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La Grande-Bretagne, le Koweït et les affaires de l’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914 (1/5) : le cadre général de l’action de la Grande-Bretagne dans le Golfe Persique. Le Koweït : situation géographique, limites territoriales et importance stratégique
Article publié le 26/05/2016

Par Yves Brillet

Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.

Le cadre général : la Grande-Bretagne dans le Golfe persique, son action, ses objectifs

Les relations entre la Grande-Bretagne et le Koweït à la fin du XIXème et au début du XXème siècle s’inscrivent dans le cadre plus général des rapports qu’entretiennent les autorités britanniques à Londres et en Inde, c’est-à-dire le Foreign Office, l’India Office et le Government of India avec les Empires perse et ottoman ainsi qu’avec les puissances européennes, au premier rang desquelles la Russie et l’Allemagne, susceptibles de remettre en cause un statu quo qui consacre la prépondérance de fait de la Grande-Bretagne dans les eaux et sur les deux rives du Golfe persique, qu’il s’agisse des activités commerciales des entreprises britanniques ou de la défense des intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne impériale (1).

Dans un premier temps, nous nous attacherons à retracer brièvement la chronologie et les étapes marquantes de la présence britannique dans le Golfe avant de la resituer dans le contexte plus général de la mise en œuvre de la stratégie et de la diplomatie britannique dans la région.

Les présences européennes dans le Golfe sont minutieusement documentées dans le Gazetteer of the Persian Gulf édité à partir de 1908 par Gordon Lorimer à l’usage du Government of India et de l’India Office (2). Lorimer rappelle que l’objectif premier de la Grande-Bretagne fut tout d’abord d’assurer la sécurité de la navigation dans le Golfe. Après la décision par les autorités britanniques en Inde de mettre fin aux actes de pillage et de piraterie, un corps expéditionnaire se mit en route en novembre 1819, composé de 3 bâtiments de la Royal Navy, de 3 navires de l’East India Company, et de 3.000 hommes. En janvier 1820, une garnison fut établie à Ras el Khaimah et d’autres ports ainsi que Linguah et Bahreïn furent occupés (3). Par le Traité de Paix du 8 janvier 1820, les chefs des principautés côtières s’engageaient à renoncer au pillage et à la piraterie. Ils acceptaient l’utilisation de pavillons distinctifs ainsi que l’enregistrement des navires. En contrepartie, la Grande-Bretagne s’engageait à maintenir la paix et assurer la sécurité de la navigation dans le Golfe (4). Les années qui suivirent virent le renforcement de la présence dissuasive de la Grande-Bretagne ainsi que l’introduction d’un système de « Trêves maritimes » à partir de 1835 consacrant la suppression et l’éradication des pratiques et des actes de pillage et de piraterie. En 1843, ces dispositions furent prolongées, et rendues permanentes en 1853 (5). L’engagement de la Grande-Bretagne se limite ainsi au renforcement de la sécurité en mer et n’entraine pas d’implication dans les relations terrestres ou les conflits de voisinage des principautés (6). Ces dispositions furent complétées entre 1861 et 1892 par des accords conclus avec le cheikh de Bahreïn et les principautés de la côte. En décembre 1880, le cheikh de Bahreïn s’engageait à ne pas autoriser la présence sur son territoire d’agents diplomatiques autres que britanniques, à ne pas consentir à l’établissement de dépôts de charbon, à ne pas négocier ou signer des traités avec des puissances tierces sans le consentement du gouvernement britannique. En décembre 1887, les autres cheikhs contractèrent le même engagement auprès des autorités britanniques (7). En 1892, un nouveau traité fut conclu séparément avec l’ensemble des principautés qui s’engageaient à ne pas signer d’accord et ne pas correspondre avec d’autre puissance que la Grande-Bretagne, à ne pas accueillir d’agent d’une autre puissance sans son accord préalable, à ne céder, louer, hypothéquer, ou permettre l’occupation d’une partie de leur territoire qu’au gouvernement britannique (8).

