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L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique. Novembre 1918 : bilans et perspectives (2/3)
Article publié le 09/10/2018

Par Yves Brillet

Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007).

Lire la partie 1 : L’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule arabique. Novembre 1918 : bilans et perspectives (1/3)

Le bilan de l’action et des engagements de la Grande-Bretagne en Arabie centrale (Nedjd et Asir) en novembre 1918

Le Nedjd

Un deuxième mémoire à l’usage du Cabinet intitulé British Commitments to Ibn Saud faisant la synthèse de la politique de la Grande-Bretagne envers Ibn Saoud fut publié le 16 novembre 1918. Le document porte essentiellement sur l’accord signé en décembre 1915 avec Ibn Saoud (1).

La note du Political Intelligence Department (PID) rappelle tout d’abord les points essentiels du Traité : 1-reconnaissance par la Grande-Bretagne de l’indépendance d’Ibn Saoud et de sa souveraineté sur les territoires du Nedjd, el Hasa, Qatif ainsi que sur les ports du Golfe persique, 2-soutien, à la discrétion de la Grande-Bretagne, en cas d’agression par une puissance étrangère, 3- renonciation par Ibn Saoud à l’établissement de relations avec une puissance étrangère sans l’accord de la Grande-Bretagne, 4- ainsi qu’à la vente ou cession de territoires et l’octroi de concessions à des puissances ou des intérêts étrangers, 5- obligation pour Ibn Saoud d’assurer le bon déroulement du pèlerinage annuel vers La Mecque, ainsi que la sécurité des pèlerins, contenus les différents moments de la négociation avec Ibn Saoud, 6-engagement par Ibn Saoud de ne pas intervenir dans les affaires du Koweït, de Bahreïn et du Qatar. Le septième point stipulait qu’un traité plus détaillé serait conclu ultérieurement entre Londres et Riad (2).

Faisant référence à un télégramme de l’India Office du 30 janvier 1915, le mémoire récapitule les objectifs poursuivis par les autorités britanniques au cours de l’année 1915 (3). La conclusion d’un traité avec Ibn Saoud n’était pas seulement la conséquence du conflit en cours mais était déterminée par la nécessité d’anticiper la situation créée après la fin des hostilités par la disparition du pouvoir de la Turquie dans la province de Bassora et dans le Golfe Persique. En effet, l’émir du Nedjd ne devenait pas seulement le maitre d’une grande partie de l’Arabie centrale, mais s’imposait également sur une portion non négligeable du littoral. Il devenait donc essentiel pour la Grande-Bretagne, afin de garantir le maintien de la sécurité dans le Golfe et d’y pérenniser son influence, de traiter avec Ibn Saoud. En second lieu, un accord en bonne et due forme permettait de s’assurer des services de Riad dans le cadre des opérations militaires dans la péninsule et de neutraliser son pouvoir de nuisance. Le télégramme attirait l’attention sur l’article 2 du projet d’accord portant sur la garantie apportée en cas d’agression par une puissance extérieure, soulignant que la Grande-Bretagne ne devait pas être tenue d’intervenir dans les conflits internes de la péninsule arabique.

Le PID rappelle qu’avec l’assentiment du Government of India et de l’India Office, des points importants tels que la réglementation concernant le commerce des armes, le statut des ressortissants britanniques dans les territoires relevant de l’autorité d’Ibn Saoud, les obligations de Riad concernant sa participation au maintien de l’ordre dans le Golfe ont été laissées en suspens en conformité avec l’article 7, ces éléments devant faire l’objet d’une négociation ultérieure. Pour le Foreign Office, l’accord de décembre 1915, en l’état, comporte tous les éléments constitutifs des traités signés par la Grande-Bretagne avec les Etats de la Trêve, (trucial treaty), en particulier, a) les droits et obligations de la Grande-Bretagne d’arbitrer en cas de conflit entre la seconde partie contractante et un Etat voisin également lié à la Grande-Bretagne par un semblable traité, b) la renonciation à l’entretien de relations avec des puissances étrangères sauf avec l’accord et par l’intermédiaire du gouvernement britannique, c) l’engagement de ne pas vendre, céder ou aliéner une portion de territoire sans le consentement de Londres. Le PID considère que les points essentiels b) et c) sont couverts par les articles 3 et 4 du traité de décembre 1915, tandis que a) est garanti de manière convenable par l’article 2 et la dernière clause de l’article 4 du traité. Le Memorandum estime que l’accord signé avec Ibn Saoud est globalement plus satisfaisant que les engagements moins formels pris envers Hussein.

