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L’art est une voie ataraxique comme une autre : Philodème de Gadara ou l’épicurisme inspiré

Par Florence Somer Gavage
Publié le 02/04/2020 • modifié le 02/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Reproduction du papyrus d’Herculanum de Philodeme de Gadara (110-40 avant JC) provenant d’Herculanum, 1793 - Bologne, civico museo.

©Luisa Ricciarini/Leemage
Leemage via AFP / AFP

Contexte de la découverte des papyrus de Philodème de Gadara

Le 29 août 79 de notre ère, nous conte Pline, une monumentale éruption du Vésuve s’étend sur la Campanie dans le golfe de Naples, détruisant les villes de cette région alors que la cendre et la lave se disputent Pompéi et Herculanum. Cet épisode désormais bien connu de l’Histoire nous a dévoilé le quotidien pétrifié d’un autre siècle et interroge à la fois deux concepts temporels aux antipodes l’un de l’autre : l’instant et l’éternité. Alors que les fouilles des archéologues mettent au jour cette ville arrêtée dans un instant, elles permettent de découvrir ce que des siècles de recherche archéologiques, anthropologiques et historiques peuvent à peine effleurer : la vie quotidienne, les liens qui trament les tissus sociaux, les dessins qui ornaient les murs et les vêtements, la forme des parures, des cheveux, des visages et des corps, les esclaves et les chiens attachés.

A Herculanum, la lave était épaisse, rendant difficile l’accès aux corps qu’elle avait enfermés. L’histoire des fouilles commence avec un puits creusé à l’endroit où s’étendait la ville. Les archéologues se rendent rapidement compte qu’il s’agit d’une ville de villégiature pour notables romains. La terre fait ressortir des chevaux en bronze, une statue d’Auguste, un morceau de théâtre, des bribes de riches intérieurs. En continuant à creuser, entre 1752 et 1754, les archéologues retrouvent, au cœur d’Herculanum, une villa appartenant au beau-père de Julius Caesar, Lucius Calpurnius Piso, qui prendra le nom de « villa des papyrus ». On y découvre de nombreuses œuvres d’art et une bibliothèque faite de 1838 rouleaux de papyrus calcinés contenant les écrits d’Epicure, Horace, Ovide, Livius, Lucrèce, Enius ou Pline l’Ancien. Les manuscrits étudiés confirmeront ce que l’on savait de ces auteurs classiques.

Mais la surprise vient de la découverte de penseurs quasi inconnus, dont un philosophe, né en 110 avant notre ère dans l’antique Syrie et mort 70 plus tard : Philodème de Gadara. Minutieusement, les textes sont interrogés, réassemblés, analysés et l’on découvre la pensée d’un philosophe oriental hellénisé qui s’empare de la pensée épicurienne pour l’augmenter de ce qu’elle jugeait inutile voire nuisible pour la paix de l’âme : la musique, la poésie et l’art.

Biographie

Adepte de l’épicurisme, Philodème nait dans un Orient bousculé par le rationalisme de la pensée grecque puis romaine, à Gadara, dans l’antique Syrie (l’actuelle Umm Qeis en Jordanie). Baigné de culture philosophique hellène, il part à Athènes pour suivre l’enseignement de Zénon de Sidon qui dirige les Jardins d’Epicure, une école philosophique révolutionnaire car ouverte à tous, hommes, femmes et mêmes esclaves fondée par Epicure en 310 av. JC pour diffuser, entre autre, sa conception du bonheur et de l’ataraxie. En s’établissant en Campanie, Philodème suscite l’admiration de Pison, un aristocrate en conflit avec Cicéron, qui loue l’élégance de ses vers et l’acuité de sa philosophie.

Philodème est aussi le précepteur de Virgile et Horace reconnait son influence dans le développement de son art poétique. Lors d’une phase de rédaction de l’Anthologia (1), 34 des épigrammes de Philodème seront recensés et rapprochés, peut-être à tort, de l’école phénicienne de Méléagre de Gadara. Sa pensée est relayée par les stoïciens qui contestent l’autorité donnée à Epicure ou tout autre gardien du savoir, et les Pères de l’Eglise qui le citent pour condamner ses propos, comme ils condamnent ceux des adeptes de son école de pensée, ce qui aura des répercussions sur la recherche philosophique et historique.