La présence britannique dans le Golfe : son organisation matérielle

Le résident politique dans le Golfe Persique nommé par le Government of India était un officier supérieur (lieutenant-colonel ou colonel), membre de l’Indian Political Service en poste à Bouchehr et servant sous les ordres du responsable de ce Département pour toutes les missions concernant les relations avec les principautés établies sur la rive occidentale du Golfe. Il remplissait conjointement les fonctions de Consul-général sous la responsabilité du Ministre britannique en poste à Téhéran. Sur la rive arabe du Golfe, les agents politiques en poste à Mascate, Koweït et Bahreïn étaient membres de l’Indian Political Service sous les ordres du Résident. Pour ce qui concerne la Mésopotamie et les vilayets ou entités administratives de Bagdad et Bassora, un Résident politique à Bagdad jouissait du même rang et des mêmes prérogatives que son homologue à Bouchehr. Il avait sous ses ordres un Consul en poste à Bassora. Tous deux étaient théoriquement membres de l’Indian Political Service, ils communiquaient avec Londres par l’intermédiaire de l’ambassade à Constantinople. Gary Troeller fait remarquer que ce chevauchement des responsabilités administratives devait entrainer un conflit de responsabilités entre les deux centres responsables de l’élaboration et de la mise en forme de la politique impériale britannique, le Government of India d’une part et le Gouvernement impérial de Londres, le premier se focalisant sur une zone considérée comme vitale pour sa sécurité, tandis que le second, prenant en considération l’ensemble plus vaste des relations internationales, n’accordait pas une priorité particulière aux affaires du Golfe persique (9).

George Curzon et la définition d’une doctrine stratégique dans le Golfe persique

Dans Persia and the Persian Gulf Question, ouvrage basé sur son expérience personnelle de voyageur dans la région et dans les territoires avoisinants, sur l’analyse détaillée des sources officielles et sur sa vaste érudition, George Curzon reprend l’ensemble des éléments factuels mentionnés dans les lignes qui précèdent et les place dans le cadre global de la politique britannique vis-à-vis de ses rivaux potentiels dans le Golfe, l’Allemagne, la Russie et dans une moindre mesure la France (10). Il insiste sur l’impérieuse nécessité pour la Grande-Bretagne de contrecarrer les progrès de la Russie en Perse et dans le Golfe. Il considère qu’en contrepartie de l’établissement de la puissance navale et de l’influence russe sur les rives de la mer Caspienne, la Grande-Bretagne doit obtenir un équivalent stratégique en disposant sur la rive perse du Golfe d’une station ou d’un port lui permettant de contrôler le trafic maritime au voisinage des côtes de l’Inde et du Baloutchistan (11). Rappelant l’importance des retombées économiques qu’ont permis les actions passées de la Grande-Bretagne pour le commerce de toutes les puissances présentes dans le Golfe, il souligne qu’elle ne cherche pas à en faire une mare clausum, mais qu’elle est en droit d’exiger qu’aucune puissance potentiellement rivale ne vienne s’y installer. Curzon estime qu’une base navale ou un port russe concédé à la Russie constituerait une menace grave et un élément perturbateur susceptible de remettre en cause le statu quo. Il conclut qu’il considèrerait une telle concession comme un acte délibérément hostile et demanderait le renvoi devant la Haute-Cour pour forfaiture et fait de trahison le ministre britannique qui en l’acceptant s’en ferait objectivement le complice (12).

