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L’histoire de Wīs et de Rāmīn ou l’amour courtois dans la littérature classique iranienne
Article publié le 10/05/2019

Par Florence Somer Gavage

Et lorsque le chevalier, parti pour quérir la main d’une princesse pour son roi, but au philtre fait de magie et de science, l’amour éperdu et passionné dont il fut pris détermina sa fin prochaine. Délaissant les règles de bienséance sociale, lui et sa reine allaient s’aimer jusqu’à ce que la mort eut ultimement raison de cette union maudite.

Voici comment un ménestrel du Moyen Âge introduirait le thème de l’histoire de Tristan et Iseult, le prototype des romans d’amour de la littérature française dont tous les écrits du genre vont s’inspirer depuis ses premières versions écrites à partir du XIIème s. (1). Mythe populaire qui non seulement attisera l’écriture mais façonnera l’imaginaire reproduit sur les objets, tableaux et tapisseries. A l’instar de succès littéraires plus tardifs comme les fables de La Fontaine, l’origine de cette histoire mythique, qui a traversé le Moyen Âge en empruntant ses motifs à un mythe celtique, ne se trouverait pas en France, ni en Europe mais dans l’Iran ancien, dans la littérature narrée à l’époque des Sassanides, héritée de celle des Arsacides, les rois parthes qui ont dominé la Perse antique du troisième siècle avant jusqu’au troisième siècle après notre ère (248-224). Ce mythe archétypique conte l’histoire de Wīs et de Rāmīn.

Un empire syncrétique

Vainqueur des Séleucides en Parthie (nord-est de l’Iran), le premier roi parthe Arsace 1er, chef d’une tribu semi-nomade scythe d’Asie centrale, fonde son empire. Ses successeurs vont conquérir la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Asie du sud-ouest et contrôlent la route de la Soie qui va de l’empire romain à la Chine des Han où ils possèdent une ambassade. Les pratiques cultuelles dans cet empire aux carrefours des traditions et des cultures perse, grecque, arménienne et araméenne, relieront les dieux hellènes et les divinités iraniennes. Peu de sources nous sont parvenues et la reconstitution de l’histoire parthe est largement tributaire de la numismatique, avec ses légendes monétaires longtemps écrites en grec hormis durant le dernier siècle d’existence de l’empire, et de la littérature manichéenne où le parthe est utilisé comme langue liturgique à partir du IIIème siècle (2). Les ostraca de Nisa (capitale parthe, dans l’actuel Turkménistan) ou de Šahr-i Qūmis (ou selon les sources grecques : Hecatompylos « aux cent portes », capitale parthe dans l’actuel Chorasan iranien), un des trois parchemins d’Avroman (Kurdistan, Ier s. avant et après J.-C.), des textes en moyen-perse d’origine parthe dont l’histoire de Wīs et Rāmīn et quelques inscriptions nous révèlent également une partie des occupations et de la configuration de pensée de ces locuteurs d’une langue issue du groupe iranien occidental (comme le moyen-perse) dont des emprunts linguistiques se retrouvent en sogdien, syriaque, mandéen, araméen, arménien, géorgien ou chinois.

Mithridate Ier (r. 171-139 acn), le successeur lointain de Arsace Ier, pose un acte politique substantiel et inaugure une tradition plurimillénaire qui sera reprise par les Sassanides après la chute de l’empire parthe : il est le premier à prendre la titulature de Šāhān šāh, de « roi des rois », habituellement écrit avec l’araméogramme MALKAn MALKA.

Après une série de guerres contre les Romains, l’empire parthe disparaît avec Artaban IV en Iran, vaincu par le premier empereur sassanide, Ardašīr Ier en 224 de notre ère alors que la dynastie arsacide se maintient en Arménie jusqu’au Vème s.

