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La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (1/6). Considérations de doctrine : la RAF dans le cadre de la stratégie impériale britannique et son utilisation dans la gestion de la situation mésopotamienne

Par Yves Brillet
Publié le 18/12/2015 • modifié le 27/09/2019 • Durée de lecture : 21 minutes

Winston Churchill in the official dress of First Lord of the Admiralty taken in 1914 at the beginning of World War I.
AFP PHOTO

Avant même la fin de la guerre, et quelques mois après la fondation de la RAF, l’avenir des forces aériennes fait l’objet de nombreux avis et rapports de la part des hautes autorités militaires. En juin 1918, le chef d’état-major de l’Air, Frederick H. Sykes, fait connaître son opinion dans un rapport à l’Imperial War Cabinet. Dans une section intitulée The Future of Air Power, il préconise la création d’une force aérienne impériale chargée de la défense de l’Empire (1). En décembre 1918, il ajoute que grâce à cette force aérienne, la Grande-Bretagne est en possession d’un instrument rapide et économique lui permettant d’assurer l’ordre et la paix dans les régions périphériques de l’Empire et plus particulièrement sur ses frontières asiatiques et africaines (2).

William Weir, Président de l’Air Council, souligne pour sa part que la complexité du problème concernant l’organisation des forces aériennes est lié à l’inexistence de la RAF avant la guerre et qu’il n’y a donc pas de modèle sur lequel s’appuyer mais qu’il est nécessaire cependant d’assurer le développement de l’aviation dans le cadre de la définition d’une stratégie impériale (3).
Il devient évident que dans l’avenir, l’importance de l’aviation équivaudra à celle des forces terrestres ou de la Marine, il s’agit donc de fournir à l’Empire un outil permettant d’assurer sa défense dans le cadre international régissant l’utilisation des armements. Le développement de la force aérienne se fera dans le contexte d’une paix durable et prolongée (4).

L’ensemble de ces idées est développé par le chef de l’état-major des forces aériennes Sykes, dans la note intitulée Memorandum on the Air Power Requirements of the Empire dans lequel il détaille les changement stratégiques et tactiques liés à l’émergence de l’arme aérienne (5) et fixe les objectifs assignés aux forces aériennes dans le cadre de la défense impériale. Il rappelle tout d’abord que l’existence de telles forces modifie radicalement la pensée stratégique et tactique en matière de défense ou d’attaque (6). En second lieu, il souligne l’importance de la force aérienne dans le cadre impérial. Elle constitue la première ligne de défense de l’Empire. La mobilité et la rapidité d’action propre à toute force aérienne modifient la position relative des différentes parties de l’Empire dans la perspective d’une attaque, les barrières naturelles (terrestres et maritimes) ne constituent plus une protection suffisant à assurer la sécurité de certains territoires.
Il devient ainsi essentiel de placer les différentes parties de l’Empire en état de préparation leur permettant de se défendre et de se porter mutuellement assistance. Il est donc nécessaire de penser la mise en place d’un réseau de bases (ravitaillement, maintenance, stations météorologiques et radio) afin de pouvoir relier par voie aérienne les différentes parties de l’Empire.

Dans la deuxième partie du document, Sykes souligne l’importance de l’aviation pour les opérations de maintien de l’ordre dans les parties périphériques de l’Empire (7).
Pour ce qui concerne l’Egypte, le Soudan, la Palestine et la Mésopotamie, il insiste sur leur importance politique, commerciale et stratégique pour l’Empire. Il indique que les besoins doivent être estimés selon différents facteurs concernant la taille des forces terrestres devant être maintenues, l’état politique de la Russie, l’attitude de la Perse, ainsi que la situation intérieure en Mésopotamie. Il ajoute enfin que ces territoires se prêtent à une utilisation de la force aérienne comme instrument de police (8).
Pour l’Egypte, Sykes suggère la formation d’une force comprenant une escadrille de chasse, une escadrille mixte de chasse et de reconnaissance, une escadrille de bombardiers légers et une escadrille de bombardiers lourds, la Mésopotamie étant dotée d’un dispositif semblable.