C’est en 1899 que Curzon rédigea son texte le plus abouti concernant la situation, le rôle et les enjeux auxquels la Grande-Bretagne se trouvait confrontée en Perse et dans le Golfe (13). Dans cette longue dépêche, il rappelle non seulement l’ambition de la Russie en Perse et en Afghanistan mais aussi son désir d’expansion dans le Golfe (14). Il souligne que la Grande-Bretagne y jouit d’une suprématie incontestée et incontestable sur les plans navals et commerciaux (15). Pour Curzon, il convient de faire une distinction entre le statut de jure et la situation de facto de la Grande-Bretagne dans le Golfe. En droit, le Golfe est un espace accessible aux pavillons de toutes les nations désirant y commercer, la rive nord et les eaux territoriales relevant de la souveraineté de la Perse, tandis que la Turquie exerce sa souveraineté ou la revendique sur les zones occidentales et méridionales (16). De fait, la Grande-Bretagne exerce une influence prédominante sur l’ensemble du Golfe (17). Curzon s’interroge sur l’évolution de la situation, prenant en considération les logiques propres d’action des différentes nations concernées, plus particulièrement la Russie et l’Allemagne. Il insiste plus particulièrement sur le fait qu’il est impossible de se faire une idée précise de l’évolution de la situation dans la région, ou de prédire quelle puissance européenne sera susceptible de renforcer son influence au point d’exiger l’obtention d’un débouché maritime dans le Golfe. Pour ce qui concerne l’avenir de la Mésopotamie, il souligne qu’à la suite de l’effondrement possible de l’Empire ottoman, une puissance européenne rivale de la Grande-Bretagne pourrait s’installer à Bagdad, occuper Bassora et revendiquer pour sa flotte de commerce un accès maritime. Il observe qu’il est vital pour les intérêts britanniques de prévenir, dans toute la mesure du possible, une telle éventualité (18). Il remarque également que la Russie pourrait contourner l’opposition de la Grande-Bretagne dans le centre et le sud de la Perse privilégiant une stratégie expansionniste en direction de Bagdad et du Chatt el Arab. Pour conclure, la défense de ses intérêts politiques, stratégiques, diplomatiques et commerciaux commande qu’elle maintienne incontestée sa prééminence dans le Golfe (19).

Il est nécessaire de comprendre que les propos tenus par Curzon dans Persia and the Persian Gulf Question et formalisés dans la dépêche qui constitue la pierre angulaire de la politique et de la stratégie britannique dans le Golfe sont relayés par les ouvrages de publicistes qui contribuent à former l’opinion publique et instituent un cadre permettant l’approbation des mesures envisagées pour répondre aux évolutions de la situation. Dans son ouvrage paru en 1903, Valentine Chirol insiste sur le rôle joué par la Grande-Bretagne dans l’établissement de la sécurité maritime dans le Golfe. Il rappelle qu’au début du XIXème siècle, en raison de l’effondrement du gouvernement perse et des difficultés de la Turquie, les comptoirs européens établis sur les rives du Golfe avaient progressivement disparu, l’absence d’un pouvoir fort et reconnu entrainant l’apparition de principautés tribales autonomes se livrant au pillage et à la piraterie (20). Chirol rappelle qu’entre 1810 et 1821, les forces navales britanniques et anglo-indiennes avaient dû être constamment mobilisées et que 3.500 hommes avaient été nécessaires pour soumettre les pirates de la tribu des Jowasmi et tenter de venir à bout du trafic d’esclaves (21). Ainsi qu’il a été précisé précédemment, l’action de la Grande-Bretagne ne se limitait pas aux opérations de police et de maintien de l’ordre. Chirol souligne l’importance des travaux engagés par la Marine pour effectuer les repérages nécessaires à l’établissement de cartes fiables. Il rappelle que c’est une entreprise britannique, la British India Steam Navigation Company, qui a procédé au marquage et à la délimitation des chenaux navigables et des zones de mouillage, que le gouvernement de l’Inde a financé et installé les câbles télégraphiques permettant de relier le Golfe au monde extérieur (22). Toutes ces actions avaient permis, selon Chirol, l’établissement d’une pax britannica bénéficiant à toutes les nations. Il remarque cependant que la Grande-Bretagne n’a retiré aucun avantage exclusif de ces opérations de maintien de l’ordre et de la sécurité dans les eaux et sur les rivages du Golfe. Il insiste sur le fait que la Grande-Bretagne n’a jamais tiré parti de son action pour s’installer définitivement ou occuper de façon durable des territoires riverains même si au cours des opérations navales et militaires elle a pu occuper temporairement Mohammerah et la vallée du Karun en 1857 ainsi que Bouchehr et l’ile de Kharal entre 1837 et 1845, installer un poste militaire et une station navale dans l’ile de Kismh entre 1820 et 1878 et contrôler Jask de 1879 à 1886 (23).

