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L’information journalistique comme marque d’engagement politique : la guerre civile au Liban et l’engagement de Jocelyne Saab

Par Mathilde Rouxel
Publié le 28/04/2015 • modifié le 14/03/2018 • Durée de lecture : 14 minutes

Jocelyne Saab, Beyrouth ma ville

Crédits photo : collection d’Artistes

Née en 1948 dans une famille catholique libanaise, Jocelyne Saab a grandi dans une somptueuse maison de l’ouest de Beyrouth, au cœur des quartiers musulmans de la ville où se mêlaient sans histoire toutes les communautés. Elle a néanmoins étudié toute son enfance chez les sœurs de Nazareth, et a suivi sur les conseils de son père des études d’économie, à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth puis à Paris. Son engagement, très jeune déjà, auprès des Palestiniens et son envie de faire de l’image sont ainsi sans conteste la marque d’une indépendance vis-à-vis de sa famille et de la vie tranquille et insouciante qu’elle menait enfant. Les clivages de la société libanaise, qui s’imposent peu à peu à elle, la conduisent à une prise de conscience politique qui l’engagera, jusqu’à aujourd’hui, à s’intéresser à ceux que l’on marginalise, aux voix qui ne sont pas écoutées, aux réalités que l’on cache pour d’autres profits. Dans la lignée de grands documentaristes comme Joris Ivens, Jocelyne Saab prend sa caméra pour s’engager aux côtés des minorités.

Les médias d’image face à la guerre

Afin de bien saisir les enjeux de la notion d’engagement appliquée à l’information, il est important de revenir sur les mécanismes et le processus médiatique ainsi que son rapport à la guerre. Aujourd’hui, l’information - et c’est particulièrement le cas dans les sociétés démocratiques - est devenue une valeur fondamentale, reconnue et légitimée par tous les citoyens. L’information désigne le fait rapporté à la connaissance d’un public, ainsi que l’action qui consiste à informer ce public ; sans finalité propre, elle est en fait un moyen par lequel chacun peut accéder à une connaissance du monde. En relatant un événement, le journaliste, en quelque sorte, crée l’actualité.

Les médias, les images, le rapport au public

Pourquoi, dans un pays comme le Liban où l’information, comme nous le verrons, est en 1975 bien plus soumise à la presse qu’à la télévision, s’intéresser essentiellement à l’image ? La place de l’image dans la médiatisation d’une information a pris depuis la fin du XIXe siècle une importance considérable. S’il a fallu cinquante ans aux sociétés occidentales, qui minoraient fortement l’image au profit de l’écrit [2], pour s’intéresser aux particularités proposées par la photographie dans la représentation du réel, l’image est devenue aujourd’hui un outil indispensable au journalisme, notamment dans la documentation des conflits. L’impact émotionnel de l’image, la subjectivité de la prise de vue et la mise en jeu de la situation amènent avec bien plus d’efficacité à des prises de conscience collectives face à un événement donné. Cette étude s’intéresse à l’image dans la problématique de sa massification médiatique : au milieu des années 1970, au crépuscule de l’hypermédiatisée guerre du Vietnam, nous avons déjà conscience qu’un tel accroissement des images aboutit à une fragmentation de l’actualité.

Médias et guerre

Il s’agit donc de réfléchir sur le rôle des médias dans les sociétés modernes, plus particulièrement lorsqu’ils sont en présence de conflits armés. Il est important pour comprendre les enjeux de cette problématique de considérer la guerre comme un phénomène social anormal, cause de nombreuses perturbations et de dysfonctionnements dans l’organisation des sociétés. Dans le secteur de l’information, il est intéressant de noter que la transformation des comportements et des attitudes liée à certaines défenses idéologiques amène à la mise en place de nouveaux systèmes de valeurs qui conduisent à l’émergence d’une censure et d’appareils de propagande. Difficile donc pour les reporters étrangers de s’informer depuis l’intérieur du pays et pour les acteurs locaux d’informer les citoyens en conflit. Ici déjà commence à se dessiner, en réponse à ces difficultés, la figure du journaliste engagé.

Les images de guerre ont, de tout temps, été quelque chose de très important à documenter ; aux grandes fresques historiques ont succédé les premières caméras et le rapport de l’image à la guerre s’est intensifié à partir de la Grande Guerre, en devenant de plus en plus complexe avec l’introduction de moyens modernes d’enregistrement, d’archivage et de représentation [3].