Les analyses du PID portent également sur les conséquences induites par le traité signé avec Riad et sur les nouvelles obligations que cela implique pour l’action de la Grande-Bretagne dans la péninsule. Le Memorandum souligne que la Grande-Bretagne reconnait l’indépendance d’Ibn Saoud et son autorité sur les territoires du Nedjd, d’el Hasa et de Jubail, ainsi que sur les zones dépendantes de ces territoires qui feront ultérieurement l’objet de discussions et de démarcations. Ibn Saoud est reconnu comme le chef absolu des tribus bédouines présentes sur ces territoires. En conséquence, le document fait remarquer que même si l’accord passé avec Ibn Saoud est moins explicite que le traité signé avec al-Idrisi par lequel la Grande-Bretagne s’engage, à la cessation des hostilités, à arbitrer entre les revendications d’al-Idrisi et de l’Imam Yahya du Yémen, il n’en demeure pas moins que l’article du traité de Dhahran contraint Londres à arbitrer les litiges territoriaux et frontaliers entre Ibn Saoud et Hussein (4). Au sujet de la préservation de la paix dans la péninsule, le Foreign Office fait remarquer qu’à la différence du traité conclu avec Ibn Saoud, les accords précédemment passés avec les Etats de la Côte de la Trêve ne prévoyaient pas l’éventualité d’une intervention britannique en cas de conflit territorial. Dans le cadre de ses rapports avec Hussein, Ibn Saoud et al-Idrisi, la Grande-Bretagne, après la fin du conflit, se trouve ainsi engagée à maintenir la paix entre des puissances locales dont la prospérité ne repose pas sur le commerce maritime mais dépend de la maitrise territoriale des oasis de l’intérieur et du contrôle politique des tribus bédouines qui les peuplent. Dans cette configuration et malgré son caractère indispensable au maintien de la sécurité dans le Golfe et dans la mer Rouge, une pax britannica qui n’intégrerait pas l’impératif territorial ne pourrait que partiellement contribuer à neutraliser les conflits potentiels entre le Hedjaz, le Nedjd et l’émirat idriside et ne permettrait pas au gouvernement britannique d’intervenir efficacement.

Le PID constate que face à ces difficultés structurelles, il est malaisé de mettre en place un blocus effectif à l’encontre d’un Etat en particulier sans bloquer l’ensemble de la péninsule. Il est donc plus difficile d’exercer une pression efficace sur le Nedjd ou le Hedjaz que sur Mascate ou Shargah, d’autant plus que ces “nouveaux alliés” de la Grande-Bretagne sont plus puissants que les potentats arabes avec lesquels Londres entretenait des relations. Concernant Hussein, qui apparait comme le plus susceptible de créer des difficultés dans ses relations avec ses voisins, le Memorandum fait remarquer qu’il sera compliqué pour la Grande-Bretagne de contrôler ses actions en raison du caractère sacré de son territoire et de l’importance du pèlerinage aux yeux du monde musulman (5). En conclusion, la préservation de la paix entre les Etats rivaux de la péninsule apparait comme le problème crucial et le défi principal auquel se trouve confrontée la Grande-Bretagne. Pour le PID, malgré les mises en garde de l’India Office concernant l’article 2 du traité portant sur le soutien apporté à Ibn Saoud en cas d’agression par un autre Etat de la péninsule, les obligations de la Grande-Bretagne en cas de contestation des arbitrages territoriaux énoncées à l’article 1 de l’accord avec Ibn Saoud pouvait contraindre le gouvernement britannique à intervenir de manière active (et non plus seulement diplomatique) dans un litige opposant l’émir de Riad et le Roi du Hedjaz. Pour le PID, une clarification de la position britannique à cet égard apparait comme nécessaire (6).

