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La Cisjordanie au XXe siècle (1/2) : De la fin du XIXe siècle à 1967
Article publié le 09/04/2013

Par Delphine Froment

Sur une étendue d’environ 6 000 km², la Cisjordanie est aujourd’hui le plus grand des territoires palestiniens. Son histoire fait partie intégrante du conflit israélo-arabe et de la question palestinienne. La Cisjordanie est, dès les débuts du mouvement sioniste contemporain (fin du XIXe siècle), au cœur des enjeux de la future création d’Israël.
La Cisjordanie connait un destin particulier. Comme son nom l’indique, ce territoire est limitrophe de la Jordanie ; en effet, appelée en anglais « West Bank » (rive ouest – sous entendu du Jourdain), par opposition à la « East Bank », qui correspond à la Jordanie actuelle, située sur la rive est du Jourdain, la Cisjordanie est une bande de terre qui sépare la Jordanie de l’Etat israélien. Cette position la place comme interface entre Israël et le royaume hachémite, et donne à la Jordanie un rôle important dans les relations israélo-arabes.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la question de l’avenir de la Cisjordanie est posée, de nombreuses solutions seront débattues, proposées ou imposées, de sorte que l’évolution du statut du territoire peut se résumer sommairement en trois grandes dates : alors que le plan de partage de l’ONU de 1947 propose de faire de la Cisjordanie un Etat indépendant, les conséquences de la guerre de 1948 débouchent sur son annexion à la Jordanie, avant que le territoire soit occupé par Israël en 1967 à l’issue de la guerre des Six Jours. De nombreux acteurs aux volontés et intérêts divergents s’y intéressent, et entrent en scène au cours de la période : les Palestiniens et leurs différents représentants (l’OLP depuis sa création en 1964 ; les élus locaux), Israël, les pays arabes en général (représentés par la Ligue arabe notamment) et la Jordanie en particulier, et les puissances occidentales (essentiellement les Etats-Unis et la Grande-Bretagne), ainsi que l’Organisation des Nations unies (ONU).
Ainsi, l’histoire et l’évolution de la Cisjordanie sont au cœur de multiples enjeux : la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences pour le sionisme, la création d’Israël et la question palestinienne en général, mais aussi les différents conflits ou différentes tensions que peut connaitre le Moyen-Orient dans la seconde moitié du XXe siècle.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur la période allant de la fin du XIXe siècle à 1967 : il s’agit de se pencher sur les racines du conflit israélo-arabe autour de la question palestinienne qui concerne, entre autres, la Cisjordanie, et de voir comment ce territoire connaît peu à peu un destin singulier, devenant essentiellement un enjeu entre les acteurs palestiniens, israéliens et jordaniens.

De la fin du XIXe siècle à 1948 : les prémices de la question palestinienne

Les premiers signes d’une conscience patriotique chez les arabophones de Palestine (c’est-à-dire autour de Jérusalem, Naplouse, Hébron, Gaza et Haïfa) semblent remonter au moins à la période ottomane de la région. Les liens sociaux se structurent alors autour d’un centre religieux : Jérusalem. Les musulmans (population majoritaire) ainsi qu’une minorité de chrétiens de culture grecque orthodoxe développent un concept territorial et patriotique de « Palestine » ou « Filastin ». Ce concept émerge en réaction à l’immigration juive et sioniste, le sionisme, comme mouvement politique, s’affirmant à la fin du XIXe siècle. Ce sont tout d’abord surtout les chrétiens qui se penchent sur la question du sionisme et de l’immigration, notamment par le biais de deux journaux : Filastin et al-Karmil, publiés respectivement à Jaffa et Haïfa par des Grecs orthodoxes. Cependant, l’influence de ces intellectuels est assez limitée, car le pouvoir politique et social est surtout détenu par des familles musulmanes, situées à Jérusalem et bien représentées au parlement ottoman. Or, jusqu’en 1917 (moment de l’effondrement ottoman), la plupart de ces familles sont peu intéressées par ces idées de nationalisme arabe, car elles sont satisfaites du pouvoir alors en place. Il faut cependant noter quelques forces d’oppositions parmi ces groupes sociaux : le Decentralization Party notamment, fondé au Caire en 1912, qui souhaite l’autonomie des populations arabes dans l’Empire ottoman, ainsi que l’arrêt du projet sioniste en Palestine. Curieusement, les revendications de ce parti trouvent un très bon écho dans les pays voisins arabes, mais un soutien modeste en Palestine.