Notre perception présente des conflits contemporains ou passés, et par-là même notre vision de l’Histoire, est partiellement forgée par ces images diffusées en boucle : « ‘La première victime d’une guerre, c’est la vérité’, écrivait Kipling, on pourrait dire : la première victime d’une guerre, c’est le concept de réalité [4] ». Complètement dématérialisée par le manque d’explication de fond, la guerre médiatisée devient « le raffinement barbare de la civilisation, la guerre dans un fauteuil [5] », qu’on peut d’ailleurs modeler à loisir : « la guerre fait apparaître brutalement que le contenu d’un film n’est pas pur, qu’il a une lecture, qu’on peut lui imposer un sens, qu’il fait jouer des affects orientables [6] ».

Arsenal médiatique au Liban

Au moment de la guerre, la télévision libanaise ne comptait qu’une seule chaîne, publique, financée par la France mais contrôlée par le gouvernement libanais : la Compagnie Libanaise de Télévision (C.L.T.). Elle était en fait diffusée sur deux canaux (la Sept et la Neuf), le premier diffusant des programmes en arabe, le second des programmes en français. Connue sous le nom de Télé Liban, cette chaîne créée en 1957 se trouvait néanmoins dans une situation financière difficile et disposait de peu de moyens techniques. En parallèle étaient diffusées quelques chaînes françaises (parmi lesquelles à l’époque qui nous intéresse TF1, Antenne2, FR3), suivies par les Libanais. Mais le déclenchement de la guerre civile a provoqué une déréglementation du champ médiatique, saisi par les partis et les milices en scène pour diffuser des messages de propagande ; la censure est devenue plus rude sous prétexte de sécurité générale. C’est seulement au lendemain de la guerre que seront instituées des structures légales et réglementaires : les accords de Taëf en 1989 limitent, déjà dans les textes, les licences de télévisions et de radio pour brider la communication des mouvements politiques [7]. La presse, du même coup, est depuis confrontée à l’obstacle de l’histoire inénarrable de la guerre, et de nombreux sujets sont devenus tabous.

L’information comme figure de l’engagement

Années 70 : grands reportages et militantisme de gauche

Durant la guerre civile libanaise, plus de deux millions de Libanais ont quitté le pays. Habituellement majoritairement chrétienne, l’émigration s’est généralisée. Alors que beaucoup fuient, plusieurs jeunes journalistes, qui viennent d’achever leurs études en Europe, décident de rentrer au Liban, caméra au poing, pour témoigner. C’est notamment le cas de Selim Nassib [8], d’Antoine Sfeir ou de Jocelyne Saab, qui nous intéresse ici particulièrement. Documenter le présent est pour eux une urgence ; pris dans le tourbillon de l’événement dont le choc impose dans un premier temps la nécessité de comprendre et de tenter de faire comprendre, ils cherchent à produire des images qui se veulent témoin de l’Histoire.

Ces journalistes ont des modèles : au plan mondial, ils ont assisté à la guerre du Vietnam, à la libération du Mozambique, aux révoltes estudiantines en France, Allemagne et Italie. Ces moments de rébellion, très médiatisés, se sont accompagnés de la naissance d’une gauche nouvelle qui se démarque des Etats socialistes, et qu’ont connu ces Libanais étudiant en Europe dans les années 1960. De retour au Moyen-Orient, où la question palestinienne divise l’opinion, ils s’engagent à leur tour dans un activisme journalistique et politique proche de la gauche. Souvent redevenus pour l’occasion des journalistes indépendants, il s’agissait pour eux de se positionner clairement sur un sujet, de témoigner, pour participer à un changement radical : leurs images sont militantes par leur sujet et leur existence même [9].

