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La convention sur le statut légal de la mer Caspienne : entre verrouillage stratégique et potentiel économique
Article publié le 16/10/2018

Par César Lesage et Paul-Arthur Luzu

César Lesage est conseiller politique. Diplômé de l’Université de Sheffield (Royaume-Uni) en droit européen et gouvernance européenne et de la KU Leuven (Belgique) en études européennes, il est spécialiste des relations entre l’UE et la Russie et s’intéresse de près à la géopolitique russe. À côté de ses activités professionnelles, il poursuit un master spécialisé en droit international public à l’Université Catholique de Louvain. César parle anglais, italien et russe.

Paul-Arthur Luzu est avocat admis au barreau de Paris. Après des expériences en cabinet puis dans une entreprise de l’industrie pétrolière, Paul-Arthur se partage désormais entre Paris et Téhéran. Paul-Arthur parle anglais et persan.

Il aura fallu plus de 20 ans de négociations, 51 réunions de commissions quinquennales, plus de 10 réunions des ministres des Affaires étrangères et 5 sommets présidentiels pour arriver, le 12 août 2018, à la définition d’un statut légal de la mer Caspienne accepté par ses riverains.

La durée des négociations préfigurait, en apparence du moins, l’importance du texte qui tranchait entre le statut légal de lac ou de mer, donc sur la répartition des ressources sous-marines, sans compter, entre autres, la prise en compte de la pollution ou les quotas de pêche.

Pourtant la convention semble surtout entériner un état de fait sur l’exploitation des ressources énergétiques au prix de concessions apparentes des deux principaux acteurs, Iran et Russie, au bénéfice, loin d’être consolidé, des républiques d’Asie centrale.

Les changements profonds qu’elle implique s’inscrivent sur le temps long : consolidation militaire stratégique au détriment des Etats-Unis et de l’OTAN, couloirs commerciaux et débouchés énergétiques. Reste une incertitude : la consolidation de la route de la Soie et le rôle de plus en plus influent de la Chine, qui pourrait à nouveau bouleverser la donne.

Introduction

L’éclatement de l’URSS a changé la face du monde : l’Union Soviétique a entraîné dans sa chute, de façon beaucoup plus inaperçue, en Occident du moins, une reconfiguration géopolitique majeure autour de la plus vaste étendue d’eau continentale du monde, faisant passer le nombre d’Etats riverains de deux à cinq, multipliant par la même les différends politiques et territoriaux qui ont fini par trouver une issue dans la torpeur de l’été, le 12 août 2018.

La Convention de Vienne de 1978 sur la Succession d’Etats en matière de traités stipule que « tout traité en vigueur à la date de la succession d’Etats à l’égard de l’ensemble du territoire de l’Etat prédécesseur reste en vigueur à l’égard de chaque Etat successeur ainsi formé » (Article 34.1). Or, si les Etats successeurs à l’URSS ont réaffirmé leur respect de ce principe dans la Déclaration d’Almaty de 1991, Kazakhstan, Azerbaïdjan et Turkménistan ne se sont pour autant pas privés de contester pendant de longues années l’absence de nouveau statut sur la mer Caspienne (1).

La nouvelle configuration issue de l’éclatement de l’Union Soviétique a remis la Caspienne au centre des relations de la Russie avec le Moyen-Orient en faisant face d’une part à l’Iran et d’autre part aux nouveaux Etats turcophones indépendants, nés sous le parrainage économique et culturel de la Turquie et sa politique de grande aire turcophone (2).

