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La crise de Khurma (janvier 1918-mai 1919) et la gestion par la Grande-Bretagne du conflit entre le Nedjd et le Hedjaz (4)
Article publié le 22/01/2019

Par Yves Brillet

Lire également : partie 1, partie 2, partie 3

L’analyse de la situation par l’India Office au début de l’année 1919

Le 7 janvier 1919, Shuckburgh rédigea une minute à l’intention du comité interministériel concernant la querelle entre Ibn Saoud et Hussein. Dans cette note, il dénonçait fermement l’envoi de troupes indiennes et musulmanes au Hedjaz. A cette minute était joint le texte manuscrit de Hamilton Grant, directeur du Foreign and Political Department du Government of India. Hamilton Grant indiquait que les autorités britanniques avaient toujours évité de s’impliquer dans des querelles politico-religieuses. Dans le cas où Londres prendrait le parti d’Ibn Saoud, le gouvernement prendrait le risque de s’identifier au wahhabisme. Si, par contre, la Grande-Bretagne prenait le parti d’Hussein, elle se trouverait militairement impliquée. Grant se déclarait donc partisan de la neutralité, et insistait sur le fait que le Hedjaz ne représentait pas un intérêt stratégique pour la Grande-Bretagne et que Londres n’avait pas d’engagements envers Hussein. Riad et La Mecque devaient donc être informés que le gouvernement désirait seulement faciliter le retour de la paix et de la prospérité. Hirtzel, dans une note additionnelle, exprima son accord avec l’analyse de Grant, en soulignant qu’il fallait s’interroger sur la compatibilité d’une victoire du wahhabisme avec la politique globale de la Grande-Bretagne et sur l’opportunité de continuer à financer Ibn Saoud et Hussein, sachant qu’ils dépensaient les fonds mis à leur disposition pour se combattre (1).

Le même jour, une note de Shuckburgh intitulée The Nejd Hejaz Feud, a Note by the Political Department montra que selon les responsables de la politique moyen-orientale à l’India Office, une des difficultés à trouver une solution au différend opposant Hussein et Ibn Saoud provenait, pour partie, du double contrôle exercé par l’India et le Foreign Office, relayé par les autorités sur place en Egypte et en Mésopotamie. Après avoir passé en revue les positions respectives de Riad et de La Mecque, Shuckburgh attirait l’attention sur les déclarations de Feisal concernant le danger que représentait le renouveau wahhabite sous sa forme militante et militaire. A propos de Khurma, il soulignait que La Mecque considérait l’oasis comme le premier établissement sédentaire à l’ouest des déserts du Nedjd et qu’il serait considéré comme un poste avancé du wahhabisme et une menace pour la sécurité du Hedjaz tant qu’il resterait sous le contrôle d’Ibn Saoud. Shuckburg mettait aussi en avant le rapport fourni par Philby en août 1918 qui indiquait que le problème de la délimitation de la frontière entre les territoires contrôlés par Hussein et ceux relevant de l’autorité d’Ibn Saoud était conditionné par la reconnaissance du droit de juridiction sur la section occidentale de la tribu de Subai dont le chef-lieu était Khurma mais dont le territoire s’étendait jusqu’au Wadi Naim, situé à 120 milles plus à l’est. La reconnaissance des droits du Chérif sur Khurma impliquait mécaniquement que la frontière du Hedjaz se trouvait était décalée vers l’est sur une ligne situé à 200 milles de Taif. La revendication de suzeraineté sur la tribu des Ateibah déplaçait encore de 100 milles la frontière à l’est du Wadi Naim. En conséquence, Shuckburgh, à la suite de Philby, faisait remarquer qu’Ibn Saoud ne pouvait abandonner ses prétentions sur Khurma sans déclencher de sérieux troubles parmi les tribus du Nedjd.

Constatant que le Caire (Wingate) et Bagdad (Philby) semblaient d’accord sur l’inéluctabilité d’un conflit entre Hussein et Ibn Saoud, la note s’interrogeait sur le bien-fondé et les modalités d’une éventuelle intervention. Shuckburgh considérait que le gouvernement britannique n’était pas concerné par les conflits intérieurs de l’Arabie et qu’il n’y avait donc pas pour la Grande-Bretagne d’obligation à venir à l’aide d’un des protagonistes. Tout en admettant que Londres ne pouvait tolérer une occupation militaire de La Mecque, il critiquait la proposition du War Office de porter assistance à Hussein, estimant qu’un ultimatum à Ibn Saoud, selon les termes discutés dans les échanges antérieurs entre Londres, Le Caire et Bagdad, suffisait. L’India Office recommandait donc de transmettre cet ultimatum à Ibn Saoud par l’intermédiaire du capitaine Bray, de ne pas insister sur l’évacuation de Khurma par les troupes wahhabites et de ne pas demander à Hussein d’accepter une délimitation de frontière qui placerait Khurma dans la zone d’influence de Riad. Shuckburgh préconisait en outre de communiquer à Hussein la teneur de l’ultimatum transmis à Ibn Saoud et de lui faire comprendre que le retrait des forces wahhabites situées à l’ouest de Khurma suffirait à garantir la sécurité du Hedjaz. Shuckburgh était conscient que ces propositions constituaient un compromis qui ne traitait pas le fond du problème mais qui permettait de gagner du temps et de neutraliser la menace wahhabite. Il escomptait qu’Ibn Saoud comprendrait qu’il était nécessaire, pour assurer la sécurité du Nedjd de maintenir les Ikhwan sous contrôle. D’autre part, l’India Office estimait que les opérations chérifiennes contre les Ikhwan ne pourraient aller au-delà de Khurma. Dans ce cas, Londres pourrait se contenter de reconnaitre le fait accompli (2). Pour bien marquer la détermination de l’India Office à limiter l’implication de la Grande-Bretagne dans le conflit entre Ibn Saoud et Hussein, Shuckburgh dans sa note préparatoire au message à destination du Foreign Office, en réponse à la lettre n° 5788 du 28 décembre, insista sur le fait que Montagu désirait souligner que son approbation à la demande du War Office d’apporter une aide militaire à Hussein pour la défense de La Mecque se limitait à l’envoi de matériel et d’équipement (3).

