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L’appareil social du Hezbollah et ses enjeux de 1990 à nos jours : l’expression d’une « libanisation » en trompe-l’œil ? (1/2)
Article publié le 12/07/2018

Par Léo Ruffieux

Dès sa création en 1985 en pleine guerre civile, le Hezbollah, appendice socio-politique de la Résistance islamique au Liban (RIL), a déployé un réseau complexe d’institutions sociales en vue de conscientiser la population chiite sous le modèle de la Révolution islamique khomeyniste et de lutter à la fois contre l’ordre social et politique dominant et la présence israélienne. Bénéficiaire de la nouvelle conjoncture régionale suite aux accords de Taëf, le Parti est entré dès 1992 dans un processus d’intégration politique – libanisation – en participant aux élections parlementaires. Il décide alors d’abandonner son programme révolutionnaire et d’ériger « une société de résistance », patriotique, entièrement dirigée vers l’effort de guerre contre Israël. Dans cette optique, selon certains observateurs, le Hezbollah utiliserait consciemment son réseau de prestations de services pour instaurer une « contre-société » ou un « État dans l’État » et ce, pour répondre à l’impératif d’un « Axe de la Résistance » guidé par Téhéran et Damas.

Dans cet article en deux parties, nous revenons brièvement sur cette problématique en nous interrogeant sur l’usage de l’appareil d’action sociale par le mouvement à des fins de mobilisations. Cependant, nous heurtant à un sujet sensible et hautement politisé d’une part, et complexe – la question des financements – d’autre part, il sera davantage question ici d’une réflexion étant donné la difficulté de trouver des sources sur le financement du Parti.

Hezbollah et libanisation : les visages multiples d’un parti en quête de respectabilité

Le Hezbollah ne se laisse pas aisément appréhender, décrire et analyser. Pour comprendre les enjeux liés à l’action sociale du Hezbollah de 1990 à nos jours, il faut s’interroger sur les manières de saisir le « Parti de Dieu ». Le Hezbollah, officiellement fondé en 1985 (1) comme appendice socio-politique de l’organisation militaire Résistance islamique au Liban (RIL) durant la guerre civile libanaise (1975-1990) est, encore aujourd’hui, un acteur incontournable de la scène moyen- orientale. La naissance de l’organisation s’inscrit dans la conscientisation de la communauté chiite initiée dans les années 1970 par l’Imam Sayyed Mūsā Al-Sadr à travers son Mouvement des déshérités (Harakat al-mahrūmîn) et son aile militaire Amal. Fondamentalement, le Hezbollah incarne deux dynamiques. Il offre à la communauté chiite marginalisée par la guerre et l’État libanais, les moyens d’une visibilité politique et sociale d’une part, et parvient à s’ériger en mouvement de résistance à Israël (2). Difficilement qualifiable sur le plan juridique (3), le Hezbollah définit son identité sociale, religieuse et politique sur la notion centrale de Muqāwama, – la Résistance –. Cette dernière se décline de manière complexe mais néanmoins dynamique selon trois niveaux : islamique, arabe et libanais (4). Premièrement, la résistance est islamique car elle se fonde sur le chiisme duodécimain, le principe du wilāyat al-fāqih autour du Guide suprême de la Révolution iranienne, puis le jihād avec comme dimension eschatologique, la lutte entre Mustad’afūn (« opprimés ») et Mustakbirūn (« oppresseurs »). Deuxièmement, la résistance est arabe car motivée par une « vision géopolitique qui constate l’unité de destin entre Libanais, Palestiniens et Syriens [face à Israël] » (5). Enfin, la résistance est libanaise, parce qu’elle mobilise et cherche à obtenir un soutien politique officiel dans ce pays pluriconfessionnel (6). Malgré la polysémie et la complexité de cette Muqāwama, l’image du Parti auprès du public libanais et étranger varie entre hagiographie et diabolisation : groupe terroriste dédié à la destruction d’Israël, mouvement de résistance nationale, relais de l’ingérence iranienne au Liban ou alors parti nationaliste autonome. Il convient néanmoins de se distancer des discours qui le réduisent au rang de « milice chiite intégriste » ou au mieux de « parti islamiste » (7) ; d’autant que certains travaux ne jugent que peu utile de distinguer chiisme et sunnisme politique se limitant au qualificatif d’« Islam radical » (8). En effet, comme le rappelle Sabrina Mervin, le Hezbollah est avant tout un fait social avant d’être un simple parti politique islamiste (9). De plus, il est crucial de souligner les évolutions de construction identitaire dans la genèse et création du Parti. En effet, dans l’environnement politique libanais de type pluriconfessionnel, le Parti s’est progressivement réformé dans une matrice allant de l’idéologie religieuse (1978-1984) au programme politique (depuis 1990) en passant par l’étape intermédiaire de la structuration d’une idéologie politique (1984-1990) (10).