La question des liaisons aériennes

Tout ceci suppose la mise en service d’un réseau de communications par la voie aérienne. Evoquée dans le document de décembre 1918 de Sykes, cette question est reprise par Churchill dans une analyse en date du 27 août 1919 des liaisons aériennes stratégiques entre les différentes parties de l’Empire. Parmi les routes les plus importantes pour des raisons politiques et stratégiques figure celle reliant l’Egypte à l’Inde (9).
Churchill mentionne la nécessité d’étudier les aménagements terrestres nécessaires pour une liaison régulière entre ces deux points, pour un budget de 100.000 livres. Il rappelle l’importance d’une force aérienne au regard de la situation politique au Moyen-Orient et indique qu’il est essentiel que la RAF soit en position d’opérer à tout moment une concentration de ses forces dans l’éventualité d’une offensive aérienne ou pour effectuer des transports de troupes ou de matériels dans les plus brefs délais. Il en ressort l’obligation d’installer au sol un réseau de bases ou de points d’appui permettant le ravitaillement, la maintenance des matériels et fournissant le cas échéant des terrains d’atterrissage de fortune (10).
Le mémorandum du Ministère de l’Air propose ainsi l’itinéraire suivant : le Caire, Ramallah, Damas, Tadmor, Abu Kemal, Hit, Ramadi, Bagdad, Kut, Amara, Bassora, Bushire, Bander Abbas, Charbar. Le coût de l’établissement du Caire est estimé à 10.000 livres, celui de Bassora à 33.000 livres et celui de Karachi à 51.000 livres. Les coûts de l’ensemble des stations intermédiaires sont estimés à 7.000 livres. Churchill note que les dépenses induites par les stations du Caire, de Bassora et de Karachi répondent à des impératifs stratégiques et que le budget prévisionnel de 100.000 livres est un minimum (11). Le Ministère de l’Air renonce à organiser une liaison régulière destinée au transport des personnalités en mission mais indique que le trafic généré par les personnels chargés de la maintenance implique une reconnaissance précise des étapes intermédiaires (12).
En dernier lieu, Churchill anticipe des difficultés possibles pour obtenir de la part des autorités françaises le droit de survol et d’atterrissage dans des zones qu’elle contrôle. Dans ce cas, il évoque la possibilité de mettre en place une route alternative passant plus au sud.

Une minute de Trenchard du 22 octobre 1919 transmise par Churchill sous la forme d’un mémoire à l’attention du Cabinet reprend et développe les points contenus dans le mémorandum 27 août cité dans le paragraphe précédent (13). Churchill insiste sur l’importance de maintenir les communications aériennes entre le Caire et l’Inde. Si la Grande-Bretagne perd la possibilité d’utiliser l’itinéraire passant par la Syrie et la Mésopotamie, il devient alors nécessaire de renforcer les bases situées en Egypte, en Mésopotamie et en Inde pour les rendre plus autonomes ou de renoncer à l’avantage tactique que confère l’aviation dans les opérations de maintien de l’ordre et de développer des solutions plus coûteuses. Pour Trenchard, l’abandon de la ligne de communication entre Egypte et la Mésopotamie aura pour effet de couper cet axe stratégique, rendant ainsi impossible les opérations de renforcement mutuel entre l’Inde, la Mésopotamie et l’Egypte (14).

Trenchard demande des instructions permettant de mettre en œuvre les conclusions du mémoire et d’autoriser l’utilisation des moyens terrestres et aériens pour reconnaître la zone et déterminer la localisation possible des stations intermédiaires. Il est rappelé que la route aérienne suit l’itinéraire le Caire, Damas, Abu Kemal, la portion désertique à survoler étant estimée à 280 milles. Si cette liaison s’avère dans l’avenir impraticable, deux possibilités existent : un itinéraire passant par Amman et Hit avec la nécessité de trouver et de maintenir en état des terrains d’atterrissage et des dépôts de carburant ou plus au sud, une liaison entre le Caire, Maan, El Jauf, Hail et la vallée de l’Euphrate. Cette solution permet de raccourcir de 200 milles la distance à parcourir entre le Caire et l’Inde mais présente des difficultés liées à la méconnaissance du terrain et aux incertitudes générées par l’attitude des Arabes de la Péninsule.
Au bout du compte, Trenchard recommande l’entente avec la France concernant la liaison le Caire-Damas tout en soulignant l’intérêt d’une solution alternative au sud de la zone, permettant ainsi la sanctuarisation d’une voie de communication essentielle entre des lieux stratégiques de l’Empire.