Pendant presque toute la seconde moitié du XXe siècle, l’Iran et l’URSS, les deux seuls Etats riverains de la mer Caspienne, se la partageaient, selon les termes d’une convention de 1940, devenue obsolète en 1991, en parts égales (3). Depuis la dissolution de l’URSS et la création de nouveaux Etats aux abords de la Caspienne, ses riverains ont multiplié tant les différends territoriaux que leurs résolutions progressives : entre 1998 et 2002, la Russie et le Kazakhstan se sont mis d’accord sur l’exploitation des champs Kurmangazy, Khvalynsk et Tsentralnoïe. Plus récemment, avant la signature de la Convention, l’Iran et l’Azerbaïdjan s’étaient entendus autour d’un développement conjoint du champ pétrolier Sardar e-Jangal, au large des deux pays (4). Malgré ces dénouements progressifs et ces accords ponctuels, il n’en demeurait pas moins que les enjeux juridiques, territoriaux et énergétiques cruciaux, que l’absence de statut de la mer Caspienne ne permettait pas de régler, ont empêché les cinq Etats côtiers de tirer pleinement profit du potentiel immense que cette région est susceptible d’offrir en matière de débouchés énergétiques, de développement économique et de sécurisation géopolitique.

La convention signée entre l’Azerbaïdjan, l’Iran, le Kazakhstan, la Russie et le Turkménistan est le résultat de 20 ans de négociations, de 51 réunions de commissions quinquennales, de plus de 10 réunions des ministres des Affaires étrangères et de 5 sommets présidentiels. Elle fait de la mer Caspienne une étendue d’eau à part entière. Elle n’est ni considérée comme un lac – ce qui aurait impliqué un partage des eaux en parts égales, solution que privilégiait notamment l’Iran depuis des années (5) – ni comme une mer, dans la mesure où les Etats qui en forment le pourtour se sont mis d’accord pour étendre leurs eaux territoriales et leurs droits de pêche bien au-delà de ce que prévoit le droit maritime traditionnel. Autre spécificité juridique, la Convention fait de cette mer très spéciale un terrain de jeu réservé à ses seuls riverains. Avec des implications sécuritaires et énergétiques considérables qui bouleversent la donne régionale.

Des gains potentiels majeurs pour les Etats turcophones

Les gagnants apparents de cet accord ne sont pas, à première vue, les Etats géopolitiquement les plus influents – la Russie et l’Iran – mais les républiques turcophones bordant les flancs Est et Ouest de la Caspienne : le Turkménistan, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan. Ces pays ont pendant longtemps subi l’hostilité de la Russie et de l’Iran qui voyaient d’un mauvais œil la menace que pouvait représenter des gazoducs et des oléoducs serpentant à travers les fonds marins de la Caspienne pour alimenter les marchés européens et asiatiques. Or, les parties à la convention pourront désormais faire transiter leurs hydrocarbures sans avoir à obtenir l’assentiment unanime de leurs voisins, et de la Russie au premier chef.

Le Turkménistan, d’abord, regorge d’un immense potentiel énergétique : cette vaste république d’Asie Centrale de seulement 5,5 millions d’habitants possède les quatrièmes plus importantes réserves de gaz au monde (6). Ce qui vient à l’esprit, immédiatement, ce sont les perspectives qu’offre un tel accord pour Achgabat. Actuellement, le Turkménistan concentre l’essentiel de ses exportations de gaz vers la Chine, de loin son principal client. Or, les Turkmènes cherchent depuis des années à diversifier leurs marchés à l’export, comme en témoigne la construction en cours de l’oléoduc Turkmenistan Afghanistan Pakistan India Pipeline – TAPI – qui pourrait également renforcer la capacité des approvisionnements vers la Chine, qui entend de plus en plus prendre part au projet (7). Côté ouest, l’accord devrait ainsi, en principe, ouvrir un peu plus la voie, en accord avec l’Azerbaïdjan, à la mise en place du Trans Caspian Pipeline – TCP – qui permettrait notamment à l’Union Européenne de diversifier son approvisionnement énergétique. Il serait alors le pendant complémentaire d’un autre gazoduc, le TANAP, inauguré le 12 juin, et qui reliera les champs gaziers azéris à l’Union Européenne via la Géorgie et la Turquie (8). Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’au lendemain de la signature de l’accord, Angela Merkel se soit félicitée de son potentiel prometteur en matière d’approvisionnement énergétique pour l’Europe (9).