En 1902, la Quaterly Review fit paraitre un long article sur la situation particulière de la Grande-Bretagne dans le Golfe persique, basé sur la publication des rapports diplomatiques et consulaires portant sur les activités commerciales dans le Golfe, à Constantinople, à Bassora et à Bagdad pour les années 1899 et 1900 (24). L’accent y était mis sur le caractère urgent des questions auxquelles se trouvait confrontée la Grande-Bretagne dans le Golfe et les pays riverains, en raison de la faiblesse relative de la Perse et de la Turquie et des ambitions réelles ou supposées de Puissances européennes rivales (25). L’affaiblissement du prestige britannique et les errements de sa diplomatie à Constantinople étaient tenus pour responsables de la montée en puissance de l’Allemagne et du renforcement de son influence (26). Le projet d’extension du Chemin de Fer d’Anatolie depuis Konia vers Mardin, Mossoul et éventuellement le Golfe en suivant le cours du Tigre était fermement dénoncé (27). Pour ce qui concerne la Russie, l’obtention d’un port sur le Golfe était envisagée comme un événement pouvant être géré par la Marine britannique tant que celle-ci conservait la maitrise des mers, mais au prix d’un effort financier supplémentaire pour les finances indiennes et britanniques (28).

En avril 1902, Henry F.B. Lynch publia dans l’Asiatic and Imperial Quarterly Review un article intitulé The Persian Gulf dans lequel il reprenait l’argumentation selon laquelle deux puissances européennes tentaient de s’établir sur les rives du Golfe, rappelant les projets de prolongement des liaisons ferroviaires depuis l’Anatolie jusque Bagdad, Bassora et éventuellement au-delà, ainsi que les tentatives par la Russie d’obtenir un port sur la rive perse du Golfe (29). Lynch insiste sur le rôle éminent joué par la Grande-Bretagne et sur ses efforts pour assurer la sécurité des communications et réduire l’insécurité engendrée par les activités de piraterie des tribus installées sur ses rivages (30). Pour ce qui concerne la Perse, Lynch fait remarquer que tous les efforts de la Russie tendent à la transformer en Etat vassal. Considérant plus globalement les investissements consentis par la Grande-Bretagne, il considère qu’elle peut légitimement exiger qu’aucun des territoires bordant le Golfe ne soit aliéné ou cédé à une puissance étrangère, afin de protéger les intérêts britanniques ainsi que les principales voies commerciales vers les villes situées à l’intérieur de la Perse (Kerman, Yezd, Chiraz, Ispahan), vers le Seistân, dans la vallée du Karun (Schuster et Ahwaz) ainsi que la voie fluviale permettant de relier le Golfe à Bagdad, liaison exploitée depuis le milieu du siècle par la firme Lynch Brothers. Il rappelle enfin que sur les 983.000 tonnes que constitue le commerce du Golfe, la part qui revient à la Grande-Bretagne est de 766.000 tonnes (31). Lynch souligne enfin que l’établissement de la présence russe et allemande dans le Golfe, loin de se neutraliser, aura pour effet de saper les fondements de l’influence britannique en Orient et que l’installation de la Russie sur la rive perse du Golfe lui permettra de contourner l’obstacle stratégique formé par l’Afghanistan et d’exercer ainsi une pression sur la principale voie de communication entre Londres, ses possessions indiennes et l’Extrême-Orient (32).