Après la déclaration Balfour (1917) et pendant la période mandataire britannique, l’élite musulmane locale développe de plus en plus une conscience palestinienne, et coopère avec les chrétiens arabes nationalistes : par exemple, en 1918 est créée la Muslim-Christian Association, qui, par le biais de mesures non-violentes (pétitions, débats, manifestations…) demande l’annulation de la déclaration Balfour. Sous Hadj Amin al-Husseini, le mouvement devient plus violent et se transforme bientôt en lutte nationale, avec les massacres d’Hébron et de Safed en 1929. En opposition à ces mouvements antisionistes, d’autres Arabes moins radicaux, sous l’égide de la famille Nashashibi, coopèrent avec les Britanniques et les Sionistes. Ils ne peuvent cependant rivaliser avec les Husseini, de plus en plus actifs contre les Juifs, les Britanniques et les Nashashibi, surtout durant la période 1936-1939. Devant ces mouvements de violence, les Nashashibi mettent en place des « Peace Bands », qui aideront l’armée britannique à contrer la révolte arabe de 1936-1938. A la suite de cette révolte nationaliste, la puissance mandataire opère une restriction drastique de l’immigration juive et des achats de terre en Palestine, et retire le Plan de Partage de la Commission Peel de 1937, qui suggérait d’intégrer la Palestine arabe dans l’émirat de Transjordanie. Elle propose un troisième Livre Blanc le 17 mai 1939 pour apaiser le soulèvement arabe, qui est cependant rejeté par Hadj Amin al-Husseini, le jugeant insuffisant.

La Seconde Guerre mondiale et ses conséquences posent les Sionistes en position de force, d’autant plus que le mouvement palestinien arabe se divise et dépend de plus en plus de l’appui des pays voisins. En outre, le Plan de partage du 29 novembre 1947 de l’ONU prévoit la partition de la Palestine mandataire en trois territoires (un Etat arabe, un Etat juif, et la ville de Jérusalem placé sous contrôle international). La Ligue arabe rejette le Plan, refusant de voir un Etat juif s’y installer. Du 30 novembre 1947 au 14 mai 1948, la Palestine sombre dans une guerre civile entre communautés arabe, palestinienne et juive.

La guerre de 1948 et ses conséquences : l’annexion de la Cisjordanie par le royaume hachémite de Jordanie

Le 14 mai 1948, alors que la Grande-Bretagne met un terme à son mandat en Palestine, l’Etat d’Israël proclame son indépendance. Le lendemain, le premier conflit israélo-arabe éclate : l’Egypte, l’Irak, la Jordanie, le Liban et la Syrie déclarent la guerre au jeune Etat. C’est lors de cette guerre que se profile le sort particulier de la Cisjordanie. En effet, à l’issue du conflit, la communauté palestinienne se fragmente en différents territoires : la Bande de Gaza, par exemple, tombe sous le commandement de l’Egypte. C’est la Jordanie et sa Légion arabe qui prennent le contrôle de la Cisjordanie, où réside le cœur de la communauté palestinienne. Néanmoins, lors de l’armistice de Rhodes qui est signé le 3 avril 1949 lors des négociations séparées entre la Jordanie et Israël, le royaume hachémite doit céder devant un ultimatum israélien le sommant de céder une part importante de la Cisjordanie : il s’agit d’une bande de terre de 5 km de profondeur sur 60 km de long, où plusieurs milliers de paysans arabes se retrouvent dépossédés de leurs terres et vont rejoindre les camps de réfugiés.