Le Kazakhstan est dans une situation comparable en ce qui concerne les perspectives en matière de transport de pétrole (10) : Astana pourrait se passer du transit vers la Russie et de sa grande dépendance vis-à-vis de la Chine pour exporter directement ses hydrocarbures vers l’Europe via l’Azerbaïdjan et le projet d’oléoduc KCTS (Kazakhstan Caspian Transportation System). Le gisement de Kachagan ouvert il y a deux ans, et par ailleurs le 5e plus important au monde, pourrait, à terme, approvisionner, via un oléoduc qui reste à construire, les marchés européens, en contournant la Russie (11).

L’Iran, quant à lui, est dépeint comme le grand perdant, dans la mesure où la Convention ne lui octroie pas les 20% de partage des eaux qu’il a longtemps souhaité obtenir : Téhéran a finalement dû se contenter de 13% (12). La Russie, dans une moindre mesure, paraît au premier abord elle aussi désavantagée, et ce pour des raisons semblables à celles de l’Iran, tant les perspectives énergétiques évoquées ci-avant pour les trois Etats turcophones peuvent s’avérer susceptibles de mettre à mal son statut de fournisseur privilégié de gaz en Europe. Et pourtant, à y regarder de plus près, le nouveau statut offert à la mer Caspienne est un véritable compromis gagnant-gagnant.

Une redistribution des cartes en trompe l’œil

En réalité, la Convention sur le statut de la Caspienne obéit avant tout à un partage d’intérêts géopolitiques bien compris entre tous les acteurs plutôt qu’à une logique de redistribution des cartes en faveur des « petits » turcophones.

Dans le cas du Turkménistan, l’Etat qui aurait eu sans doute le plus à gagner en diversifiant ses débouchés gaziers, la perspective d’une route gazière vers l’Europe et la Turquie reste encore très hypothétique. Le coût de transport du gaz turkmène vers l’Europe, si le TCP devait être construit, serait, d’après les calculs du Oxford Institute of Energy Studies, considérablement élevé, au point de ne pas le rendre suffisamment compétitif par rapport à celui du GNL ou du gaz russe. Les capacités du Corridor gazier sud-européen, qui part de l’Azerbaïdjan, seraient trop limitées et feraient office de goulet d’étranglement. Et s’ajoutent à ces contraintes techniques les réticences de Bakou à partager la rente gazière avec Achgabat (13) (14). En outre, pour desserrer sa dépendance à l’égard de la Chine, le Turkménistan se consacre pour l’instant pleinement à ses débouchés asiatiques, avec la construction en cours du TAPI qui lui permettra d’exporter en Inde et au Pakistan. Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi Moscou s’est montré prêt à faire des concessions, d’autant plus qu’elles permettent, dans le même temps, de dissiper dans une certaine mesure les préoccupations d’une partie des Européens – Baltes, Scandinaves et Polonais notamment – vis-à-vis du gaz russe dont ils cherchent à rendre l’Europe, dans son ensemble, moins dépendante.

De même l’Iran, qui semble ne bénéficier ni des projets de pipeline ni du statut de mer pour la Caspienne, a su préserver l’essentiel sur la question des ressources énergétiques : il faudra obtenir son accord pour exploiter le fond marin, ce qui ne se fera pas sans que la République islamique en tire un avantage supérieur au prorata du littoral.

En revanche, le Kazakhstan bénéficiera des projets d’oléoducs que permet la convention. Il rencontrerait en effet moins de difficultés théoriques à construire l’oléoduc KCTS : la hausse des prix du pétrole relance la faisabilité financière du projet tandis que la Russie est traditionnellement moins ombrageuse à l’idée d’être contournée par les projets d’oléoducs que par ceux de gazoducs de ses voisins (15). Enfin, sur un plan technique, le KCTS fait face à certaines complications d’ordre écologique qui pourraient remettre en cause sa mise en œuvre, et ce à plus forte raison que l’Article 14(2) de la Convention inclut une clause de protection environnementale que Russes ou Iraniens ne manqueraient pas sans doute pas d’invoquer si leurs intérêts énergétiques devaient être sérieusement menacés (16).