Le Memorandum Respecting British Interests in the Persian Gulf synthétise et résume ainsi le principe de l’action politique de la Grande-Bretagne dans le Golfe : “If Great Britain has become, in any sense, the arbiter and guardian of the Gulf, it has not been through a restless ambition urging her to the control of the waste places of the earth but in obedience to the calls that have been made upon her in the past to enforce peace between warring tribes, to give a free course to trade, to hold back the arm of the marauder and the oppressor, to stand between the slave dealer and his victim (33).”

Le Koweït : situation géographique, limites territoriales et importance stratégique

La situation géographique du Koweït situé à la base du Golfe persique, à 80 miles de Bassora et à 65 miles du débouché des fleuves de Mésopotamie par le Chatt el Arab, en faisait un élément stratégique de première importance dans le système de communications entre les différentes parties de l’Empire britannique. Le Koweït se caractérise tout d’abord par la présence d’une baie longue de 20 miles et large de 10, ce qui en fait le plus vaste port naturel sur le littoral occidental du Golfe. La baie comprend les îles de Bubyan et de Warbah qui en protègent l’entrée. Les manœuvres d’approche ne sont pas particulièrement difficiles malgré la présence de hauts fonds et de l’absence de balisage. Situé au nord-est de la baie, le Khor Abdullah se prolonge en direction d’Um Kasr et de Bassora (34). Le relief permet en outre de protéger la baie des vents dominants du nord-ouest (35). Les rapports géographiques soulignent la qualité des zones de mouillage pour les navires de gros tonnage, particulièrement la zone appelée Duhet Khatama, située à 1-1,5 mille au nord-nord-ouest de la ville (36).

En 1858, Lewis Pelly, le Résident britannique dans le Golfe, décrivait l’agglomération de Koweït comme un emplacement agréable doté d’un bazar, avec des habitations en pierre, fréquentée par des marchands perses et arabes. Sa localisation en faisait un endroit idéal pour servir de relai télégraphique ou de dépôt de charbon, ainsi qu’un lieu de contact entre les navires de pleine mer et les bâtiments assurant la liaison fluviale avec Bassora et Bagdad (37). En 1866, Pelly fut chargé d’une mission à Riad et dans son rapport aux autorités du Government of India, il compléta ses observations en indiquant que son port était l’un des plus actifs du Golfe, avec une flotte nombreuse entretenant des relations commerciales avec l’Inde, Schuster, Bouchehr et la côte de Malabar, important du riz, du blé et du bois de construction. Koweït servait de point d’échange avec les Bédouins de l’intérieur. Outre la situation favorable de la baie (38), Pelly mentionnait déjà l’existence de chenaux navigables, parmi lesquels le Khor Abdullah, qui permettait aux navires de remonter directement vers Zubair et Bassora. Pelly soulignait dans son rapport que l’entrée du Khor Abdullah était suffisamment large et profonde pour permettre l’escale des navires de haute mer et constituait ainsi le terminus idéal pour une liaison ferroviaire vers la Méditerranée (39). En 1871, le Résident britannique à Bagdad notait que dans un proche avenir le port de Koweït était susceptible de devenir le premier port du Golfe, supplantant ainsi Bassora. Il ajoutait que si la construction d’une liaison ferroviaire entre le Golfe et la Méditerranée était décidée, Koweït serait choisi comme terminus de la ligne. Dans tous les cas, la possibilité d’utiliser le Khor Abdullah pour construire un canal navigable reliant le Golfe à Zubair, permettrait de compléter la liaison entre Bagdad et Koweït (40).