Il s’agit d’un vieux rêve pour le roi hachémite Abdallah Ier que d’obtenir la Palestine : dès avant 1948, il souhaite incorporer ce territoire à son royaume et créer la Grande Syrie, un royaume qu’il espère un jour diriger. Il ne reçoit cependant ni le soutien des Palestiniens qui lui préfèrent un mouvement national, ni celui des autres pays arabes, ni encore celui des Britanniques. Début 1948, cependant, ces derniers l’autorisent de manière tacite à occuper la Cisjordanie avec la Légion arabe. Le poids des opposants au projet d’Abdallah s’estompe durant la guerre civile de 1947-1948, et bientôt, de nombreux notables demandent au royaume hachémite de venir secourir la « Filastin ». Et de fait, la Jordanie sauve en 1948 la part la plus importante de la Palestine de l’Etat d’Israël.

Alors que l’Egypte continue de voir la Bande de Gaza comme une entité palestinienne, le roi Abdallah Ier cherche à annexer la Cisjordanie à son royaume. Pour gagner le soutien des autres communautés et pays, il organise le National Palestine Congress à Amman, capitale de la Jordanie, où il présente le gouvernement jordanien comme le gouvernement idéal pour la Palestine. Dans la même lignée, un rassemblement de 2 000 à 3 000 participants (principalement des partisans du projet jordanien) se déroule le 1er décembre 1948 à Jéricho, ville de Cisjordanie ; le cheikh Mohammed Ali al-Ja’bari, maire de Hébron (Cisjordanie) et partisan d’Abdallah Ier, préside la conférence. Néanmoins, ces deux événements n’apportent pas à Abdallah tout le soutien escompté : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne considèrent cette idée d’annexion prématurée, et l’Egypte s’y oppose vigoureusement. Malgré tout, les Palestiniens s’y résignent peu à peu, d’autant que le roi hachémite prend déjà des mesures pour la Cisjordanie. En effet, il donne la nationalité jordanienne à tous les Palestiniens de Cisjordanie ou réfugiés en Jordanie à la suite de la guerre, et la propose à ceux issus de la diaspora palestinienne qui se trouvent dans d’autres pays que la Jordanie et qui le souhaitent : en cela, il va à l’encontre de ce qu’avait demandé la Ligue arabe, et fait ce qu’aucun autre Etat a fait pour les Palestiniens ; mais cette décision aura permis aux réfugiés de ne pas être apatrides. Les frontières et péages entre rive ouest (West Bank) et rive est (East Bank) sont également supprimés. Enfin, au niveau politique, Abdallah Ier intègre trois (puis bientôt quatre) ministres palestiniens à son gouvernement en mai 1949, et prévoit des élections pour une nouvelle chambre des députés où la moitié des sièges représenteraient les Palestiniens.

Pour leur part, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, suite à l’échec de la conférence de Lausanne en septembre 1949 qui visait à régler la question palestinienne, considèrent que l’incorporation de la Palestine à la Jordanie est finalement la meilleure solution possible. Aussi, en décembre 1949, une loi est promulguée et fait d’Abdallah le détenteur de tous les pouvoirs de l’ancienne puissance mandataire britannique : Abdallah Ier devient le souverain de la Cisjordanie. Dès mars 1950, toute référence à la Palestine et à la Transjordanie [1] en tant que territoires distincts est prohibée dans les textes officiels : ces deux régions seront désormais la « West Bank » et la « East Bank » d’un même royaume hachémite.