La controffensive d’Hussein et la réponse du gouvernement britannique

Wingate informa Londres le 15 janvier qu’Hussein avait l’intention d’attaquer Khurma dès que la garnison turque aurait évacué Médine. Depuis Djeddah, C.E. Wilson fit remarquer qu’Ibn Saoud ne manquerait pas de considérer une telle tentative comme un casus belli et qu’en encourageant une réaction de la part des Ikhwan, il en résulterait un conflit généralisé dans le centre de la péninsule. Pour l’en dissuader, il semblait donc opportun aux autorités du Caire de faire rapidement comprendre à Ibn Saoud que le gouvernement britannique ne s’opposerait pas aux opérations d’Hussein contre Khurma afin d’éviter une conflagration (4).

La chute de Médine fournit à l’India Office l’occasion de préciser sa position dans la querelle opposant Hussein et Ibn Saoud. Le 16 janvier, le Secrétaire d’Etat télégraphia au Commissaire civil à Bagdad que le gouvernement reconsidérait l’ensemble de la situation à la lumière des derniers événements survenus au Hedjaz, particulièrement la chute et la reddition de la garnison turque à Médine. Londres concluait que dans les circonstances actuelles, une intervention de la Grande-Bretagne dans le conflit entre Ibn Saoud et Hussein ne serait d’aucune utilité. En conséquence, les instructions concernant l’ultimatum destiné à Ibn Saoud étaient suspendues et aucune action spécifique n’était envisagée. La note concluait que cette position était susceptible d’être révisée selon l’évolution de la situation (5). Le Foreign Office télégraphia à Wingate dans le même sens le lendemain, ajoutant cependant que la Grande-Bretagne serait amenée à prendre les mesures nécessaires en cas de menace sérieuse sur La Mecque et les Lieux Saints (6).

Nouvelles tensions entre Hussein et Ibn Saoud

De son coté, Bagdad transmit à l’India Office un message d’Ibn Saoud adressé au Political Agent à Bahreïn et destiné à A. T. Wilson dans lequel l’émir de Riad avertissait les autorités britanniques qu’Hussein était occupé à mobiliser des troupes pour l’attaquer et leur demandait de dissuader le Chérif de se lancer dans une expédition militaire contre lui (7).
Le Caire télégraphia pour sa part le 17 février pour attirer l’attention sur l’intensification du prosélytisme wahhabite. Le successeur de Wingate, Cheetham (8), attira l’attention de Londres sur le fait que les chefs de la tribu des Ateibah avaient écrit à Hussein qu’ils ne pourraient pas longtemps s’opposer à la pression exercée par les Ikhwan s’ils ne recevaient pas une aide conséquente. D’autre part, le télégramme insistait sur la présence de 8 émissaires d’Ibn Saoud dans la province d’Asir. Cheetham faisait en outre remarquer qu’Hussein menaçait d’abdiquer pour protester contre la réduction des fonds alloués par la Grande-Bretagne. En second lieu, Cheetham indiquait que l’Arab Bureau et D.G. Hogarth se montraient favorables à une intervention pour obliger Ibn Saoud à contrôler les Ikhwan. L’analyse de Hogarth reposait principalement sur l’idée que le Chérif avait militairement les moyens de s’opposer à une attaque des forces d’Ibn Saoud sur La Mecque et Taif. Il suggérait en outre que l’allocation destinée à Ibn Saoud soit suspendue jusqu’à la restauration de la pleine l’autorité du Hedjaz sur Khurma et la cessation définitive des activités hostiles des Ikhwan. En cas de refus d’obtempérer de la part d’Ibn Saoud, Hogarth envisageait des mesures complémentaires telles que la dénonciation du traité de 1915 et la mise en place d’un blocus contre le Nedjd. Hogarth pensait qu’il était nécessaire de renforcer le prestige d’Hussein en Arabie (9).