Considérations sur la situation intérieure de la Mésopotamie

Ces considérations s’inscrivent dans une double perspective, celle de la gestion pratique de la politique britannique dans la zone mésopotamienne et celle de son inclusion dans la problématique plus vaste de l’évolution institutionnelle des anciennes provinces de l’Empire ottoman. Cette double contrainte implique la prise en compte des engagements pris par la Grande-Bretagne envers ses alliés, au premier chef la France, dans le cadre des accords Sykes-Picot de 1916 qui définissent les sphères d’influence française et britannique en Syrie, en Mésopotamie, en Palestine et au Levant (15). En Mésopotamie, et plus particulièrement dans la zone située au sud de Bagdad, la prépondérance de la Grande-Bretagne est ainsi confortée tandis que la France voit reconnues ses prétentions en Syrie. La Grande-Bretagne doit en outre prendre en compte la revendication d’un royaume arabe portée par le Chérif de la Mecque Hussein et concrétisée par la révolte arabe de 1916 (16). Enfin la Grande-Bretagne doit prendre en considération les points de doctrine mis en avant par le président Wilson, concernant le droit des peuples à se déterminer eux-mêmes et à disposer d’un Etat. L’ensemble de ces éléments encadrent et contraignent l’élaboration par le gouvernement britannique de sa politique mésopotamienne.

Si la plupart des rapports émanant des autorités britanniques en Mésopotamie souligne l’amélioration de la situation économique et la mise en place progressive d’une administration civile, d’autres facteurs, sources de troubles éventuels, sont aussi mis en avant.
Ainsi, les analyses du Political Department de l’India Office indiquent que les Arabes de Mésopotamie, généralement hostiles à la domination turque, semblent globalement satisfaits des conditions d’occupation et que leurs relations avec les tribus kurdes sont relativement harmonieuses (17).
Le document souligne la prospérité croissante de la région. La mise en fonction et la restauration des canaux a permis un accroissement des surfaces cultivées, 7.000 tonnes de graines et de semences ont été fournies ainsi que 20.000 livres en liquide, permettant une augmentation de la production et une quasi autosuffisance de la Mésopotamie.
Dans le domaine fiscal, les taxes les plus impopulaires héritées de l’administration turque ont été supprimées mais l’essentiel du système antérieur a été conservé et les droits des détenteurs de bons de la dette ottomane ont été respectés.
L’India Office indique cependant une détérioration de la situation politique et la baisse de popularité des Britanniques en raison des incertitudes sur l’évolution de la situation. Les notables arabes craignent le retour des Turcs et l’atmosphère générale en Mésopotamie subit l’influence des événements en Syrie où s’opposent les troupes françaises et les partisans de Fayçal. Des troubles sont observés dans l’intérieur du pays et dans les zones périphériques du Kurdistan.
Le département politique de l’India Office avertit en outre que la paralysie du système fiscal a un impact négatif sur les perspectives de croissance de l’économie, sur la mise en place d’une administration efficace et peut entraîner des difficultés politiques. Pour l’avenir, le département politique rappelle que les responsabilités de l’administration civile ont considérablement augmenté et mentionne le projet de création d’un ministère pour le Moyen-Orient chargé de l’ensemble de la région, tout en soulignant l’impossibilité de modifier profondément la situation tant que les conclusions de la Conférence de la Paix réunie à Paris pour régler l’ensemble des problèmes du Moyen-Orient n’auront pas abouti (18).