Pourtant, la Ligue des Etats arabes s’oppose à l’intégration de la Cisjordanie à la Transjordanie : le 13 avril 1950, le Conseil de la Ligue arabe rappelle le droit des Palestiniens à déterminer eux-mêmes de leur sort. Le roi Abdallah Ier poursuit cependant sur sa lancée, et le 24 avril, un groupe de députés palestiniens propose une motion pour réunir les deux rives du Jourdain, et intégrer la Cisjordanie au Royaume. Le parlement jordanien approuve ce rattachement, violant les résolutions de la Ligue arabe qui étaient contre la conquête d’un territoire palestinien par l’un des belligérants de 1948. Le comité de la Ligue arabe se réunit en mai 1950 et envisage différentes mesures punitives contre la Jordanie, la plupart des membres (à l’exception de l’Irak et du Yémen) étant favorables à son expulsion de la Ligue. Abdallah Ier doit alors interrompre des négociations avec Israël pour trouver grâce aux yeux des autres Etats arabes. Il s’agit là d’une heureuse conclusion pour le roi hachémite, après trente années d’ambitions territoriales vis-à-vis de la Palestine [2]. D’ailleurs, le 14 décembre 1955, la Jordanie est admise aux Nations unies sans qu’aucune contestation ne lui soit faite quant à sa souveraineté sur la Cisjordanie.

De 1950 à la Guerre des Six Jours (1967) : la Cisjordanie jordanienne

L’annexion de la Cisjordanie est une opportunité pour le Royaume hachémite, ne serait-ce qu’au niveau économique, et plus particulièrement touristique. En effet, la Cisjordanie regorge de lieux saints vénérés par une des trois (sinon les trois) religions monothéiques, à commencer par Jérusalem, mais aussi Bethléem et Hébron (où sont enterrés les Patriarches). Comme la Jordanie peut se présenter comme une « Terre Sainte », bon nombre de touristes se rendent en Cisjordanie avant de traverser le Jourdain pour venir admirer les sites antiques de Pétra ou de Jerash. Mais si l’incorporation du territoire cisjordanien au royaume est profitable à la Jordanie, reste à voir les modalités de l’intégration de ses habitants, ainsi que les conséquences géopolitiques qui rejaillissent sur le pays dans son ensemble.

Entre intégration et discrimination des deux rives : l’amertume palestinienne. Une fois la Cisjordanie annexée à la Transjordanie, les systèmes administratifs et juridiques sont définitivement fusionnés. Trois gouverneurs civils pour la Cisjordanie, les muhafiz, sont nommés à Hébron, Naplouse et Jérusalem-est par Amman, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. Les élus municipaux cisjordaniens viennent essentiellement de familles traditionnelles et pro-Jordaniennes, qui ont toujours été loyales au roi : ils l’aident à contrôler la région, et ne critiquent que très rarement les décisions du pouvoir central ou la politique jordanienne.

Cependant, malgré cette intégration apparemment complète de la Cisjordanie à la Transjordanie, la réalité est plus complexe et des clivages sociaux persistent. En effet, les niveaux de vie sont assez inégaux entre les Transjordaniens et les Palestiniens : ces derniers ont longtemps vécu dans un cadre plus prospère que leurs nouveaux compatriotes. De même, en termes de population, les Palestiniens sont environ deux fois plus nombreux (900 000 contre 450 000). Aussi, au niveau démographique comme au niveau économique, les Transjordaniens semblent dépassés par la rive est du Jourdain. C’est pourquoi, dès 1949, le roi Abdallah cherche à préserver l’hégémonie de la Transjordanie sur la Cisjordanie, de sorte que les habitants de la rive ouest connaissent une certaine discrimination, demeurant des citoyens de second rang au niveau politique et économique : par exemple, lorsque le nouveau Parlement est élu en 1950, chaque rive obtient 20 places dans la Chambre des députés ; or, comme la population cisjordanienne est deux fois plus importante que la population transjordanienne, une voix cisjordanienne vaut donc deux voix transjordaniennes en termes de représentation politique. Jusqu’en 1967, quelques changements seront effectués quant à cette stratégie d’intégration, mais une même politique d’intégration et de discrimination dans les institutions économiques, politiques ou militaire sera poursuivie tout au long de la période.

A ces clivages entre les populations, vient s’ajouter le sentiment que le roi Abdallah a trahi la cause palestinienne en se mettant de concert avec les Sionistes, afin de s’approprier la Cisjordanie. D’ailleurs, il est assassiné par un Palestinien, Mustapha Ashu, le 20 juillet 1951, alors qu’il se rend à la mosquée Asqa de Jérusalem.