Mais c’est en faisant de la mer Caspienne une entité sui generis que les signataires de l’accord ont fait en sorte qu’elle ne soit pas gouvernée par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui aurait accordé aux puissances extérieures un accès libre à cette immense étendue d’eau. Et lorsque l’on parle de puissance extérieure, tous ces pays ont bien évidemment les Etats-Unis en tête : Washington n’a en effet jamais cessé ses prétentions à vouloir jouer un rôle majeur dans la région et n’a jamais non plus renoncé à sa logique de containment de la Russie, malgré le léger décentrage de la politique étrangère américaine vers la Chine et l’Extrême Orient depuis l’ère Obama (17) (18). Or, l’attitude persistante de défiance des Etats-Unis à l’égard de l’Iran et de la Russie, qui s’est accentuée ces derniers mois, a joué un véritable rôle de catalyseur en les amenant à trouver le présent terrain d’entente, quitte à ce Téhéran renonçât à ses prétentions territoriales ou que Moscou dût lâcher du lest sur le transit de gaz.

Le nouveau statut de la mer Caspienne verrouille la région en l’abritant des appétits géopolitiques extérieurs. Il consacre la volonté russe et iranienne d’exclure durablement l’OTAN de la zone, et ce alors qu’Astana et Bakou laissaient entretenir depuis plusieurs années des velléités de coopération avec l’alliance atlantique : on parle désormais de plus en plus d’une nouvelle adhésion de l’Azerbaïdjan, autrefois très pro-occidental, à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective qui regroupe une bonne partie des pays de l’ex-URSS, et que Bakou avait quittée il y a de nombreuses années déjà (19).

La Convention exclut expressément la présence dans les eaux de la Caspienne de navires battant pavillon étranger et de forces militaires tierces (Article 3), faisant de celles-ci le domaine réservé de la Russie, de l’Iran et de leurs voisins turcophones. Pour mieux consolider ce verrou stratégique, l’accord prévoit également un pacte de non-agression entre ces 5 pays : les parties s’engagent à ne pas recourir à la force les uns contre les autres (Article 3(7)), permettant à des Etats bordés par des voisins instables (Irak, Afghanistan) de se prémunir de toute forme potentielle de déstabilisation régionale. L’Iran a réussi ici à sauvegarder son intérêt sécuritaire immédiat sans rien compromettre de ses revendications sur les ressources sous-marines. Cette avancée a d’ailleurs été bien comprise en interne, en témoigne le peu de persistance des contestations politiques à la conclusion de la convention (20).

Plus largement, ce nouveau tournant diplomatique s’inscrit dans une logique de consolidation du flanc sud du Heartland théorisé par Mackinder, faisant de l’Asie centrale au sens large une zone hier négligée, et aujourd’hui stratégiquement déterminante en matière de transport, de défense et d’énergie. Les Etats riverains de la Caspienne s’attachent d’ailleurs à diversifier leur économie, comme en témoigne le plan de développement pour 2020 en Azerbaïdjan (21). Ce Heartland prend petit à petit forme suite à l’accord de libre-échange signé en mai 2018 entre la Chine et l’Union Economique Eurasiatique (22). Dans la continuité de l’accord provisoire de libre-échange signé au même moment entre cette dernière et l’Iran (23) cette série de pourparlers permettra à terme, sur le plan économique, de faire de la mer Caspienne un véritable hub multimodal pour la partie sud de la Nouvelle Route de la Soie, afin de désenclaver à la fois économiquement cette région pivot, tout en la maintenant sous le contrôle étroit des Etats qui la composent.