Les relations entre la Grande-Bretagne et l’émirat idriside d’Asir

Le Foreign Office publia également un mémoire portant sur les relations et les engagements pris par la Grande-Bretagne envers l’émirat idriside d’Asir. Le rapport du PID rappelle qu’avant le début des hostilités, cette portion de territoire située entre le Hedjaz et le Yémen jouissait d’une indépendance de facto après l’expulsion des Turcs et l’ouverture de relations avec les autorités italiennes lors de la guerre italo-turque de 1912-1913 (7). Cette indépendance n’avait toutefois pas été reconnue par les autres puissances et les Conventions entre la Grande-Bretagne et la Turquie du 29 juillet 1913 et du 9 mars 1914 (non ratifiée), avait implicitement admis que le territoire était placé sous la souveraineté de l’Empire ottoman.

Pour les autorités britanniques sur place, l’importance stratégique de ce territoire résidait dans la présence de deux ports, Maidi et Jizan, sur le littoral de la mer Rouge. C’est pourquoi, avant même l’entrée de la Turquie en guerre aux cotés de l’Allemagne, le Résident britannique à Aden télégraphia le 11 septembre à Bombay pour suggérer de faire une offre d’amitié et de protection à l’émirat, de le soutenir dans ses revendications territoriales contre l’Imam Yahya et de reconnaitre son autorité sur les iles de Farsan. La Grande-Bretagne, en retour, obtenait le contrôle de deux ports stratégiques (8). Les propositions du Résident reçurent l’approbation du Vice-roi qui télégraphia le 1er novembre 1914 à l’India Office qu’il lui semblait souhaitable de négocier le plus rapidement possible avec le représentant d’al-Idrisi à Aden selon les lignes exposées par le Résident tout en évitant cependant de s’engager à soutenir ses revendications territoriales. La question des îles de Farsan pouvait éventuellement être évoquée. L’India Office avait anticipé le 30 octobre 1914 en informant le vice-roi que le gouvernement britannique n’était pas disposé à s’engager de façon définitive auprès al-Idrisi, mais qu’il ne lui refuserait pas ses bons offices. L’India Office demandait en outre à ce qu’il soit assuré que la Grande-Bretagne et ses alliés n’envisageaient pas d’occuper Djeddah ainsi que les Lieux Saints. Le Résident devait assurer al-Idrisi que Londres lui apporterait un soutien diplomatique dans le cadre des règlements suivant la fin des hostilités. D’accord avec le Foreign Office, l’India Office ne faisait aucune mention des îles de Farsan. La situation évolua au cours des mois de novembre et décembre en raison de l’attitude du Yémen. Le 26 décembre 1914, le Government of India télégraphia à l’India Office d’informer al-Idrisi que le gouvernement était disposé à garantir son indépendance si ce dernier rejoignait les Arabes contre les Turcs et empêchait l’utilisation de son territoire comme base d’opération contre les forces britanniques. Le 28 décembre, l’India Office informa le vice-roi qu’il acceptait de garantir l’indépendance de l’émirat (9). Après un échange de télégrammes avec le Résident à Aden, le vice-roi, à la suite de l’annexion des îles de Farsan par l’émirat idriside et le Government of India informèrent l’India Office qu’ils avaient autorisé le Résident à négocier un traité avec al-Idrisi dont les termes furent finalement approuvés le 30 avril 1915. L’accord passé avec al-Idrisi stipulait qu’il devait attaquer les Turcs au Yémen tout en s’abstenant de provoquer l’Imam ; à l’article 5, la Grande-Bretagne s’engageait à défendre l’émirat contre toute attaque ou agression extérieure par la mer, à garantir son indépendance et à user après la guerre des moyens diplomatiques à sa disposition pour arbitrer les litiges avec l’Imam ou tout autre rival. L’article 6 stipulait que Londres ne nourrissait aucune ambition territoriale dans la partie occidentale de l’Arabie et désirait l’établissement de relations amicales entre tous les Etats arabes de la péninsule ainsi qu’avec le gouvernement britannique (10).