Dans les dernières années du XIX siècle, les limites territoriales du Koweït ne sont pas fixées. Le cheikh estimait que l’île de Bubyan faisait partie de son territoire, bien que cette revendication fût contestée par l’administration ottomane ; il en était de même pour Warbah. Les limites terrestres n’étaient pas non plus toutes clairement définies et fluctuaient selon le degré d’allégeance des tribus à l’autorité du cheikh (41). Pour les limites nord et sud, la démarcation n’est plus déterminée par la reconnaissance de l’autorité du cheikh par les tribus mais en fonction de la relation avec l’administration turque dans l’arrondissement (vilayet) de Bassora au nord, et par la présence de troupes ottomanes au sud. Au nord, les postes turcs les plus avancés se trouvent à Um Kasr et Safwan. La ligne de partage entre le territoire turc et le Koweït suit le Khor as Sabiyah, Um Kasr et Safwan et continue vers le Jebel Shammar et la dépression du wadi al Batin. Au sud, l’autorité turque ne va pas au-delà de l’île de Mussalamiyah (42). Dans son rapport, Dowding souligne le manque global d’informations concernant les liaisons terrestres depuis le Koweït ; il mentionne l’existence de pistes permettant de relier Bassora ainsi que Hail au Jebel Shammar et Riad dans le Nedjd. Ces connections font ainsi de Koweït le débouché de l’Arabie centrale sur le Golfe (43).
En dernier lieu, les forces dont dispose le cheikh du Koweït sont estimées par Dowding à environ 6.200 hommes armés de fusils de marque Martini-Henry, mais l’absence de formation militaire et de commandement effectif les rendent de peu d’utilité face à une troupe bien entrainée. La position de la ville de Koweït et un soutien naval approprié la rendent cependant relativement facile à défendre (44).

C’est donc cette situation particulière occupée par le Koweït dans le Golfe persique, dans sa dimension maritime et terrestre qui va structurer pour une grande part l’élaboration de la politique de la Grande-Bretagne.

Lire les autres parties :

La Grande-Bretagne, le Koweït et les affaires de l’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Deuxième partie : la Grande-Bretagne et le Koweït : l’accord secret du 23 janvier 1899

La Grande-Bretagne, le Koweït et les Affaires de l’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Troisième Partie : le train de Bagdad et la diplomatie des puissances, 1900-1903. De l’année 1900 au retrait de la Grande-Bretagne du projet de liaison ferroviaire

La Grande-Bretagne, le Koweït et les Affaires d’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Quatrième partie. Le train de Bagdad et la diplomatie des puissances. De la rupture des négociations en 1903 à l’accord anglo-turc de 1913 (1/2)

La Grande-Bretagne, le Koweït et les Affaires d’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Quatrième partie. Le train de Bagdad et la diplomatie des puissances. De la rupture des négociations en 1903 à l’accord anglo-turc de 1913 (2/2)

La Grande-Bretagne, le Koweït et les Affaires de l’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Cinquième Partie : les Affaires de l’Arabie (1/2)

La Grande-Bretagne, le Koweït et les Affaires de l’Arabie de la fin du XIXe siècle à 1914. Cinquième Partie : les Affaires de l’Arabie (2/2)