Les constatations de l’état-major impérial

Les constatations de l’état-major s’inscrivent dans le cadre global de l’analyse stratégique concernant la situation internationale et les missions dévolues aux forces armées terrestres, aériennes et maritimes. Dans un premier temps, il est supposé que l’Empire britannique ne se trouvera pas engagé dans un conflit majeur dans les 10 ans à venir et qu’il ne sera donc pas nécessaire d’envisager la création d’un corps expéditionnaire. Dans ce cadre, la fonction essentielle allouée aux forces terrestres et aériennes est de fournir les moyens permettant le maintien de l’ordre en Inde, en Egypte et dans les territoires sous mandat britannique (19).
Communiquées au Cabinet par Churchill, les analyses de l’état-major traitent de la situation politique et militaire en Mésopotamie, de la taille de la garnison et des coûts induits par l’occupation du pays (20). Selon l’état-major, la Mésopotamie constitue un maillon important dans le dispositif reliant les différentes parties de l’Empire. La discussion porte donc sur les moyens à mettre en œuvre pour assurer la liaison entre l’Egypte et l’Inde. Trois options se présentent : le retrait de la province de Mossoul, la concentration des forces sur Bagdad et le retrait des forces stationnées dans le nord de la Perse. Churchill constate l’opposition de l’état-major au retrait des troupes de Mossoul (21). Le souhait de l’état-major est donc de voir le développement d’un système de communication aérien sous le contrôle total de la Grande-Bretagne. Il considère en outre que les richesses pétrolières de la région de Mossoul et la construction d’un pipeline vers la Méditerranée seraient un atout supplémentaire pour les forces navales britanniques.

La seconde interrogation est : comment « tenir » la Mésopotamie avec un nombre réduit de troupes britanniques ? L’amélioration du système de communication est la condition nécessaire à une réduction de la garnison. L’état-major estime qu’il est impossible de maintenir l’ordre ou de réprimer des soulèvements rapidement et efficacement dans les régions montagneuses sans la présence sur le terrain de forces terrestres d’occupation. Il propose la construction d’une liaison ferroviaire parallèle aux zones montagneuses leur offrant un soutien logistique. Ce programme de construction s’organiserait à partir d’un axe Bassora-Bagdad avec un prolongement au-delà de Bagdad vers Kirkuk. Une extension vers Mossoul permettrait d’y maintenir une division et une brigade de cavalerie.
L’état-major note en outre que, sur le plan stratégique, la nécessité d’une prolongation de la ligne du Chemin de Fer de Bagdad ne se justifie plus pour la Grande-Bretagne en raison de la présence française dans le nord de la Syrie et qu’une liaison plus au sud partant de Haïfa et rejoignant directement vers Bagdad devra lui être substituée.
A la suggestion qu’il serait possible de tenir la Mésopotamie avec une force réduite cantonnée à Bagdad et appuyée sur des moyens fluviaux, aériens, et blindés, l’état-major objecte que la nature du terrain rend ces dispositions impraticables, les zones particulièrement susceptibles de se soulever étant situées dans des régions nécessitant la présence de troupes terrestres, et ne se prêtant pas à l’utilisation des forces aériennes et motorisées (22).

Les questions liées à la réduction de la garnison

Au 12 novembre 1919, l’état-major estime à 15.000 le nombre de soldats britanniques stationnés en Mésopotamie et à 50.000 le nombre de troupes indiennes, sans compter les personnels auxiliaires (23). La plus grande partie des troupes se trouve concentrée entre Bagdad et Mossoul. Les difficultés rencontrées à la frontière du nord, dans la province de Mossoul et dans la zone de Suleimaniyeh, l’agitation chronique qui règne dans ces districts rendent impossible une réduction supplémentaire des effectifs stationnés en Mésopotamie, les troupes arabes recrutées et formées sur place par des officiers britanniques devant servir de relève ne pouvant être prêtes avant longtemps.

L’état-major considère qu’une réduction ne serait possible que s’il était décidé d’évacuer le district de Mossoul, de concentrer les troupes sur Bagdad, et de se retirer du nord de la Perse. Si le retrait de la province de Mossoul était effectué, il serait alors possible de faire l’économie d’une division indienne et d’une brigade de cavalerie, mais la Grande-Bretagne perdrait ainsi un avantage stratégique. Dans le cas d’un retrait des troupes stationnées en Perse, le gain serait d’une brigade mixte, soit environ 16.00 Britanniques. Les réductions combinées pourraient s’élever à 10.000 soldats britanniques, mais auraient pour conséquence de mettre Bagdad à portée des éléments kurdes hostiles à la présence de la Grande-Bretagne (24).
L’état-major estime d’autre part qu’une augmentation des moyens aériens n’entraînerait pas mécaniquement une diminution des effectifs des forces terrestres, en raison du rayon d’action insuffisant et d’une autonomie de vol trop limitée de l’aviation ainsi que de la nécessité de maintenir des troupes au sol afin de garder le contrôle des aérodromes de campagne. Il remarque aussi que la taille de la garnison suffit pour le maintien de l’ordre si on lui accorde des moyens aériens supplémentaires et si son programme en matière de construction de lignes ferroviaires est mené à bien. Dans le cas d’un soulèvement généralisé cependant, il considère qu’il faudrait trois divisions et trois brigades de cavalerie britanniques débarquées à Bassora six semaines après le début des hostilités (25).