Philosophie

En attendant l’avancement des éditions de ses textes et de la découverte des rouleaux qui traduisent en détails sa pensée, on peut tirer certaines informations du peu que les écrits de Philodème nous révèlent de sa spécificité philosophique.

Il ne fait aucun doute que sa pensée s’inscrivait dans la tradition épicurienne et, à ce titre, la traduction de ses papyri en constituerait l’essentiel des sources, les autres écrits des philosophes épicuriens connus ayant été détruits, à l’exception du de rerum natura de Lucrèce.

Comme Aristote et Epicure après lui, Philodème pense que la croyance est la condition nécessaire des émotions telles que la peur, l’amour ou la colère. La colère naturelle, selon lui, est basée sur la réelle conviction que la peine est mauvaise pour l’être (2). Et cette peine doit en être ôtée de façon méthodique, comme la médecine soigne un mal physique. Son analogie entre philosophie et médecine est un topoi récurrent. Certains arguments agissent comme la pire des drogues ou le plus pénible poison alors que d’autres possèdent des vertus thérapeutiques. La colère produit chaleur, gonflement et irritation (3) quand elle est excessive. Il serait néanmoins présomptueux de préconiser l’apathie et l’effacement de la colère face, notamment, à la perte ou la destruction de choses qui sont chères à l’individu comme sa santé, sa vie ou ses amis. A la place, la modération et une colère légère restent le but à atteindre par des exercices qui permettront d’être moins vulnérable mentalement et physiquement. Il en est de même pour la passion à laquelle la colère est liée : la gratitude (4). Elle en est le pendant excessif inverse et, tout comme elle, doit être reconnue comme issue des sentiments de peur et de besoin. Les animaux peuvent également éprouver de la colère et d’autres sentiments similaires, mais ils ne sont pas assortis d’une volonté de vengeance et la croyance selon laquelle le fauteur de trouble doit être puni n’a pas lieu d’être assortie de sanction.

Si la pensée d’Epicure se voulait, en théorie, universelle, Philodème introduit des réserves qui, faute de nous le rendre sympathique, nous renseignent sur la vision éthique et politique de son temps. Certes, les femmes peuvent étudier la pensée épicurienne mais cela leur sera plus difficile, car leur esprit, moins aptes à recevoir les critiques franches et directes, offre plus de résistance aux arguments que celui des hommes.

En se référant constamment à l’autorité d’Epicure, Philodème insiste sur la dimension pragmatique de sa pensée : on ne peut se contenter de penser l’épicurisme et la mesure, il faut les vivre constamment, en utilisant des techniques ancrées dans le réel. Philodème reprend le principe d’ataraxie pour atteindre le bonheur dans la mesure, comme un fil ténu, tendu entre l’ascétisme et l’excès et sur lequel l’être marche, tel un équilibriste myope. Les arts, qu’Epicure dédaignait, sont un moyen d’aider à cette traversée. Philodème, lui-même poète, dit les mots capables d’apaiser l’âme et de lui offrir un véhicule pour voguer hors des affres de son temps. Pourtant, sa poésie n’est pas épicurienne, comme put l’être celle de Lucrèce (99-55acn). La poésie produit un effet par elle-même et ne sert aucune utilité morale. Par contre, elle inspire les dirigeants comme Philodème le suggère à son bienfaiteur Piso auquel il commente la poésie d’Homère. Elle leur offre des paradigmes moraux et politiques ainsi qu’un chemin de comportement éthique.

La villa des Papyrus

Lorsque le Vésuve a explosé, la villa des papyrus fut entourée d’un souffle de gaz et de cendre d’une température dépassant les 300 degrés Celsius, ce qui a instantanément carbonisé les rouleaux de papyrus, les transformant en cylindres et participant, paradoxalement, à leur préservation. Depuis leur découverte, il y a plus de 250 ans, les chercheurs ont essayé de percer le secret des écrits contenus dans les fragiles rouleaux tout en les préservant, ce qui était, au 18ème siècle, de l’ordre de l’impossible. Dérouler un rouleau permettait, pendant un cours moment, l’accès à son contenu, avant qu’il ne disparaisse en cendres…

Pratiquement, dérouler, lire et interpréter les rouleaux de la villa des papyrus a nécessité le développement des technologies non invasives actuelles. Les rouleaux de papyrus conservés à la Bibliothèque Nationale de Naples peuvent désormais être étudiés grâce à des clichés infrarouges, des photographies numérisées, ou analysés à l’aide de microscopes. On pourrait également utiliser une adaptation moderne des techniques de déroulement et d’encollage du dos des papyrus qui permettent cette manipulation. Les transcriptions du 18ème siècle des rouleaux perdus car détruits lors de leur déroulement peuvent également apporter des informations précieuses.