La difficulté de rendre compte d’une guerre : la guerre civile du Liban et sa complexité

Vue de l’extérieur, la guerre du Liban est devenue de plus en plus complexe, de plus en plus incompréhensible. Pour en parler, encore aujourd’hui, il est très important de prêter une grande attention aux explications simplistes qui réduisent par exemple le conflit libanais à une guerre de religion entre une minorité chrétienne et une majorité musulmane : des conflits internes à chaque communauté avaient parfois un impact beaucoup plus violent sur le cours des événements. De la même façon, il faut rester vigilant face à l’assimilation facile de ce conflit à une lutte de classe entre exploiteur et exploités, entre riches chrétiens et pauvres musulmans. Si les différences économiques sont évidentes entre les communautés confessionnelles au Liban, il ne faut pas écarter le fait qu’il existe des fractures sociales plus graves encore au sein même de ces différents groupes. À la question que lui posait le journaliste Guy Hennebelle au sujet de son documentaire Le Liban dans la tourmente, Jocelyne Saab répond d’ailleurs, en 1975 : « Parler d’analyse de classe, au sens marxiste, en ce qui concerne la réalité libanaise est malaisé lorsqu’on sait que la majeure partie des Libanais vivent des mœurs héritées du féodalisme tandis que le restant de la population, résidant à Beyrouth, s’adonne à des activités commerciales ou relevant d’une économie de « services ». Faute d’un secteur industriel développé, il n’existe pas au Liban de « classe ouvrière » à proprement parler, le prolétariat étant concentré dans les campagnes et voué le plus souvent à des réactions de caractère tribal. Par ailleurs, la bourgeoisie mercantile ne se confond pas automatiquement avec la communauté chrétienne et les masses populaires avec la communauté musulmane. (…) Tous ces facteurs contribuent donc à brouiller les cartes d’une analyse politique traditionnelle, marxiste ou autre. En conclusion, on serait donc tenté d’esquisser les lignes suivantes : si, compte tenu de la paupérisation d’une grande partie de la population paysanne, celle-ci se confond objectivement avec un « prolétariat », cette évolution n’est pas encore vécue et assumée comme telle par ce « prolétariat », en raison d’une part de l’atavisme tribal, et, d’autre part, des diverses allégeances d’ordre religieux qui retardent toute véritable prise de conscience politique. Les institutions libanaises ayant érigé en système le cloisonnement tribal et confessionnel, on mesurera la difficulté, aussi bien au sommet qu’à la base, d’une évolution quelconque des mœurs politiques. À cet égard, la guerre civile, en privilégiant les passions primaires religieuses notamment, ne veut que retarder encore cette évolution, si elle ne provoque pas l’éclatement du pays [10]. »

Avec cette explication, Jocelyne Saab pose de nouveaux cadres à l’analyse politique et journalistique du conflit : en cela, en rétablissant une vérité de terrain, elle s’engage en dénonçant les schémas simplistes auxquels se sont souvent cantonnés les médias occidentaux.

La guerre du Liban dans les médias occidentaux

Comme le souligne Georges Corm, « les puissances occidentales (…) ont traité cette crise [libanaise] loin de toute approche rationnelle qui puisse véritablement prendre en compte les données réelles sur le terrain, local comme régional [11] ». Devant cette guerre absurde, cruelle, sans fin, l’opinion occidentale est d’ailleurs rapidement passée de la pitié à une lassitude qui transparaît dans les images diffusées d’année en année. « A la catastrophe du réel, nous préférons l’exil du virtuel, dont la télévision est le miroir universel [12] » ; devant la confusion, la complexité du conflit libanais, les médias se sont simplement attachés à transmettre l’information par des images quotidiennes de combats sommairement commentées, détachées de toute référence à l’histoire et donc dénuées de l’essentiel de leur signification. Véritable fragmentation de l’actualité, mise en spectacle des ruines et des violences, sans analyse du contexte, peu de commentaire : comme l’écrivait Dominique Wolton, « la logique de l’événement l’emporte sur la logique de la connaissance [13] ». Ce sont pourtant ces images qui structurent la perception par le public des conflits en cours.

Jocelyne Saab, journaliste engagée…

…pour la vérité

Puisque sans médias, l’actualité n’existe pas, et que le spectateur appréhende la réalité à partir des structures mentales forgées par les images qu’il reçoit du monde, certains Libanais se sont risqués à proposer une nouvelle image, plus complète, plus complexe, des conflits qui déchiraient leur pays. Comme l’explique Jocelyne Saab dans l’entretien cité, « Il s’agissait pour nous de répondre aux interprétations sommaires qui étaient données dans la presse écrite et télévisée des événements du Liban. L’exaltation ici et là en Occident de la « guerre sainte » que se seraient livrés Chrétiens et Musulmans libanais nous semblait participer d’une vision partielle et partiale des choses. Dans les mass-médias français, notamment, tout se passait comme si la « question libanaise » se fût résumée en la survie des « Chrétiens d’Orient »… face aux hordes palestiniennes et arabes (cette optique étant bien entendu empruntée à l’extrême-droite libanaise). Il s’agissait donc pour nous, en premier lieu, de faire de ce film (à l’origine un simple reportage destiné aux télévisions européennes) une entreprise de démystification. En restituant les multiples facettes de la réalité libanaise en même temps que la complexité des problèmes moteurs et institutionnels qui se posent au pays [14]. »