Un bouleversement, à long terme, des échanges énergétiques et commerciaux

Comme souvent, les apports les plus importants s’inscrivent dans le temps long. Or, en Asie centrale, les deux grands axes d’évolution des années à venir seront considérablement affectés par la Convention sur le statut légal de la mer Caspienne, qu’il s’agisse, sur le plan énergétique, du développement de nouveaux gazoducs et oléoducs ou, sur le plan des transports et des flux commerciaux, de la Route de la Soie.

La perspective du TCP pourrait faire évoluer les rapports de force sur le marché du pétrole. La production iranienne a déjà baissé de 39% depuis avril tandis que la production de gaz de schiste américain ne semble pas pouvoir faire diminuer le prix du pétrole sans l’aide de l’OPEP qui tient à limiter les volumes de production (24). Une augmentation de la production turkmène dans ce contexte élèverait, même de façon raisonnée, le pouvoir de marché de l’Asie centrale et la Russie au détriment des pays pétroliers du Moyen-Orient et des Etats-Unis.

Par ailleurs, la Caspienne se trouve géographiquement au carrefour d’échanges commerciaux plus larges entre la Chine et l’Europe (25). Or, quel point commun existe-t-il entre Khorgos, située aux portes de l’Empire du Milieu, Aktau, sur le littoral Kazakh, son pendant azéri et le port géorgien d’Anaklia ? Il se trouve que toutes ces villes constituent des étapes sur les différents trajets du projet chinois de nouvelle Route de la Soie. Considérablement raccourcie par rapport à la route nord, la route via la Caspienne permet à la Chine d’éviter la Russie et de rejoindre le port grec du Pirée, racheté par Pékin, où le premier opérateur de transport maritime chinois COSCO gère un terminal de conteneurs.

Les Etats concernés ont déjà posé les jalons de cette nouvelle route commerciale. Kazakhstan, Azerbaïdjan et Géorgie ont signé en avril 2017 un accord pour coordonner leurs efforts en vue d’améliorer les infrastructures, et ce en investissant massivement dans les ports de la Caspienne et dans les liaisons maritimes. Dans cette perspective, Vladimir Poutine a lui aussi annoncé, dans la foulée de la signature de la convention, la construction de ports en eaux profondes, afin d’être en capacité d’accueillir un trafic maritime en pleine expansion (26). À cet égard, l’importance des investissements que le Kazakhstan prévoit d’effectuer dans les 5 ans pour augmenter la capacité du rail maritime de la Caspienne est un bon indice de l’espérance suscitée (27).

Et pourtant la liberté et la sécurité du transport maritime garantis par la signature de la convention en août pourraient également, à long terme, profiter à d’autres Etats riverains de la mer Caspienne. La République islamique d’Iran est sans doute l’état le mieux placé pour bénéficier de ces projets à long terme.

Un premier projet, Iran rud ou « la rivière de l’Iran », consiste à relier le sud-est de la mer Caspienne au golf d’Oman grâce à un canal de plus de 1 500 kilomètres. Initié au temps de l’Union Soviétique, il avait progressivement été reporté sine die lorsque les Etats riverains de la Caspienne sont passés de deux à cinq. Relancé dans les années 1980, il a fait l’objet d’une estimation de coût de 10 milliards de dollars en 2013 (28). L’ambassadeur de la République islamique d’Iran en Russie a annoncé en 2016 que le projet faisait à nouveau l’objet de discussion (29). Cependant, si la convention rend le projet possible, les sanctions américaines à l’encontre des deux pays posent nécessairement la question son financement.

Un second projet, plus avancé et moins onéreux, initié il y a 20 ans (30), pourrait être relancé à la faveur de la convention d’août 2018. Une ligne ferroviaire nord-sud relie déjà Russie et Azerbaïdjan. Son prolongement, le long de la Caspienne, vers Iran puis vers l’Inde pourrait redevenir d’actualité (31). Cette ligne de chemin de fer, qui suscite l’engouement conjoint de la Russie et de l’Iran, pourrait bénéficier de l’appui azéri, qui profiterait de droits de transit potentiellement conséquents. Reste que se pose à nouveau le problème du financement des infrastructures nécessaires par les principaux protagonistes.