Le 19 février, Bagdad fit part à Londres du souhait du Commandant en chef du Corps expéditionnaire en Egypte qu’une conférence se tienne au Caire réunissant les instances concernées pour décider de la politique à mener au Hedjaz (10). A la suite de ces télégrammes, Shuckburgh rédigea un projet soumis à l’approbation du Foreign Office dans lequel il indiquait que l’India Office approuvait la tenue de cette conférence au Caire avec les autorités britanniques en Egypte. Il recommandait comme base de discussion le message communiqué à Hussein et Ibn Saoud stipulant que la Grande-Bretagne ne souhaitait pas ajouter à ses responsabilités en intervenant dans la querelle entre le Nedjd et le Hedjaz. Il ajoutait que le gouvernement avait proposé d’abriter le contentieux entre les deux protagonistes et qu’il espérait qu’ils feraient preuve de discernement et s’abstiendraient de recourir à la force. Shuckburgh insistait sur le fait qu’Hussein devait être assuré qu’il pouvait compter sur le gouvernement britannique (à l’exclusion d’envoi de troupes), pour prévenir une invasion du Hedjaz. En retour, Hussein devait s’engager à ne pas attaquer le Nedjd (11).

La minute accompagnant ce projet de télégramme soulignait une fois de plus que dans l’affaire opposant Ibn Saoud et Hussein au sujet de Khurma, les droits de deux rivaux étaient très difficiles à apprécier. Shuckburgh se référait aux commentaires de Philby qui estimait que Khurma se trouvait situé au Nedjd tandis que les autorités du Haut-Commissariat au Caire étaient convaincues de la justesse des prétentions d’Hussein (12). En l’absence d’une décision indépendante et impartiale, Shuckburgh ne pensait pas possible de régler la question autrement que de manière arbitraire et espérait que rien ne serait entrepris dans ce sens. A propos du danger représenté par le renouveau wahhabite, il considérait qu’il était tout à fait inopportun pour la Grande-Bretagne d’intervenir dans une querelle interne au monde de l’Islam. Selon lui, la seule option envisageable consistait à envoyer un message à Hussein reprenant les arguments avancés lors des différentes réunions de l’Eastern Committee (13).

Le 26 février, l’India Office informa le Commissariat civil à Bagdad de la teneur du message destiné à Hussein et à Ibn Saoud. Londres exprimait sa préoccupation concernant les rumeurs d’un conflit imminent entre les deux protagonistes et ne pensait pas que le recours aux armes soit justifié. Le gouvernement réaffirmait sa disponibilité pour arbitrer la querelle entre le Nedjd et le Hedjaz en nommant une commission chargée de procéder à la délimitation de la frontière entre les deux Etats. Il reconnaissait avoir pris note de la décision d’Ibn Saoud d’accepter la décision arbitrale tout en soulignant qu’Hussein ne s’était pas exprimé à cet égard. Londres soulignait qu’il était essentiel que les deux parties acceptent la décision finale ; en attendant, les hostilités devaient être suspendues et Ibn Saoud ne devait en aucune circonstance avancer vers l’ouest (14). Une copie du message fut transmise à Cheetham le même jour (15).

Le Caire répondit le 1er mars que C.E. Wilson (Djeddah) transmettrait le message à Hussein et ajoutait que ce dernier craignait une réaction négative lorsque le Chérif comprendrait que Londres, dans son offre de médiation, supposait que le statut de Khurma était négociable. Il ajoutait que d’après ses informations, Hussein n’entreprendrait rien avant son retour mais qu’il ne saurait être blâmé s’il répliquait à une attaque des Ikhwan (16).

Notes :

(1) Minute par John Shuckburgh, 7th Jan. 1919.
(2) The Nejd Hejaz Feud. Note by Political Department, 7th Jan. 1919. IOR/L/PS/158/B308.
(3) Shuckburgh, Draft Letter to Foreign Office, 8th Jan. 1919, File 2182/1913/9.
(4) Telegram from Sir R. Wingate to Foreign Office, 15th Jan. 1919.
(5) Draft Telegram, Secretary of State to Civil Commissioner, Baghdad, 16th Jan. 1919.
(6) Foreign Office to Sir R. Wingate, 17th Jan. 1919.
(7) Telegram from Political n°1956, Bagdad dated 14th Feb. 1919.
(8) Cheetham, (Sir Milne), 1868-1938. Il assura l’intérim au Haut-Commissariat pendant la première moitié de l’année 1919 (avant la prise de fonction d’Allenby).
(9) Telegram from Sir M. Cheetham n°252, 17th Feb. 1919.
(10) Telegram from Political, Baghdad n° 2093, 19th Feb. 1919.
(11) Secretary of State to Civil Commissioner, Baghdad, 20th Feb. 1919.
(12) Voir télégramme de Cheetham n°252 du 17 février.
(13) Minute by Shuckburgh, 21st Feb. 1919.
(14) Secretary of State to Civil Commissioner, Bagdad, 26th Feb. 1919.
(15) Cypher Telegram Foreign Office to Sir M. Cheetham n°273, 26th Feb. 1919.
(16) Telegram from Sir M. Cheetham n°321, Cairo, 1st March 1919.

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