La Jordanie au cœur du conflit israélo-palestinien. La prospérité et la paix du royaume hachémite dépendent de ses voisins israéliens et arabes, de sorte que le pays, tiraillé entre ses divers intérêts, ne semble pas savoir de qui être l’allié ou l’ennemi. Par exemple, le fait d’avoir annexé un territoire qui se revendique palestinien confronte la Jordanie à la réalité des luttes contre Israël : en 1953, des fedayin Commandos palestiniens qui s’opposent à Israël par les armes. mènent des opérations contre Israël depuis la Syrie, l’Egypte ou le Liban, en passant par la Jordanie. Or, ces attaques sont davantage préjudiciables à la Jordanie qu’à Israël, qui lance des expéditions punitives contre elle, en Cisjordanie. La Jordanie tente parfois d’intercepter les fedayin sur son territoire, mais ne peut pas vraiment les condamner, car elle risque de s’exposer à la censure de tous les autres pays arabes. De même, en 1958, la dynastie hachémite traverse une crise : le régime du roi Hussein est en proie à une coalition de nationalistes jordaniens et palestiniens. Le roi fait alors appel aux Etats-Unis qui interviennent avec Israël pour rétablir l’ordre. Une situation qui rend encore plus malaisée la position des Hachémites au Moyen-Orient : ceux-ci doivent leur salut à l’ennemi commun des pays arabes. D’autant plus que l’Etat d’Israël sort renforcé de cet événement, car il s’est affirmé comme un allié important pour les Etats-Unis, et comme une force militaire avec laquelle il faut compter dans la région. A partir de là, le Premier ministre israélien David Ben Gourion fait valoir le rôle indispensable d’Israël dans les relations au Moyen-Orient, et tente de s’appuyer sur la crise jordanienne pour relancer son projet d’annexion de la Cisjordanie à Israël dans le cadre d’une autonomie palestinienne.

La réémergence progressive du mouvement nationaliste palestinien en Cisjordanie. D’une certaine manière, l’annexion de la Cisjordanie en 1950 a affaibli les revendications palestiniennes sur la rive ouest ; ou du moins les a-t-elle rendues moins audibles. En effet, en 1960, beaucoup de notables et de réfugiés de la région de Hébron critiquent le concept « d’entité palestinienne », à l’exception de quelques professeurs, étudiants ou Palestiniens cultivés dont les contestations peinent à être relayées. Le parti communiste est le seul groupe important à s’être opposé à l’annexion de la Cisjordanie et à demander l’établissement d’un Etat palestinien en accord avec le Plan de 1947. Le Islamic Liberation Party (Hisb al-Tahrir) attaque également certaines politiques du régime sans pour autant appeler à son renversement : ses partisans veulent évincer Israël et le posent comme l’ennemi commun des Arabes, mais ils n’approuvent pas forcément le concept « d’entité palestinienne ».

Ce n’est qu’au cours des années 1960 que se propage, par le biais de l’Egypte notamment, l’idée d’une entité palestinienne. Avec la création de l’Organisation de libération de Palestine (OLP) en 1964, certains groupes cisjordaniens adoptent définitivement ce concept. De plus, les Frère musulmans appellent à l’autonomie des Palestiniens dans leur action : l’idée d’une libération panarabe est délaissée, remplacée par celle de l’indépendance palestinienne. Ainsi, le sentiment nationaliste augmente chez les Palestiniens de Cisjordanie.

Le roi Hussein cherche à montrer son soutien à l’OLP en le laissant organiser le 28 mai 1964 le premier congrès national palestinien à Jérusalem-est. 400 délégués sont présents pour adopter une charte nationale palestinienne, qui définit la Palestine comme une unité territoriale indivisible. Même si cette charte concède que la souveraineté jordanienne sur la Cisjordanie ne peut être contestée, le roi Hussein voit d’un mauvais œil cette menace grandissante à son autorité sur la rive ouest du Jourdain ; d’ailleurs, le gouvernement jordanien refuse d’armer les villages cisjordaniens à la frontière d’Israël.