Est-ce à dire que ces projets sont théoriques ? Pas nécessairement. Le débouché naturel du projet ferroviaire intéresse les deux géants asiatiques, qui seraient susceptibles de le financer malgré les sanctions américaines. D’une part l’Inde a considérablement investi dans le port iranien de Chabahar, débouché naturel de la voie ferrée (32). D’autre part, la Chine s’intéresse de très près au développement des infrastructures de ce même port. En effet, Chabahar constitue une alternative à son utilisation du port de Gwadar, au Pakistan, pour lequel les biens chinois doivent traverser les zones talibanes et Baloutches instables avant d’être affrétés vers l’Europe ou ailleurs (33).

La Chine envisage ainsi un partenariat entre les deux ports (34). Mais pourrait-t-elle, dans un contexte de sanctions renforcées, maintenir ce type d’investissements, dont la pérennité se retrouve menacée par l’attitude hostile de Washington ? La prochaine échéance de novembre, qui marquera le lancement d’une nouvelle salve de sanctions américaines sur les exportations de pétrole par l’Iran, sera à cet égard un test intéressant de la viabilité de ce projet.

Ainsi les deux grandes puissances des pays riverains de la Caspienne, Iran et Russie, pourraient avoir réussi à atteindre leurs objectifs prioritaires : avoir renforcé la sécurisation de la mer Caspienne, sans remettre fondamentalement en cause leur manne énergétique, et ce, tout en ouvrant potentiellement la région aux investisseurs étrangers.

Conclusion

Peut-on pour autant voir dans ce rapprochement les prémisses d’un bloc régional uni face au voisin chinois et à la rivalité américaine ? Malgré la très forte et évidente convergence qui existe entre les Etats signataires autour de ces questions fondamentales de sécurité, des disparités demeurent. Ainsi Iran et Russie n’ont pas d’intérêt immédiat à trancher la répartition des ressources du fond marin tandis que les Etats turcophones souhaitent pouvoir exploiter et exporter rapidement leur part de la manne. Au sein de ces deux groupes d’Etats, les intérêts sont également potentiellement susceptibles de diverger à terme, comme en témoigne la difficulté de délimiter les champs (35).

Du reste, le cadre légal de la convention ne permet guère d’institutionnaliser cette alliance. Le groupe de travail consacré à la mer Caspienne date de 1996, se situe à l’échelle de l’équivalent des Secrétaires d’Etat, et s’est réuni plus de 51 fois en 22 ans, sans résultats concrets, faute de pouvoir décisionnel réel et de volonté politique partagée. On ne s’étonnera guère que la prochaine rencontre de travail soit fixée à une échéance de six mois, à un faible niveau décisionnel et sans objectif précis annoncé.

Le facteur le plus influent de l’avenir de la Convention sur le Statut de la mer Caspienne se trouve probablement hors de ses rivages, à Pékin. La réaction chinoise à la stabilité retrouvée de la région pourrait bien décider de l’avenir de l’unité affichée des Etats riverains. Leurs économies respectives ne pourront pas faire fructifier pleinement, à elles seules, les immenses opportunités d’échanges et de développement offertes par la nouvelle convention. À l’inverse, les capitaux et la demande en énergie des Chinois pourraient faire de ce texte le catalyseur d’opportunités de développement économiques majeures pour les cinq Etats qui bordent la mer Caspienne.