Le roman de Wīs et Rāmīn : résumé

Le roi Mobād organise une grande fête pour le début de l’an, au printemps, à l’occasion de laquelle il reçoit tous les satrapes et les sujets de son empire (3). Il tombe amoureux de Šahrou, une princesse mède qui, mariée et mère, ne peut consentir à ses avances mais lui fait une promesse : si elle enfante d’une fille, celle-ci deviendra sa femme. Cette fille attendue vient au monde et porte le nom de Wīs. Sa mère la confie à une nourrice qui s’avère également être celle de Rāmīn, le jeune frère du roi. Les années passent et la promesse s’envole ; Šahrou marie sa fille à son demi-frère (4) mais Mobād, qui a eu vent de cette nouvelle, mandate son frère Zerd pour aller réclamer sa promise. Wīs, outrée de la promesse faite par sa mère, se rebelle et notifie son refus. Ceci vaudra à son pays une guerre, une défaite et la mort de son père alors que Mobād, victorieux, l’enlèvera. Affligée, Wīs charge une servante magicienne de faire un talisman pour la protéger de Mobād et le rendre impuissant. Caché dans la terre puis perdu lors d’une inondation, le talisman sépare définitivement Mobād et Wīs alors que Rāmīn, reconnaissant sa sœur de lait, tombe éperdument amoureux d’elle et comme elle de lui. Les amants devant échapper à Mobād et ses espions, trouvent refuge chez Behrouz dans le désert où ils passent cent jours extatiques. Mobād, fou de colère, cherche le couple pendant six mois, en vain et revient à Marv. Sa mère, voulant garder son fils cadet près du pouvoir, lui fait jurer de laisser Rāmīn et Wīs en paix, ce qu’il fait mais la jalousie l’emporte… S’en suivent alors des péripéties qui sont propres à l’âme humaine et les tentatives diverses de Mobād pour éloigner les amants. Mobād enfeme Wīs dans une tour et pousse Rāmīn à la guerre. Ce dernier, se mourant d’amour s’échappe et retrouve Wīs qui le fait monter en nouant quarante morceaux de tissus de Chine. Mobād revient de la guerre et s’aperçoit du stratagème, de nouveau il pourchasse les amants. Finalement, Rāmīn le renversera par la ruse, prendra le pouvoir et règnera sagement, épousant Wīs qui périra quelques années après. Après trois années de prières, Rāmīn la rejoindra au tombeau (5).

Compilation sous les Seljoukides (1000-1307)

Le roman de Wīs et Rāmīn conte une légende ancestrale, nous dit Rūmī dans son Mathnawī, que le poète Fakhr-od-Dîn As’ad Gorgāni compila sur la base de six manuscrits entre 1049 et 1055 à la demande du gouverneur d’Ispahan, Aboul-Fath qui voulait faire revivre cette légende moyen-perse écrite dans une langue qui était désormais difficile à lire.

L’époque Seljoukide qui a vu la réécriture de ce joyau sous le sultan Togrul Beg est également celle du voyage de Nasser Khusrau (1004-1074/88). En partant de Balkh où ses ancêtres étaient venus s’installer depuis Bagdad, celui-ci se lança dans un périple de 7 ans qui l’amena en Syrie, Egypte, Palestine, Arabie et Perse, et qu’il narrera dans son œuvre intitulée « Safar nāmeh ». Ce récit de voyage donne une description romanesque de l’Orient de Nasser Khusrau au moment où Gorgāni travaille à sa version de Wīs et Rāmīn et fait coïncider certains éléments politiques et géographiques dans les deux narrations, ce qui permet de voir quelques liens faits par Gorgāni pour déplier un unique récit tiré des six versions.

Il est certain que l’histoire était connue avant Gorgāni car le poète Abu Nowās (762-815) la mentionne. Quant à l’original de Gorgāni, rien ne prouve qu’il fut en moyen-perse. Par contre, ainsi que Minorsky l’a démontré dans une série d’articles datant de 1943 à 1962, une partie de la géographie décrite dans le poème et le nom de ses personnages indiquent une origine parthe (6).