Notes :
(1) Dans The Birth of Saudi Arabia, and the rise of the House of Sa’ud, Londres, 1976, Gary Troeller résume les deux axes cardinaux de la politique britannique dans le Golfe : “Throughout the 19th century, British policy in the Persian Gulf had been motivated by two considerations : 1) to protect the flank of the route to India and 2) to maintain peace in the Gulf, promoting her trade there and denying other Powers access to this British preserve.” p.1.
(2) J.G. Lorimer, Gazetteer of the Persian Gulf, Oman and Central Arabia, vol. 1, Historical, Part 1, Calcutta, Superintendent Government Printing, India, 1915, 1624 pp. IOR/L/PS/20/C91/1.
L’ouvrage de Lorimer constitue une somme irremplaçable pour toutes les questions concernant les actions militaires, navales diplomatiques et commerciales de la Grande-Bretagne dans le Golfe. Le Gazetteer ne fut « déclassifié » qu’en 1965.
(3) Ibid., p. 198.
(4) Pour le texte complet du General Treaty of Peace, voir Jacob C. Hurewitz, Diplomacy in the Near and the Middle East. A Documentary Record 1535-1914, Princeton, New Jersey, 1956, vol. 1, n°35, p.88.
(5) Lorimer, vol.1, pp. 234-235. On peut consulter l’ensemble de ces traités dans ‘A Collection of treaties, engagements and sanads relating to India and the neighbouring countries […] Vol XI containing the treaties, &c., relating to Aden and the south and western coast of Arabia, the Arab principalities in the Persian Gulf, Muscat (Oman), Baluchistan and the North-West Frontier Province’ [13v] (35/822), India Office Record and Private papers, IOR/L/PS/20/G3/12, pp. 250-257.
(6) George Nathaniel Curzon, Persia and the Persian Question, Londres, 1892, vol. 2, p. 465 : “All that she took upon herself to do was to secure the maritime peace of the Gulf ; and in spite of occasional infringements of the treaty provisions, which are commonly punished by a fine enforced by the timely appearance of a British gunboat, and never resisted by force of arms, she may reasonably congratulate herself that that object has been secured.” On peut se reporter aussi à J.F. Standish, British Maritime Policy in the Persian Gulf, Middle Eastern Studies, vol. 3, n°4, July 1967, pp. 324-354, plus particulièrement les pages 329-333.
(7) J.B. Kelly, The Legal and Historical Basis of the British position in the Persian Gulf, Middle Eastern Affairs, n°1, St Antony’s Papers, n°4, 1958, pp. 119-140, p.134.
(8) Memorandum Respecting British interests in the Persian Gulf, IOR/L/PS/18/B166, p.22.
(9) Gary Troeller, pp. 3-4.
(10) On peut consulter Lorimer pour le compte-rendu détaillé des actions de la France, de l’Allemagne et de la Russie au cours de la période.
(11) George N. Curzon, Persia and The Persian Gulf Question, Londres, 1892, vol. 2, p.465.
(12) Ibid., p. 245 : “ Let Britain and Russia fight their battles or compose their differences elsewhere, but let them not turn into a scene of sanguinary conflict the peaceful field of a hard-won trade. I should regard the concession of a port upon the Persian Gulf to Russia by any power as a wanton rupture of the status quo, and as an international provocation to war ; and I should impeach the British minister, who was guilty of acquiescing in such a surrender, as a traitor to his country.”
(13) La Dépêche est publiée dans sa totalité dans Hurewitz, Diplomacy in the Near and Middle East, vol. 1, n°111, p. 219 : Curzon’s Analysis of British Policy and Interests in Persia and the Persian Gulf, 21 Sept. 1899, Public Record Office, F.O. Persia 615.
(14) Ibid., § 7.
(15) Ibid., §12. Gary Troeller rappelle que sur la période 1895-1897, 80 % du commerce dans le Golfe était le fait d’entreprises britanniques. Pour la même période, sur les 2161 navires faisant escale dans un port du Golfe, 2039 battaient pavillon britannique, soit 89 % du tonnage total. Gary Troller, The Birth of Sa’udi Arabia, p.2.
(16) Ibid., § 23. On retrouve cette distinction dans un grand nombre de documents ultérieurs traitant des intérêts britanniques dans le Golfe, voir par exemple : Memorandum respecting British Interests in the Persian Gulf, (12/02/1908), IOR/L/PS/18/B116, p.4.
(17) Ibid., §24.
(18) Ibid., § 49 : “We do not conceive that any doubt whatever can be entertained ; and we imagine that it will be accepted as a cardinal axiom of British policy that no such development would be acquiesced in by HM Government”.