La construction de lignes ferroviaires constitue un élément central d’une stratégie qui base l’ensemble de la défense de la Mésopotamie sur le recours aux forces terrestres en favorisant la mobilité pour une meilleure efficacité, seule condition d’une réduction éventuelle de la garnison (26).
Les principaux obstacles sont d’abord la superficie totale de la zone à contrôler et l’absence d’une administration civile opérationnelle, la situation intérieure sur les frontières du nord et du nord-est, l’absence de réseau routier et ferroviaire au nord de Bagdad, l’absence d’harmonisation des largeurs des voies sur les différents tronçons entre Bagdad et Bassora ainsi qu’entre le nord et le sud de la Mésopotamie, entraînant de ce fait des problèmes de rupture de charge.
Les projets de l’état-major concernent la liaison Bagdad-Bassora, via Nasiriyah, Samarra et Hillah, le renforcement et la modernisation de la ligne entre Bagdad et Quaraitu sur la frontière perse, l’extension de la ligne depuis Shuramiyah vers Shergat et Qaiyarah avec prolongation vers le nord pour couvrir la zone de Mossoul (27). Un autre projet concerne l’extension vers Kizil Rabat et Kirkuk correspondant à la nécessité stratégique de contrôler la zone de Sulemaniyeh (28).
L’ensemble des dépenses s’élèverait à 1.647.000 livres pour l’année 1919-1920, 600.000 pour l’année 1920-1921, et enfin 500.000 livres les années suivantes.

Churchill et l’affirmation du rôle primordial de l’arme aérienne

Malgré le scepticisme de l’état-major concernant l’utilisation de la force aérienne, Churchill va trouver en Hugh Trenchard un allié dans sa recherche de moyens pour réduire les frais de fonctionnement des troupes d’occupation en Mésopotamie.

Le projet Trenchard, (Trenchard Memorandum ou Trenchard White Paper) rendu public sous le titre Permanent Organization of the Air Force. Note by the Secretary of State for Air on a Scheme outlined by the Chief of the Air Staff (Cmd 467) au mois de décembre 1919 répond aux interrogations du Cabinet et du Secrétaire à la Guerre concernant la nécessité de procéder à des économies dans le budget des forces armées et à assumer l’extension des responsabilités de la Grande-Bretagne sur les théâtres extérieurs, plus particulièrement au Moyen-Orient. A l’automne 1919, le Times avait relayé une campagne contre le coût de la présence britannique en Mésopotamie, estimé à 2.633.000 livres par mois (29).
Il ne s’agit cependant pas pour l’auteur de se limiter à une approche strictement financière de la question mais d’aller au-delà des conceptions de l’état-major et de repenser radicalement la doctrine d’utilisation des troupes. Les critiques concernent principalement le coût et l’efficacité de la colonne punitive, une opération suivie par un repli (burn and scuttle) ou suivie par une occupation militaire, mais dont l’effet désiré reste superficiel et transitoire (30).
L’existence du rapport Trenchard ne se conçoit que par rapport au concept de la règle des 10 ans excluant la possibilité au cours de la décennie d’un conflit majeur nécessitant l’organisation et la mise sur pied d’un corps expéditionnaire d’importance. En août 1919, Trenchard fait savoir que depuis l’armistice, les événements en Inde et au Moyen-Orient ont montré que contre des ennemis « non civilisés » et dépourvus de moyens aériens, les opérations aériennes ont un effet dissuasif qui emporte la différence (31).

En octobre 1919, Churchill fait circuler l’avant-projet de Trenchard sous le titre Air force Estimates Memorandum by the Secretary of State for Air, document dans lequel il détaille les trois plans élaborés par l’état-major et demande une décision du Cabinet concernant l’avenir de la RAF (32). Le mémoire de Trenchard et Seely met en avant deux alternatives : faire de l’arme aérienne une force supplétive de l’Armée de terre et de la Marine, destinée au transport de personnel, aux missions de reconnaissance, aux opérations de bombardement de cibles choisies par l’Armée ou la Marine, ou faire de la force aérienne un instrument autonome, doté d’un esprit de corps et créer ainsi un instrument capable d’orienter les choix stratégiques de l’avenir (33).