La nouvelle dynamique entreprise en 1990 est communément appelée « libanisation » pour désigner le processus dans lequel le Hezbollah rapproche son identité révolutionnaire à une identité légaliste dans le cadre de l’État libanais. Elle intervient concrètement en 1992 lorsque le Parti, sous l’égide du nouveau Secrétaire général Sayyed Hassan Nasrallah, décide de participer aux élections parlementaires. Ce tournant s’explique d’une part, sur le plan externe, par l’élection en 1989 du réformateur Rasfandjani en Iran qui favorise une politique irano-centrée et encourage de ce fait le Hezbollah à se concentrer sur la Résistance et d’autre part, sur le plan externe, par le choix pragmatique de se conformer à la pax syriana instaurée par les accords de Taëf au sortir de la guerre (11). L’entrée au Parlement est donc une opportunité pour le Hezbollah afin de s’enraciner dans la politique libanaise et parfaire son image non seulement au sein de ses militants, mais aussi vis-à-vis de tous les autres acteurs nationaux. Pour autant, faut-il encore s’interroger sur le rapport qu’entretient le Parti avec l’État libanais ? Cette question émerge dans le cadre de la polémique sur le degré de « libanisation » du Parti. Il n’y a en effet pas de consensus parmi les observateurs sur la volonté réelle du Hezbollah à accepter le jeu politique national – libanisation – ou le rejeter (12). Davantage que la tutelle de Damas dont il bénéficie, c’est surtout la proximité avec la République islamique d’Iran (13) par le biais du dogme du wilāyat al- fāqih qui est reproché au Parti de Dieu même si ce dernier prend ses décisions principalement en fonction du contexte libanais et qu’il « ne suit pas et n’adhère pas aveuglément à la politique iranienne » (14).

Hezbollah et libanisation : la « société de résistance »

La formule libanaise fondée sur le Pacte national de 1943, la guerre fratricide (1975-1990) et les politiques néolibérales du Premier ministre Rafiq Al-Hariri entreprises à partir de 1994, maintiennent un État social libanais embryonnaire fondé sur des rapports clientélistes jusqu’à aujourd’hui (15). Le Hezbollah s’appuyant sur des référents islamiques, a exhorté l’État libanais à mettre sur pied un programme socio-économique visant à éradiquer la pauvreté en stimulant les secteurs productifs, en protégeant les ressources naturelles et les capacités de l’État, en insistant sur un développement équilibré, la justice sociale et l’amélioration des soins dispensés par l’État à ses citoyens (16). Hajj Hussein Al-Shami, directeur des services sociaux du Hezbollah, rappelle que le Parti est déterminé à faire pression sur le gouvernement pour en finir avec le développement inégalitaire entre le centre et les périphéries. Dans cette perspective, la politique intérieure du Hezbollah adopte une nouvelle stratégie de mobilisation collective dans l’ambition de créer au Liban une « société de résistance » (mujtama’ al-muqāwama) basée sur un appareil d’action sociale complet (17). Il s’agit d’un réseau regroupant une quinzaine d’institutions sociales organisé en fondations, associations et comités couvrant tous les domaines. Parmi ces « institutions sociales de résistance (ISR) », on distingue deux catégories : les « ISR de soutien actif » et les « ISR de communication et d’encadrement » (18). Les premières sont chargées d’assister directement la RIL alors que les secondes cherchent plutôt à promouvoir les valeurs, la culture et la société de résistance par le biais des médias, des comités féminins et des structures éducatives et sportives.