Le roman de Wīs et Rāmīn de Gorgāni, comme le Šahnāmeh de Ferdowsi, relie deux périodes discontinues de l’histoire de l’Iran : l’époque légendaire et antique des premiers rois zoroastriens et le XIème siècle musulman. Comme l’épopée des rois, le roman décrit l’attachement mythico-religieux d’une nation à son passé mais il n’est nullement question de bravoure, seulement d’amour, de jouissance et d’amour encore, sans que s’en mêlent didactique et morale politique. Wīs est une jeune femme libre et désobéissante, aux antipodes des modèles littéraires chastes et prudes, qui aime passionnément Rāmīn qui lui rend cette ferveur. L’érotisme peut être ouvertement présent comme en témoigne ce passage de la traduction d’Henri Massé :

Lèvre à lèvre et visage à visage, ils jetaient la balle du plaisir à travers l’hippodrome ; chacun d’eux enlaçait tellement l’être aimé que leurs corps dans le lit semblaient n’en faire qu’un, […] Comme Wîs résistait au champ-clos de la joie, Râmîn introduisit la clef de son désir dans la serrure du plaisir ; et c’est ainsi qu’il devint plus épris encore de la charmeuse parce que son lien portait le sceau divin ; la belle perle de grand prix, il la perça ; et de son abstinence il libéra la vierge ; […], tous deux ayant comblé le désir de leur cœur, leur amour à tous deux s’en trouva renforcé (7).

La postérité de l’œuvre de Gorgāni ne connaîtra pas l’engouement suscité par le roman de Tristan et Iseult dans l’esprit médiéval car aux antipodes des règles de bienséance musulmane concernant l’amour et le mariage. Néanmoins, un grand poète persan du XIIème siècle, Gangavi Nezāmi s’en inspirera pour créer les intrigues amoureuses de son œuvre comme Xamseh ou décrire Layla, la personnification de l’aveuglante beauté de la nuit, dont Majnūn (le fou) tombe amoureux au point d’en perdre son âme. Alors que les passions déchaînées en l’être cause son aveuglement et sa misère, celles suscitée par l’amour, au contraire, le rapproche du divin, de la vérité suprême, comme une ultime lutte, un essentiel déchirement.

Notes :
(1) Les plus importantes sont les versions de Beroul dont le début est mutilé : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9058945v/f3.image, celle d’Eilhart von Oberg qui compose une version entre 1170 et 1190, ou celle de Thomas d’Angleterre de 1175.
(2) On trouve encore des textes en pseudo parthe datant du VIIème s. de la doctrine propagée par Maramo, l’élève de Mani mais le parthe y est utilisé pour donner une certaine légitimité au texte.
(3) Cette première image s’ancre directement dans les coutumes de l’Iran ancien ainsi que le montrent les fresques sur le grand escalier à Persepolis.
(4) Les mariages co-sanguins sont pratique courante à la cour perse.
(5) Alors que Tristan se donne la mort quand il croit, par l’effet d’une morbide ruse féminine, qu’Iseult n’est plus de ce monde et que celle-ci, arrivée au chevet de son amant décédé, l’accompagne dans l’au-delà.
(6) Molé considère néanmoins que les allusions politiques contenues dans le poème ne constituent pas des preuves de son origine arsacide et sont proprement seljoukides, voir : Marijan Molé, Wīs u Rāmīn et l’histoire seldjoukide, Annali, Instituto Universitario Orientale di Napoli N.S.9, 1959, pp. 1-30.
(7) Gorgâni, Le roman de Wîs et Râmîn, 5-24, traduit par Henri Massé, pp. 147-148.

Quelques liens bibliographiques :
Beikbaghban, H., Nézâmi : immense imagination poétique, dans Luqmân, IX, 2, Téhéran, 1993.
Gorgâni, Le roman de Wîs et Râmîn, 5-24, traduit par hHenri Massé, éd. Les Belles Lettres, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Traduction de textes persans, Paris, 1959.
Minorsky, V., Vīs-u Rāmīn, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London,Vol. 25, No. 1/3 (1962), pp. 275-286.
Nosrat, Sh., Origines indo-européennes des deux romans médiévaux : Tristan et Iseut et Wîs et Râmîn. Littératures, Université de Strasbourg, 2012.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5324h/f30.image
http://www.iranicaonline.org/articles/vis-o-ramin
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00720933/document
http://parthia.com/

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