Trois projets sont présentés (A, B et C) le plan B ayant la préférence de Trenchard et permettant l’utilisation de l’aviation dans les opérations de maintien de l’ordre de l’Empire (34).
Le rapport final de décembre 1919 reprend les conclusions du mémoire d’octobre 1919 en mettant fortement l’accent sur l’importance du rôle de la force aérienne dans les opérations extérieures (35).
Le projet prévoit 31 escadrilles en service actif, 21 en situation d’entraînement pour un coût de 17.920.000 livres en 1920-1921, 18.002.000 en 1621-1922, 17.9.9.000 en 1922-1923 et 18.342.000 livres en 1923-1924. Trois escadrilles seraient stationnées en Mésopotamie.

Les interventions de Churchill à la Chambre des Communes le 15 décembre 1919 mettent en évidence l’appui du Ministère de la Guerre et de l’Air aux propositions d’organisation d’une force aérienne indépendante. Churchill rappelle tout d’abord que l’existence d’une force aérienne indépendante s’inscrit dans le cadre général d’une défense impériale et que les responsabilités de la Grande-Bretagne se sont accrues et portent aussi sur des territoires dont elle n’avait pas la charge avant la guerre. La fonction essentielle de la RAF sera ainsi d’être la force assurant la défense de l’Empire (36). Churchill met en avant le caractère pratique des décisions à prendre en soulignant que « We have to find the necessary air garrisons to defend the British Empire (37). »

Lire les autres parties :
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (2/6). La Grande-Bretagne en Mésopotamie : 1920, l’année cruciale
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (3/6). L’insurrection de l’été 1920 et ses conséquences
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (4/6). Penser le désengagement : vers la Conférence du Caire
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (5/6). La Conférence du Caire (12 au 30 mars 1921) : enjeux et débats
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (6/6). Les résultats de la conférence du Caire : l’accession de Fayçal au trône d’Irak et la prise de commandement des opérations par la RAF : l’adoption de l’Air Control