Notes :
(1) JANUSZ-PAWLETTA, Barbara. The Caspian Sea Legal Status and Regime Problem. Chatham House, Briefing Paper 05/02, Février 2005.
(2) Alexandre Huet, Les enjeux énergétiques de la Caspienne ou l’émergence d’une nouvelle géo-économie des flux, Les dossiers de
l’Institut Français d’Études Anatoliennes, 4 novembre 2014, p. 71-87.
(3) Articles 7 et 11, Soviet-Iranian Trade and Navigation Agreement. (1940). Treaty of commerce and navigation, Mar. 25, 1940, Iran-U.S.S.R. British and foreign state papers, Vol 144. Londres : Ridgway.
(4) Iran, Azerbaijan Consider Joint Caspian Sea Development. Offshore Mag. 19 Juin 2018. https://www.offshore-mag.com/articles/2018/06/iran-azerbaijan-consider-joint-caspian-sea-development.html
(5) JANUSZ-PAWLETTA, Barbara. The Legal Status of the Caspian Sea : Current Challenges and Prospects for Future Development. Berlin : Springer, 2007, pp. 25-27.
(6) BP Statistical Review of World Energy 2018.
(7) China interested in joining TAPI pipeline project - Pakistan official. Reuters, 8 Août 2018. https://www.reuters.com/article/pakistan-china-tapi/china-interested-in-joining-tapi-pipeline-project-pakistan-official-idUSL5N1UY1GR
(8) GOTEV, Georgi. Three Presidents Inaugurate TANAP Pipeline in Turkey. Euractiv.com, 12 Juin 2018. https://www.euractiv.com/section/energy/news/three-presidents-inaugurate-tanap-pipeline-in-turkey/
(9) CHAZAN, Guy. Merkel backs efforts to find alternatives to Russian gas. Financial Times, 22 Août 2018.
(10) IDEO, Fabio. Settling the Caspian Issue and Realizing the Trans-Caspian Energy Corridor. The Diplomat, 10 Juillet 2018. https://thediplomat.com/2018/07/settling-the-caspian-issue-and-realizing-the-trans-caspian-energy-corridor/
(11) COHEN, Ariel. Exxon and Chevron hope to cash in afer new Caspian Summit. Forbes, 9 Août 2018. https://www.forbes.com/sites/arielcohen/2018/08/09/exxon-and-chevron-hope-to-cash-in-after-new-caspian-summit/#5f6a25bb3119
(12) What Does the New Caspian Sea Agreement Mean For the Energy Market ? Stratfor, 17 Août 2018. https://worldview.stratfor.com/article/what-does-new-caspian-sea-agreement-mean-energy-market
(13) PIRANI, Simon. Let’s Not Exaggerate : Southern Gas Corridor Prospects for 2030. Oxford Institute for Energy Studies, Juillet 2018. OIES Paper NG 135, p. 14
(14) BARSOUKOV, Iouri, TCHERENKO, Elena. More dlya svoikh : pyat’ stran dogovorilis’ o razdele Kaspiya [Une mer à soi : Cinq Etats s’accordent sur le partage de la Caspienne]. Kommersant, 23 Juin 2018. https://www.kommersant.ru/doc/3667577
(15) Interview de Mamuka Tsereteli, chercheur au Central Asia-Caucasus Institute, World Politics Review, 7 Septembre 2018. https://www.worldpoliticsreview.com/trend-lines/25806/landmark-caspian-deal-could-pave-the-way-for-long-stalled-energy-projects
(16) SULTANOV, Bulat. Caspian Convention is signed, but what are its potential pitfalls ? Valdai Discussion Club, 14 Août 2018. http://valdaiclub.com/a/highlights/dilemmas-of-the-caspian-convention/
(17) MAÇÃES, Bruno. Trump’s pivot to Eurasia. The American Interest, 21 Août 2018. https://www.the-american-interest.com/2018/08/21/trumps-pivot-to-eurasia/
(18) SAKWA, Richard. Russia Against the Rest : the Post-Cold War Crisis of World Order. Cambridge : Cambridge University Press, 2017.