La tâche de lecture en vue d’une édition s’avère néanmoins ardue ; un obstacle majeur réside dans la similarité physique entre l’encre et le papyrus car les Romains utilisaient une encre à base de carbone fabriquée à partir de résidus de fumée. Un projet lancé par l’European Synchrotron Radiation Facility (installation européenne de rayonnement synchrotron) de Grenoble, auquel participent 12 pays européens, a développé l’utilisation de la tomographie à contraste de phase à rayon X (XPCT) pour identifier les caractéristiques des structures internes cachées. Ce procédé permet de détecter des différences subtiles dans la façon dont les rayons X sont absorbés ou réfractés, même sur des substances similaires. Techniquement, il permettrait de lire le contenu des papyri manuscrits tout comme il a permis de dater les écrits entre les années 75 et 50 avant notre ère. Une première approche a suggéré qu’un des rouleaux contiendrait une œuvre méconnue de Philodème.

Parmi les rouleaux conservés, 36 sont attribués à Philodème et certains sont écrits de sa main. Il y traite de poésie, de rhétorique et de musique. Une initiative internationale soutenue par le National Endowment for Humanities et regroupant la participation de différentes universités, le Philodemus project (5), vise à proposer une édition critique des textes de Philodème de Gadara en ajoutant les moyens humains à la technologie développée pour publier les papyri inédits aux presses universitaires d’Oxford. Deux volumes sur la poésie sont parus, un troisième est en préparation et les trois volumes suivants traitant de rhétoriques sont en chantier.

Echec d’une conspiration

Pison, cet aristocrate romain gouverneur de Syrie puis consul en 41 doit-il, aux dialogues avec Philodème, la machination d’une conspiration contre Néron pour laquelle il s’était également allié la notoriété du stoïcien Sénèque et de Lucain ? Si c’est le cas, un tel choix aura précipité la philosophie épicurienne et ses adeptes du haut de la falaise qui surplombe la vallée de l’oubli. Le complot échoue et Pison est condamné au suicide par sectionnement vénal. Une sombre période mettra à l’index la pensée des écoles philosophiques en général et des philosophes épicuriens en particulier. Condamnés par les auteurs chrétiens et relégués dans les limbes de l’oubli, Epicure, Philodème de Gadara et leurs adeptes attendront le 19ème siècle pour prétendre à la reconnaissance et retrouver des disciples par-delà les frontières du temps. Des épigones, toujours équilibristes, reprennent alors son équanimité pratique et ses adages pour croire que le bonheur, éternel ou d’un instant, est le dessein, et la mesure, un outil idoine pour y parvenir.

Notes :
(1) Littéralement : couronne de fleurs, originairement rédigée par Méléagre de Gadara puis augmentée des œuvres littéraires des nouveaux poètes de l’Antiquité. Méléagre était l’aîné de Philodème mais ils ont pu se croiser.
(2) Odes, XXXVII, XLI ; XXXVII, XLIV-L
(3) O VIII, 20-27
(4) Latin : gratis, grec : charis
(5) https://classics.ucla.edu/faculty-projects/philodemus-project/

Bibliographie :
Auvray-Assayas, C., Delattre D., éd., Cicéron et Philodème. La polémique en philosophie, Éditions Rue d’Ulm, Paris, 2001.
Delattre, D., La Villa des Papyrus et les rouleaux d’Herculanum. La Bibliothèque de Philodème, Cahiers du CeDoPaL n°4, université de Liège, 2006.
Monet, A., Le Jardin romain : épicurisme et poésie à Rome - Mélanges offerts à Mayotte Bollack. Université Charles De Gaulle-Lille-3, 2003.
Nussbaum, M., The Therapy of Desire, Princeton Libri, 2009.
Obbink,D.(éd.), Philodemus and Poetry : Poetic Theory and Practice in Lucretius, Philodemus, and Horace, Oxford University Press, 1995.
Sider, D., The Epigrams of Philodemos, Introduction, Text and Commentary, Oxford University Press, 1997.

Publié le 02/04/2020


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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