Quelles en sont les principales ? Dans les « ISR de soutien actif », il faut nommer la Fondation du martyr (1982), – propriétaire d’hôpitaux, d’établissements scolaires et de formations techniques (19) – qui s’occupe de prendre en charge et de soutenir les familles des combattants morts au combat en leur garantissant un salaire mensuel décent et la couverture des frais médicaux. Elle s’occupe aussi, à travers les programmes Hommage au martyr et vestiges des martyrs d’entretenir le souvenir des martyrs (20). Parallèlement, la Fondation des blessés (1982) – propriétaire de centres médicaux et de campus (21) – est créée dans le but d’assister les blessés et veiller à la réinsertion des handicapés. En 2004, elle aurait ainsi apporté une aide substantielle à environ 4’000 blessés (22). A leur côté, Jihād Al-Binā’ (1988), entreprise de BTP – active également dans les zones rurales – est chargée de développer, (re)construire les infrastructures, s’occuper du traitement des déchets ménagers et approvisionner en eau courante et en électricité. Al-Imdād (1987), – propriétaire de 5 complexes scolaires et d’un institut technique – est la puissante fondation socio-caritative du Hezbollah. Elle vise à venir en aide aux populations les plus démunies, de la prise en charge médicale à l’inscription des enfants à l’école, par l’octroi de plusieurs programmes sociaux. Parmi les « ISR de communication et d’encadrement », la mobilisation éducative et civique est chapeautée par une structure centrale, la Mobilisation pour l’Education impliquant un réseau de 15 écoles Al-Mahdi (23) (1993) et l’Association des scouts Al-Mahdi (1985) jusqu’au cycle secondaire, une forte présence du Parti dans les milieux universitaires – tant auprès du corps enseignant que des étudiants –. La communication de la Résistance est tout aussi cruciale en se fondant sur un large appareil médiatique directement lié au Parti : l’hebdomadaire Al-Intiqād (1984), la radio Al-Nūr (1988), la télévision hertzienne et satellitaire Al-Manār (1990) et la revue mensuelle religieuse Baqiyatu Allāh (1991) (24) (Lamloum 2009, 176-181). Le message du Hezbollah est aussi relayé par des journaux sympathisants tels que les quotidiens de gauche As-Safir (1974) et Al-Akhbar (2006). Enfin, les cérémonies, festivals, concours de zajal, commémorations religieuses (25) et profanes (26), l’organisation d’expositions et la mise en place de lieux de mémoire (27) sont autant de liens sociaux de mobilisation utilisés par le Parti (28). Dans sa globalité, l’appareil d’action sociale du Hezbollah doit donc être pensé en tant que déploiement d’un réseau complexe et organisé de prestations de services agissant comme ressource politique et motif de légitimation (29).

La polémique sur la libanisation repose aussi sur le rapport qu’entretient le Hezbollah avec l’État libanais sur le plan économique et social. En nous concentrant sur l’appareil social du Parti, nous tâcherons de répondre à la question suivante : comment le Hezbollah utilise-t-il son appareil social à des fins de mobilisation politique ? En d’autres termes, quelle est la raison d’être de l’appareil social du Hezbollah ? Nous répondrons à cette question en trois étapes : 1) la question des sources de financement 2) l’impact de l’action sociale à l’échelle nationale 3) le rôle du Parti en tant qu’employeur.

Notes :
(1) En mai 1984, l’organisation, en construction depuis 1982, prend le nom de Hezbollah mais annonce officiellement son existence le 16 février 1985.

(2) LAMLOUM, Olfa, « L’histoire sociale du Hezbollah à travers ses médias, système de représentation et inscription territoriale », Politix, 2003/9 (n°87), p. 170 

(3) DAHER, Aurélie, Le Hezbollah : mobilisation et pouvoir. Paris : Presses universitaires de France, 2014, Coll : Proche-Orient, p. 86, p. 189.
(4) AVON, Dominique et KHATCHADOURIAN Anaïs-Trissa, Le Hezbollah, De la doctrine à l’action : une histoire du « parti de Dieu ». Paris : Seuil. 2010, p. 15, pp. 227-228.
(5) CHARARA, Walid et DOMONT Frédéric, Le Hezbollah, un mouvement islamo- nationaliste. Paris : Fayard, 2006, p. 108. On peut citer principalement les attaques israéliennes contre le Liban : les opérations Paix en Galilée (1982), Règlement de compte (1993), Raisins de la colère (1996), La guerre des 33 jours (2006).
(6) AVON, Dominique et KHATCHADOURIAN Anaïs-Trissa, op.cit, p. 228.
(7) MERVIN Sabrina (dir.), Le Hezbollah : Etat des Lieux, Arles : Sindbad / Acte Sud, 2008, Coll : L’actuel, p.13.