Notes :
(1) Michael Paris, Air Power and Imperial Defence, 1880-1919, Journal of Contemporary History, vol. 24 (1989) 209-225. p 222. Sykes recommande la mise en fonction d’une “striking force which would be utilised when possible for imperial police work, mail-carrying and other public duties”.
(2) Jafna L Cox, A Splendid Training Ground. The Importance to the RAF of its role in Iraq, Journal of Imperial and Commonwealth History, vol 13, 1985.
(3) Memorandum on the Post-war functions of the Air Ministry and Post-war strength of the RAF, 12 Dec 1918 (TNA, CAB 24/71, GT6478).
(4) Ibid., “It will be necessary to provide our Air Force of such strength as will amply meet the needs of the Empire, such needs being of course governed by the conditions surrounding international armaments, and the strength of the force being adjusted in reference to the efforts which may be made in the same direction by the dominions and the Colonies.”
(5) Memorandum by the Chief of the Air Staff on Air Power requirements of the Empire, 9 Dec 1918 (TNA, CAB 24/71).
(6) Memorandum by the Chief of the Air Staff. Part 1 : General considerations and Recommendations 1 “Highly specialized air forces are now essential components of all fighting efficiency, and aviation also provides a distinct and separate striking force of tremendous potentiality. Before a formal declaration of war is made, it may be possible to deal a paralysing blow at some vital nerve centre.”
(7) Memorandum by the Chief of the Air Staff, Part 2 : Strategic Considerations and Empire Requirements for Air Power ; “In air power we possess a rapid and economical instrument by which to ensure peace and good government in our outer Empire, and more particularly upon its Asian and African frontiers. Given the communications and certain previously prepared bases, a striking force could be brought to bear swiftly in Palestine, Mesopotamia, Persia, Afghanistan, Egypt, the Sudan and further South.”
(8) Ibid., “The group also offers considerable scope for Air Force police work. Owing to its vast extent, its climate, lack of communications, and its numerous rivers the movement of land forces are much hampered. On the other hand, good landing grounds are frequent, and it will be predictable rapidly to reinforce the air strength in any of the groups from the others.”
(9) War Cabinet : Proposed Establishment of an Aerial Route from Cairo to Karachi, Memorandum by the Secretary of State for War and Air, 27 Aug 1919 (TNA, CAB24/88, GT8104).
(10) Ibid., “This can only be affected by the establishment of a well-defined route with stations at intervals where there are adequate facilities for refuelling, and for affecting repairs. “
(11) Ibid., “If it is decided permanently to maintain a larger force of aircraft at any of these stations than is necessary for maintaining regular communications by air, then it is clear that a further considerable outlay will be involved.”
(12) Ibid., “The inception of this route will further make possible a more accurate survey of its intermediate stages, thereby facilitating any subsequent strategic movements of aircraft on a large scale, and in the light of experience already acquired in Mesopotamia it is clear that it will effectively assist in the maintenance of public order in the Middle-East.”
(13) Air Route from Egypt to India, Memorandum by the Secretary of State for Air, 8 Nov 1919 (TNA, CAB 24/92, CP83).
(14) Ibid., “If a communication cannot be maintained between Egypt and Mesopotamia and India, it cuts right in half the main strategical air route and precludes the possibility at present of reinforcing India and Mesopotamia and Egypt and vice versa.”
(15) On peut consulter le texte des accords dans Hokayem, Antoine et Bittar, Marie Paule, L’Empire ottoman, les Arabes et les Grandes Puissances 1914-1920, Beyrouth, Les éditions universitaires du Liban, 1981. Pour une analyse des accords Sykes-Picot, voir Barr, James, A line in the Sand, Britain, France and the Struggle that shaped the Middle East, London, Simon and Schuster, 2011.
(16) Pour le texte en français de la correspondance entre Hussein et le haut-commissaire en Egypte MacMahon, voir Hokayem Antoine et Bittar Marie-Paule. On peut aussi consulter Westrade, Bruce, The Arab Bureau, British Policy in the Middle East 1916-1920, The Pennsylvania State University Press, 1992.
(17) Administrative Record during British occupation of Mesopotamia. Memorandum by the Political Department. India Office. 20 Aug 1919 (TNA, CAB 24/5, GT261).
(18) Ibid., “The present arrangements are essentially of a provisional character (…). It may be recalled that Baghdad has been in British occupation for nearly 2 1/5 years and Basra for little short of five years. The task of supervising the civil administration has enormously increased and is rapidly outgrowing the small staff of the India office Political department which has to deal simultaneously with such questions as Persia, Arabia, Afghanistan, Tibet […] to handle with the requisite degree of efficiency, while there are no signs of the creation of the new Department of State which it has been proposed should take over the Middle East.”
(19) Cette doctrine sera connue sous l’appellation de “10-year rule”. War Cabinet 616A, Minutes of a Meeting held at 10 Downing Street, Aug 15, 1919 (TNA, CAB/23/15).
(20) The Situation in Mesopotamia with Notes as to Expenditures. Memorandum by the Secretary of War, 12 Nov 1919 (TNA, CAB/24/93).
(21) Ibid., Appendix 1 : Memorandum by the General Staff on Mesopotamia .