Le PID souligne que le traité conclu avec al-Idrisi constitue un élément de généralisation du système d’accords passés avec les Etats de la Trêve et participe au renforcement de la situation de la Grande-Bretagne à Aden. S’agissant du premier point, le mémoire fait cependant remarquer que la clause portant sur les obligations réciproques des parties ne mentionne pas l’engagement pour une des parties de ne pas entretenir de relations avec une tierce puissance sans l’aval et le consentement de la Grande-Bretagne et de ne pas céder, louer ou aliéner une portion de son territoire. Le PID considère, en conformité avec la note de l’India Office au Foreign Office du 17 juin 1915 que ce point devra être abordé lors d’une négociation ultérieure qui s’assurera qu’aucun port ne pourra être cédé à une puissance étrangère (11). Le document souligne également que les relations avec l’Imam et Hussein devront être définies plus précisément et que la Grande-Bretagne devra veiller à ce que ses liens avec ces trois protagonistes soient placés sur un plan d’égalité. Il lui faudra également contrôler leurs rapports mutuels. Le PID met en garde contre les litiges territoriaux qui ne manqueront pas de survenir et avertit que le gouvernement britannique ne parviendra pas à les régler de façon satisfaisante tant qu’un traité n’aura pas été conclu sur une base contraignante avec l’Imam, que le traité avec al-Idrisi n’aura pas été complété et que les relations avec Hussein n’auront pas fait l’objet d’une clarification (12).

En conclusion, les trois memoranda pointent dans la même direction. La politique de la Grande-Bretagne dans la péninsule, doit tenir compte des traités passés avec les chefs arabes avant le déclanchement des hostilités avec la Turquie ainsi que des accords négociés pendant le conflit. Pour le Foreign Office, l’extension à l’ensemble de la péninsule du système d’accords bilatéraux sur le mode des accords signés avec les Etats de la Trêve doit permettre à la Grande-Bretagne d’instaurer un ordre permettant la coexistence des différents protagonistes, de garantir leur intégrité territoriale et d’assurer son influence dans la région dans le respect ses conventions passées avec ses alliés français et italiens (13).

Notes :
(1) Pour un compte-rendu détaillé des négociations, le lecteur pourra se reporter à Yves Brillet, Ibn Saoud et la Grande-Bretagne. L’accord de Dharhan de décembre 1915, Les Clés du Moyen-Orient, 2017.
(2) Cab 24/70, GT 6341, War Cabinet, Memorandum on British Commitments to Bin Saud, p.3.
(3) Ibid., India Office to Foreign Office, 11837/1385/15, 30th Jan. 1915.
(4) Ibid., Relation of Commitments to British Desiderata, (1)-Demarcation of Territories.
(5) Ibid., Relation of Commitments to British Desiderata, (2)-Keeping the Peace.
(6) Ibid.
(7) CAB 24/68. G.T. 6184, Memorandum on British Commitments to the Idrisi.
(8) Ibid., p.1
(9) Ibid., p. 2.
(10) Ibid., Appendix, Text of Treaty of April 30, 1915.
(11) Ibid., Relation of Commitments to the Idrisi to British Desiderata.
(12) Ibid.
(13) Voir à cet égard l’article 10 de la Déclaration franco-britannique du 16 mai 1916 et l’article 7 de la Déclaration anglo-italienne du 18 aout 1917.

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