(19) VERKHOYANTSEV, Alekseï. Zatchem Kazakhstan zoviot NATO na Kaspiy [Pourquoi le Kazakhstan fait appel à l’OTAN dans la Caspienne]. Svobodnaya Pressa, 29 Juin 2017. http://svpressa.ru/war21/article/177875/
(20) Pro-government media deny Rouhani ’sold out’ Iranian Caspian Sea claims. Al Monitor, 15 août 2018. https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/08/iran-caspian-sea-russia-legal-convention-claims-criticism.html
(21) MINISTRY OF FOREIGN AFFAIRS OF AZERBAIDJAN. Azerbaijan 2020 : Turning strength into sustainability. 2015
(22) COMMISSION ECONOMIQUE EURASIATIQUE. Podpisano Soglacheniye o torgovo-ekonomitcheskom sotroudnitchestve mejdou EAES i KNR [Accord de cooperation commerciale signé entre l’Union Economique Eurasiatique et la République Populaire de Chine] 17 Mai 2018. http://www.eurasiancommission.org/ru/nae/news/Pages/17-05-2018-5.aspx
(23) EAEU, Iran Sign Provisional Deal to Create Free Trade Zone. Sputnik News, 17 Mai 2018. https://sputniknews.com/business/201805171064530201-eaeu-iran-sign-free-trade-zone-agreement/
(24) Le pétrole bondit à son plus haut depuis 2014 à New York et à Londres. PrixDuBaril.com, 1er octobre 2018. https://prixdubaril.com/news-petrole/66654-le-petrole-termine-a-son-plus-haut-depui-01102018.html
(25) CARIOU, Alain. Les corridors centrasiatiques des nouvelles routes de la soie : un nouveau destin continental pour la Chine. L’Espace géographique 2018/1 (Tome 47), pp. 19-34. DOI 10.3917/eg.471.0019
(26) FOY, Henry. Putin pledges deeper ties with Iran and other Caspian Sea states. Financial Times, 12 Août 2018, ft.com/content/93c52100-9e16-11e8-85da-eeb7a9ce36e4
(27) KENDERDINE, Tristan. Caspian Sea is China’s best bet for Belt and Road : Kazakhstan to Greece route aligns Beijing’s land and maritime strategies. AsiaNikkei.com, 14 septembre 2017. https://asia.nikkei.com/Politics/Caspian-Sea-is-China-s-best-bet-for-Belt-and-Road
(28) Kanal v persidskiy zaliv spossoben prinesti rossii ogromnye vygody [Le canal menant au Golfe Persique pourrait apporter d’énormes bénéfices à la Russie]. Vzglyad.ru, 8 avril 2016. https://m.vz.ru/economy/2016/4/8/804331.html
(29) Russia & Iran negotiate canal from Caspian Sea to Persian Gulf. RT Business News, 8 avril 2016. https://www.rt.com/business/338901-russia-iran-caspian-canal/
(30) PERRIN, Jean. Russie - Azerbaïdjan - Iran : Corridor ferroviaire nord-sud. Futuribles. n° 101. Décembre 2016.
(31) Analyse de Jean Radvanyi, géographe, spécialiste de la Russie et du Caucase et professeur à l’Institut des langues orientales. Radio France Internationale (RFI), 12 août 2018.
(32) Iran preps for sanctions by expanding major port project. Al Monitor, 21 juin 2018. https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/06/iran-chabahar-project-india-afghanistan-industry-trade.html
(33) CARIOU, Alain. Les corridors centrasiatiques des nouvelles routes de la soie : un nouveau destin continental pour la Chine. L’Espace géographique 2018/1 (Tome 47), p. 19-34. DOI 10.3917/eg.471.0019
(34) La Chine veut un lien entre Gwadar, les ports de Chabahar. Mirastnews, 27 décembre 2017. https://mirastnews.net/2017/12/27/la-chine-veut-un-lien-entre-gwadar-les-ports-de-chabahar/
(35) What Russia Wins From the Caspian Sea Deal (Op-ed). Moscow Times, 17 août 2018. https://themoscowtimes.com/articles/what-russia-wins-from-the-caspian-sea-deal-opinion-62526

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