Journaliste de guerre à la télévision française, elle est envoyée dès 1973 pour couvrir la guerre d’Octobre et les conflits en Égypte, en Libye, en Territoires palestiniens. Elle est la toute première journaliste à avoir pu pénétrer, en 1973, un camp d’entraînement aux commandos-suicide de fedayins du Front du Refus, groupuscule de combattants palestiniens réfugiés au Liban. Elle entre dans la grotte où ils ont, à la manière nord-vietnamienne, conçu leur base, assiste aux exercices, passe du temps avec ces jeunes hommes pour comprendre leurs motivations. Engagée pour la cause des femmes, elle réalise également la même année un documentaire sur les Femmes palestiniennes, leur entraînement militaire et leurs difficiles conditions de vie.

En 1975, elle s’apprête à partir au Vietnam pour couvrir les dernières batailles. L’événement déclencheur de la guerre civile au Liban (le bus de palestiniens détourné intentionnellement de son chemin puis mitraillé par des phalangistes chrétiens le 13 avril 1975) l’incite à changer son projet et à rentrer à Beyrouth pour filmer son pays. Son documentaire, Le Liban dans la tourmente, pose un regard pertinent bien qu’inquiet, sur toutes les factions communautaires - armées - du Liban, futures milices en guerre les unes contre les autres – en raison des Palestiniens, de la politique, de l’argent. En 1982, elle est la seule journaliste autorisée à suivre Arafat sur son bateau dans son exil pour la Grèce. Femme et journaliste d’exception, ce n’est pas l’engagement d’un jour mais celui de toute une vie qui la lia au Liban.

…pour son pays : comprendre, témoigner

Les films que Jocelyne Saab réalise sur Beyrouth couvrent une très large partie de la guerre civile. Dans cette tradition du grand reportage qui avait filmé le Vietnam, elle fait retour sur son propre pays, qu’elle parcourt de fond en comble. Ayant pris la décision de produire ses images en toute indépendance, elle se détache peu à peu de la tradition et de la ligne à suivre de la télévision (une interview, des images, un commentaire imposé) afin de coller davantage à la réalité ; sa pratique journalistique de l’image lui confère rapidité, efficacité et pertinence dans le choix des situations et dans ses partis pris. Son implication est liée à son identité : elle filme son pays, son enfance qui disparaît - ce qui fait de son travail un travail certes ancré dans les violences historiques, mais qui laisse ouvert un chemin encore à tracer à l’histoire collective.

Jocelyne Saab part filmer en Égypte en 1979, mais rentre en 1981 lors de l’invasion israélienne ; elle annonce avoir fait un choix politique, celui de rester, et de filmer au Liban [15].

Elle a tourné sur son pays des films de formats différents, qu’elle vendait aux chaînes françaises, puis plus largement allemandes, suisses, espagnoles, luxembourgeoises. Ses reportages, notamment ceux qui ont pour sujet les débuts de la guerre (Le Liban dans la Tourmente, 1975), les conséquences psychologiques désastreuses de la guerre sur les enfants après le massacre de la Quarantaine (Les Enfants de la guerre, 1976), la destruction de Beyrouth (Beyrouth, jamais plus, 1976), l’invasion du Sud et l’exil des Libanais (Lettre de Beyrouth, 1979), l’incendie de sa maison et l’occupation israélienne (Beyrouth, ma ville, 1982), ont reçu de nombreux prix internationaux. Ils font aujourd’hui office d’archives historiques, de documents auxquels on peut se référer.