(22) Ibid., Appendix I : Memorandum by the General Staff on Mesopotamia. “(1) Aeroplanes would require advanced landing grounds to enable them to deal effectively with concentration of tribesmen. Advanced landing grounds must be laid out and maintained under the protection of land forces. Bombing is not very effective against scattered tribesmen in hill countries. (2) Withdrawal of troops as far south as Baghdad would lay the plains between Baghdad and Mosul open to invasion by the Kurds and hostile Arab tribes. In the event of a general Mohammedan rising an entrenched camp at Baghdad might easily become another Kut (…). (3) The country is unsuitable for the employment of tanks owing to the sand and lack of hard surfaces. Heavy armoured cars, and all kinds of mechanical transport, are at a disadvantage. Beyond the sand areas the few roads to the hill country are impassable during and after the rains, which are heavy along the whole northern frontier.”
(23) Ibid., Appendix II : Extract from a General Staff paper on Mesopotamian Garrisons, together with financial remarks.
(24) Ibid., “The reductions suggested in i) and ii) above would decrease the total number of British in Mesopotamia to approximately 10,000 men, but it would be at the expense of abandoning the Mosul vilayet, and practically bringing our truculent neighbours the Kurds within reach of Baghdad.”
(25) Ibid., Les coûts sont estimés à 17 millions de livres par an, plus 1.632.000 livres en 1920 puis 7.250.000 livres sur dix ans, comprenant les coûts de fonctionnement, l’entretien et la construction des baraquements et les frais de maintenance.
(26) Ibid., Appendix III. Railway policy in Mesopotamia together with financial Remarks. Memorandum by the General Staff : “The policy of the Government is to reduce the force in Mesopotamia to the utmost possible extent at the earliest possible moment consistent with reasonable security. (…). The primary necessities then are the simplification of existing communications to economize labour, and the extension of rail communications into the north of the province to reduce the number of combatant troops by rendering them more mobile.”
(27) Ibid., “ Owing to the urgent necessity of maintaining our troops in the Mosul Vilayet and so as to reduce motor transport now working under most uneconomical conditions, the Treasury sanctioned the extension of the line to Mosul and the standard gauge has been pushed on to Shergat ( about 70 miles from Mosul ).”
(28) Ibid., “Here and in the country north of Mosul, owing to transport difficulties, it is not possible to deal rapidly and effectively with local disturbances. The principal military and civil authorities in Mesopotamia advocate the permanent occupation of Suleimaniyeh, and the India office and the General Staff support this view. The Chief Political Officer, Bagdad, points out that if we withdraw from Suleimaniyeh, a larger force will have to be maintained at Kirkuk, Kifri and Erbil. The construction of a railway will ensure a steady and economical channel of supply, and the railway running parallel to the disturbed area will form a base for operations.”
(29) Jafna L. Cox, A Splendid Training Ground, p 158. Cox cite la communication de Churchill datée du 1 mai 1919 dans laquelle il constate que “The responsibilities of the Army will have been increased by the war. The whole East is unsettled by the disintegration of Turkey, and we shall have large additions of territory in Palestine and Mesopotamia to maintain… [The Air Service] must be made to discharge a portion of the work hitherto done by the army in the garrisoning of our Eastern possessions.”
(30) David J. Dean, Air Power in Small Wars. The British Air Control Experience, Air University Review, July-August 1983. Voir aussi Scot Robertson : The Development of the Royal Air Force Strategic Bombing Doctrine between the Wars. A Revolution in Military Affairs, Aerospace Power Journal, spring 1998.
(31) Randall T. Wakelam : The Roaring Lions. Air Substitution and the Royal Air Force, Air Power History, Fall 1996, 50-62, 55
(32) Royal Air Force Estimates. Memorandum by the Secretary of State for Air, 24 Oct 1919(TNA, CAB 24/90, GT8404) : “I circulate to my colleagues three separate schemes for the permanent maintenance of the Air force which have been prepared during the last two months by Air Marshal Trenchard with the collaboration of General Seely. It is vital to all real progress in the future organization of the Air Force, and it is most important from the point of view of day-to-day economy that a decision should be given by the Cabinet as to the general scale on which the Air Force is to be maintained.”
(33) Memorandum on Air Force, Civil Aviation and Supply and Research Estimates for 1920-21 and following Years.
(34) Ibid., “Scheme B provides service squadrons available for small wars in the Empire, and also provides the minimum necessary for training, but some of the least indispensable schools have been eliminated”
(35) Templewood, (Viscount), Empire of the Air. The Advent of the Air Age 1922:29, London 1957, 76.
(36) Pay, ETC, OF THE AIR FORCE, HC Debs 123, (15 Dec 1919), 147 : “I must remind hon Members that we have still an Empire to defend. Odd as it may seem on the morrow of unheard victories, we have all those dependencies and possessions in our hands, which existed before the war, and in addition we have large promises of new responsibilities to be placed upon us. The first duty of the RAF is to garrison the Empire Out of twenty four and a half fighting squadrons which the Trenchard Memorandum contemplates forming at once, no fewer than nineteen are abroad, or will be stationed abroad. Eight will be in India, seven in Egypt, three in Mesopotamia and one is to be split up between the various naval bases.”
(37) Ibid.

Publié le 18/12/2015


Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.


 


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