Vers la perte de la Cisjordanie : 1966-1967. Les relations jordano-palestiniennes ne sont donc pas évidentes, et une certaine amertume palestinienne à l’égard du régime persiste, et ce, jusqu’à la guerre des Six Jours, qui éclate en 1967. Cela se voit dès le 13 novembre 1966, quand Israël lance une grande expédition punitive contre le village cisjordanien de Samua, près d’Hébron, au prétexte que ses habitants auraient donné refuge à des fedayin : la plupart des maisons sont brulées. Une troupe de l’armée jordanienne cherche à répliquer, mais elle est battue à l’entrée du village, au terme d’un combat qui fait au moins 18 morts et le double de blessés. Les Palestiniens et les Etats arabes ne se tournent pas tout de suite contre Israël, mais accusent la Jordanie, tenue pour responsable du drame parce qu’elle a refusé d’armer les Cisjordaniens.

La Jordanie perd définitivement la Cisjordanie à l’issue de la guerre des Six Jours, menée un an plus tard (5-10 juin 1967) par Israël contre l’Egypte et la Jordanie : le 8 juin, Tsahal occupe toute la rive ouest du Jourdain, et le 10 juin, les deux pays arabes sont battus. Israël récupère alors (en plus de la Cisjordanie) le plateau du Golan, la Bande de Gaza, et une partie du Sinaï.

Conclusion

Il s’agit d’une lourde perte pour la Jordanie, qui se voit délestée d’environ la moitié de son territoire habité, et des sites culturels et touristiques les plus attractifs : perdant la région qui faisait du pays une « Terre sainte », la Jordanie perd un important atout économique. Néanmoins, le royaume hachémite ne cesse pas d’avoir des prétentions sur ce territoire, et continue d’être un acteur important dans l’histoire de la Cisjordanie, et ce, jusqu’en 1988 au moins.
Après avoir connu un destin particulier par rapport aux autres territoires palestiniens en étant annexée au Royaume de Jordanie, la Cisjordanie, quant à elle, va connaître un sort moins différenciable de celui de la Bande de Gaza, bien que toujours profondément marqué par le conflit israélo-arabe.

Lire également : La Cisjordanie au XXe siècle (2/2) : De 1967 à aujourd’hui, un territoire en lien avec la question palestinienne

Bibliographie
- Yoav Gelber, Israeli-Jordanian dialogue, 1948-1953 : cooperation, conspiracy, or collusion ?, Brighton, Portland, Sussex Academic Press, 2004, 357 pages.
- Henry Laurens, Le retour des exilés, Paris, Robert Laffont, 1998, 1214 pages.
- Ma’oz Moshe, Palestinian leadership on the West Bank : the changing role of the Arab mayors under Jordan and Israel, Londres, Totowa, F. Cass, 1984, 217 pages.
- Joseph Nevo, King Abdallah and Palestine : a territorial ambition, New York, St. Martin’s Press, 1996, 259 pages.
- Philip Robins, A History of Jordan, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 2004, 243 pages.
- Kamal Salibi, The Modern History of Jordan, Londres, New York, 1998, 298 pages.

[1Dans le cadre de l’unification en 1950 des deux rives du Jourdain, la « Transjordanie » et les « Transjordaniens » réfèrent à la rive est du royaume de Jordanie et ses habitants (c’est-à-dire la Jordanie d’avant l’annexion de la Cisjordanie, et qui s’appelait Transjordanie jusqu’à la création du royaume de Jordanie en 1946), tandis que la « Palestine » et les « Palestiniens » réfèrent à la rive ouest (« West Bank » ou Cisjordanie).

[2Sur ce sujet, voir l’ouvrage de Joseph Nevo : King Abdallah and Palestine : a territorial ambition, New York, St. Martin’s Press, 1996, 259 pages.

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