Il est néanmoins intéressant de remarquer cette particularité de la réalisatrice libanaise, qui semble parler du Liban même en dehors des frontières de son pays natal. En effet, les conflits d’intérêts entre le Maroc et l’Algérie au dépens des sahraouis interrogés dans Le Sahara n’est pas à vendre, qu’elle tourne en 1978, peut illustrer en un sens la problématique des puissances extérieures influentes dans la guerre civile libanaise ; la disparition d’un monde aux traditions poétiques illustrée dans Égypte, Cité des morts, tourné la même année, provoque pour sa part un écho douloureux à la destruction de Beyrouth, sa ville. L’extrémisme islamique mis en image dans Iran, l’utopie en marche en 1981 rappelle de la même manière les origines confessionnelles de la plupart des conflits libanais dans ces mêmes années. Le cinéma documentaire de Jocelyne Saab, pendant cette période de guerre civile de 1975 à 1990, cherche à comprendre, en les inscrivant dans le contexte historique et géographique du Moyen-Orient et du monde arabe, les origines d’une guerre qui, rapidement, échappe au sens commun.

S’engager, c’est se mettre en danger

La carrière de Jocelyne Saab est également intéressante par les difficultés qu’elle a rencontrées. Avec la censure, tout d’abord, pour son film Le Liban dans la tourmente qui, par deux fois, a obtenu un visa de censure mais qui, par deux fois encore, s’est vu ajourné à la télévision libanaise. Par ailleurs, Jocelyne Saab n’hésite pas à raconter au sujet de ce film les derniers jours mouvementés de tournage : « cernés dans le camp d’entrainement de Meyrouba, nous avons été passés à tabac par des miliciens phalangistes et n’avons dû notre salut qu’à l’intervention de l’envoyé spécial du « Monde », Eric Rouleau, qui se trouvait là en compagnie de sa femme, Rosy, photographe à l’agence Gamma [16]. ». Plus tard, à l’occasion des Enfants de la guerre, qui dénonce le massacre des musulmans à la Quarantaine par les Phalanges chrétiennes, elle verra dès le lendemain de sa diffusion sur FR3 sa tête mise à prix dans certains journaux de droite de la ville.

Conclusion

Cette question de l’engagement du journaliste libanais pendant la guerre civile de 1975-1991 pourrait être résumée par cette phrase de Georges Didi-Huberman sur les réflexions esthétiques et théoriques de Brecht : « il est terriblement difficile d’exposer clairement ce à quoi l’on est directement, vitalement exposé (…). Ce qu’on ne peut dire ou démontrer, il faut le montrer [17] ». Et montrer ce que personne ne prend la peine de voir, expliquer ce que les médias traditionnels ne cherchent pas à comprendre, est un engagement fondamental en ce qu’il offre des bases et des documents à l’écriture d’une histoire collective. Face aux événements de la guerre civile, les images de ces journalistes, et parmi elles celles de Jocelyne Saab, proposent des interprétations complexes, impliquées. Elles posent beaucoup de questions sur le passé, le présent, et le rôle des images dans un monde qui s’y noie.

Aujourd’hui, Jocelyne Saab se définit comme une artiste ; l’image est restée pour elle le moyen de réfléchir à l’histoire, à l’actualité, à l’identité. Au cœur de sa filmographie documentaire réalisée en temps de guerre civile apparaît son premier long-métrage de fiction Une vie suspendue, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1985. Fable poétique qui déconstruit le conflit en y trouvant sa place, ce film est une réponse à l’absurdité d’une guerre dont le réalisme est désormais devenu irreprésentable, et qui requiert un nouveau langage pour s’exposer justement à l’image. Comme beaucoup de cinéastes au Liban, qui sont passés par le reportage et les images d’actualité avant leurs premiers films [18], Jocelyne Saab a orienté son travail vers une carrière de cinéaste à partir des années 1990  [19] puis d’artiste à partir de 2007 [i]. Elle travaille en ce moment sur un projet de long-métrage en Égypte et sur une vidéo d’art sur les conditions des réfugiés syriens au Liban.

Pour aller plus loin :
- Jean-Claude Boulos, La Télé, quel enfer !, éditions An-Nahar, Beyrouth, 2007.
- Georges Corm, L’Europe et l’Orient, La Découverte, Paris, 1989.
- Georges Corm, Le Liban contemporain. Histoire et société, éditions de La Découverte, Paris, 2003.
- Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position. L’œil de l’Histoire, Paris, Minuit, 2009.
- Franck Mermier, Christophe Varin (dir.), Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Sindbad/Actes Sud/Ifpo, Arles, 2010.

Publié le 28/04/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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