(19) Ibid., § 60 : “We should strongly deprecate the political rivalry of any European nation in the neighbourhood of the Persian Gulf.”
(20) Valentine Chirol, The Middle Eastern Question or some political problems of Indian Defence, Londres, John Murray, 1903, p.242.
(21) Ibid, p. 242.
(22) Ibid, p.244.
(23) Ibid, p.245.
(24) “Persia and the Persian Gulf”, The Quarterly Review, 195 (January 1902), 245.
(25) Ibid., p. 245 : “The advent of any Power into a sphere into a sphere which has hitherto been exclusively British cannot fail to be of concern to the rulers of India.”
(26) Ibid., p. 245 : “In regard to Turkey, the decline of our influence, and the stages by which it has proceeded, are in no need of recapitulation. There it is Germany that has stepped in to fill our former position of predominance ; and she has accomplished more within a few years in the interests of German enterprise and industry than the British government in a corresponding number of decades. In the case of both these Mussulman States our diplomacy has been on the defensive-sullen, sulky, feigning an indifference which is becoming real.”
(27) Ibid., p.252.
(28) Ibid., p.253.
(29) Henry B. Lynch, The Persian Gulf, The Asiatic and Quarterly Review, Vol. XIII, April 1902, pp.225-234. L’intérêt de la contribution de Lynch réside dans le fait qu’outre ses fonctions de parlementaire, il appartient à la famille Lynch à l’origine de la firme Lynch Brothers spécialisée (et jouissant d’un monopole de fait) dans le transport entre Bagdad et Bassora et dont il assura la direction à partir de 1896.
(30) Ibid., p.225.
(31) Ibid., p.229.
(32) Ibid., p.231.
(33) Memorandum Respecting British Interests in the Persian Gulf, IOR/L/PS/18/B116, p.6.
(34) Koweit : A report compiled in the Intelligence branch. Quartermaster’s General Department. By Charles H.H. Dowding, the Essex Regiment (66p), 1903, IOR/L/PS/20/153. Voir aussi Persian Gulf Gazetteer, part II, section II, Western side of the Gulf, 1912, IOR/R/15/1/127, p.54 pour la description physique du Khor Abdullah, des îles de Bubyan, Falaika et Warbah.
(35) Ibid., “Owing to this shelter, no sea, at all distressing to big ships, is raised in the bay, even by a strong north west gale.”
(36) Ibid., “There is good holding ground everywhere in Kuwait bay, but the best anchorage is undoubtedly in Kathama bay, because it is the most sheltered. There appears no reason to doubt that this anchorage could easily be converted into an excellent harbour for sea-going ship, by a certain amount of dredging and jetties.”
(37) Philip Perceval Graves, The Life of Sir Percy Cox, Londres, 1941, 350 pp. p.100.
(38) Pour Curzon, il s’agissait de “the best available harbour in the neighbourhood of the Tigris and the Euphrates”. On trouve les mêmes observations dans Chirol, pp.230-231.
(39) Lewis Pelly, Report on a Journey to Riyadh, with a new introduction by R.L. Bidwell. Middle East Centre University of Cambridge, The Oleander Press, New York, 1978.
(40) Précis on naval arrangements in the Persian Gulf 1862-1905, IOR/L/PS/20/C 248 B, n° 99, dated Bagdad, 10th Nov. 1871, from : Lieut-Col. C. Herbert, Political Agent in Turkish Arabia to : the Secretary to the Government of Bombay in the Political Department : “ It is not impossible that a navigable canal may be made from Bassorah to the head of a large creek that runs inland from the harbour of Kuwait to near Zubair, and this would complete the water communication between that harbour and the capital Bagdad.”
(41) Persian Gulf Précis, (Part I &II), IOR/L/PS/20/C 250, Chapter VII, Kuwait, p.21. “The Boundaries of Kuwait as given in the Persian Gulf Gazetteer are as follows ; the boundaries of the Kuwait principality are for the most part fluctuating and undefined ; they are at any given time, the limit of the tribes which then, either voluntarily or under compulsion owe allegiance to the Shaikh of Kuwait.”
(42) Ibid., p.21.
(43) Dowding, p.24 : “The resources of Kuwait are entirely commercial. Its geographical position as the only seaport for the Jebel Shammar district of Central Arabia, as well as its mercantile aspect in this respect, has been compared with Trieste’s somewhat similar position with regard to Austria.”
(44) Ibid., p19.

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