Eastern Report n° LXXXI, 15th Aug 1918 by Ormsby-Gore.
(35) Telegram from G.O.C in Egypt to War Office, 16th Aug. 1918.
(36) Foreign Office to Wingate, 16th Aug. 1918.
(37) Wingate to Foreign Office in CAB/24/145, Eastern Report n° LXXXIII, 29th Aug. 1918.
(38) Ibid.
(39) Telegram from Wingate to Foreign Office n°1265, 26th Aug. 1918 in CAB/24/145, Eastern Report n° LXXXIII.
(40) Gary Troeller, The Birth of Saudi Arabia, Wingate to Foreign Office, 26th Aug. 1918.
(41) Robert H. Lieshout, Britain and the Middle East, World War I and its Aftermath, 2016, I.B. Tauris &Co, London, pp 510.
(42) Egypt, Military, Telegram from Wingate, 4th Sept. 1918.
(43) Telegram from Viceroy n°10625, Foreign and Political Department, to the Secretary of State, 2nd Sept. 1918.
(44) Telegram from Wingate to Foreign Office n°1331, 8th Sept. 1918.

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