(8) SALAMEY, Imad. PEARSON, Frederic, « A Proletarian Party with an Islamic Manifesto – A Sociopolitical Analysis of Islamist Populism in Lebanon and the Middle East », Journal Small wars & Insurgencies, 2017, (Volume 18), p. 420.
(9) MERVIN Sabrina (dir.), op. cit., p. 13.
(10) ALAGHA, Joseph, The Shifts in Hizbullah’s ideology, Religious ideology, Political ideology, and Political Program. Leiden : Amsterdam University Press, 2006, p.13. 

(11) DAHER, Aurélie, op. cit., pp. 117-118.
(12) DANAWI, Dima. GERGES Fawaz A. Hizbullah’s Pulse, Into the dilemna of Al-Shahid and Jihad Al-Bina Foundations. 2nd ed. [Beirut] : Friedrich Ebert Stifung, 2002, p. 24.
(13) Voir LAMOUM, Olfa, op. cit., pp. 178-179. Elle expose remarquablement comment la relation Hezbollah – Iran se donnait à voir à travers l’hebdomadaire du Parti, Al-’Ahd (1984 – 2000). 

(14) Traduction ALAGHA, Joseph, Op. cit. p. 175.
(15) CATUSSE Myriam, KARAM Karam, « Les euphémismes de la résistance sociale au Liban ». Alternatives Sud, Ed. Syllepse, 2008, 15 (4), pp. 103-109.
(16) ALAGHA, Joseph, Op. cit. p. 166.
(17) DAHER, Aurélie, op. cit., p. 148.
(18) Ibid., p. 179.
(19) Ibid., p. 150. On peut mentionner Les hôpitaux al-Rasūl al-a’dham (banlieue sud de Beyrouth) et Martyr Rāghib Harb (Nabatiyé), le Campus pédagogique Al-Chāhîd, l’institut al-Rasūl al-a’dham.

(20) Ibid., p. 149.
(21) Ibid., 151. Le Centre Al-’Abbâs de traitement physique en 1992 et le Centre Al-’Abbâs des prothèses en 1998 (banlieue sud de Beyrouth), et quatre campus (un à Beyrouth, deux dans le Sud et un dans la Bekaa).

(22) CHARARA, Walid et DOMONT Frédéric, op.cit., p. 163.
(23) Trois dans la région de Beyrouth, quatre dans la Bekaa et huit au Sud-Liban. Voir http://almahdischools.org/ (déc 2016). 

(24) LAMLOUM, Olfa, op. cit., pp. 176-181.
(25) Anniversaire du Prophète, commémoration de ’Āchūrā.
(26) Exprimant un soutien politique à la Révolution iranienne ou liées aux conflits israélo-arabes : Journée de la liberté (29 janvier), Anniversaire de la Révolution iranienne (11 février), Fête de la Résistance islamique (16 février), Journée de la terre (30 mars), Journée du prisonnier palestinien (17 avril), Journée du Massacre de Cana (18 avril), Journée du prisonnier libanais (23 mai), Jour de la Libération (25 mai), Décès de Khomeiny (4 juin), Jour de la Victoire (14 août), Journée du Martyre de Hādî Nasrallah (12 septembre), Journée de la Seconde Intifada (28 septembre), Journée du martyr (11 novembre), Jour de Jérusalem (dernier vendredi du mois du Ramadan), Jour du blessé (4 du mois de cha’ban), Journée de l’anniversaire de l’Imam al-Mahdi (15 du mois de cha’ban).

(27) Principalement : le musée de la Résistance de Mlita, le centre de détention de Khiam. (Sud-Liban), Exposition de la Résistance de la Bekaa.
(28) DAHER, Aurélie, op. cit., p. 161, pp. 177-178.
(29) CATUSSE, Myriam et ALAGHA Joseph. Les services sociaux du Hezbollah : effort de guerre, ethos religieux et ressources politiques. In : MERVIN Sabrina (dir.), Le Hezbollah : Etat des Lieux, Arles : Sindbad / Acte Sud, 2008, Coll : L’actuel., p. 118.

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