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L’État islamique dans le Khorasan (2/2)

Par Gabriel Romanche
Publié le 18/06/2020 • modifié le 18/06/2020 • Durée de lecture : 12 minutes

Les zones grises, contrôlées par aucun des belligérants, sont en effet relativement rares en Afghanistan. Or au moment de son apparition, l’ISKP n’a pas les moyens militaires et logistiques pour enlever aux forces armées afghanes des territoires qui ne soient pas déjà tombés entre les mains des Taliban. Son principal mode de recrutement étant la défection de commandants et de combattants, il revendique le contrôle des zones que contrôlaient déjà ces unités. Sur le plan idéologique, le groupe doit également innover pour faire valoir sa différence de fond et de forme avec ses concurrents, mais aussi tenter par tout moyen de discréditer ses ennemis ou d’absorber les groupes les moins puissants.

Enfin, les Taliban et l’EI portent chacun un projet califal et entrent donc en opposition sur le plan symbolique. L’Émir des Taliban est reconnu comme Amir al-Mu’minin (Émir des croyants) à la fois par son propre mouvement et par Al Qaïda et ses groupes affiliés. Abu Bakr al-Baghdadi revendiquait ce titre pour lui-même à la tête de l’EI. Pour Al Qaïda et les Taliban, l’établissement du califat fera suite à l’unification de l’umma et des territoires musulmans. L’EI en revanche envisage l’expansion sur le mode des premiers califats : l’établissement dès que possible d’un cœur territorial, et son expansion progressive par le djihad. Les Taliban (par le biais d’Al Qaïda) et l’EI sont donc, sur le plan politique global, en compétition pour la direction de l’umma.

Au regard du déséquilibre des forces en présence lors de la création de l’ISKP, la confrontation semblait devoir tourner à l’avantage des Taliban. Pourtant, la dynamique novatrice de l’ISKP dans la région a suscité d’importants ralliements, et la stratégie mise en œuvre parait s’être parfaitement adaptée à cette conflictualité pour maintenir sa présence dans le pays et y atteindre ses visées stratégiques.

De l’ignorance à la confrontation

Les premiers signes d’activité de l’ISKP ont suscité des réactions médiatiques contradictoires de la part des différents acteurs régionaux selon leurs besoins stratégiques. Les autorités pakistanaises, sous le feu régulier des critiques internationales pour leur comportement permissif avec les groupes terroristes islamistes, tiennent à valoriser leur politique de lutte antiterroriste mise-à-mal par l’implantation de l’ISKP et ont donc nié cette dernière le plus longtemps possible. De son côté, Kaboul est confronté au retrait des forces occidentales en 2014 et au désintéressement de la communauté internationale, lassée d’un conflit sans fin. Les autorités afghanes ont donc très tôt communiqué en exagérant probablement le nombre de combattants et de victimes. Souligner le danger de rétablissement d’un sanctuaire djihadiste à la frontière afghano-pakistanaise incarné par l’ISKP leur permet de justifier la nécessité d’un soutien international.

Comme Islamabad, les Taliban ont tout intérêt à minimiser l’impact médiatique de la création de l’ISKP. Ce dernier croît dans les zones contrôlées par les Taliban et recrute parmi ses membres. Outre la concurrence directe des deux groupes, le développement de l’ISKP risquait de justifier la prolongation voire le renforcement de la présence militaire internationale. La propagande de l’ISKP s’appuie sur un savoir-faire en matière de communication qui dépasse les compétences habituelles des Taliban. Ces derniers s’attaquent donc tout d’abord à l’EI central dans leurs publications et leurs supports de propagande sans jamais mentionner l’ISKP et ses activités en Afghanistan. Ils y dénoncent la lutte fratricide avec Al Qaïda, la division de l’umma, ou leur intransigeance vis-à-vis des autres branches de l’Islam sunnite.

Au-delà du refus de reconnaitre publiquement l’existence de ce groupe rival, les Taliban vont jusqu’à revendiquer pour eux-mêmes les premières attaques menées par l’ISKP en Afghanistan. Ainsi sur la douzaine d’attaques revendiquée par l’ISKP à Kaboul entre sa création et l’automne 2016, la moitié n’a pas pu être confirmée, et la majeure partie des autres a été également revendiquée par les Taliban [1]. Interrogé par Afghanistan Analysts Network, un cadre des Taliban en charge des revendications a confirmé la pratique de fausses revendications pour détourner l’attention portée à l’ISKP [2].

L’augmentation des moyens humains et logistiques de l’ISKP a démultiplié la violence de ses attaques et entrainé le ciblage des populations civiles, en particulier chiites. En juillet 2016, la revendication par l’ISKP de la première attaque d’ampleur contre la communauté chiite de Kaboul est restée incontestée. Le 11 octobre 2016, deux assaillants ont pris d’assaut la procession chiite de l’Ashura dans le centre de Kaboul, tuant au moins 16 personnes et faisant une cinquantaine de blessés. Cette attaque a été revendiquée par l’ISKP et, fait nouveau, condamnée par les Taliban. La première réelle pierre d’achoppement entre les deux groupes, celle qui a contraint les Taliban à s’exprimer publiquement pour reconnaître l’existence de l’ISKP, a donc été le rapport aux populations chiites. Outre la position doctrinale qui conduit les Taliban à parler des « frères » chiites (en contradiction avec la majeure partie des groupes djihadistes sunnites comme avec les positions de l’école hanafite dont ils se réclament), la confessionnalisation du conflit et les attaques contre les populations civiles mettent en péril le projet politique national des Taliban.

Répression des dissidents par les Taliban

Les principaux groupes dissidents sont ceux de Rauf Khadem dans le Helmand avec une centaine de combattants, d’Abdul Razek Mehdi dans la province de Farah et de Mansour Dadullah dans la province de Zabul qui aurait annoncé sa volonté de rejoindre l’ISKP avec ses 600 combattants. L’ISKP est alors une structure éclatée territorialement et incapable de soutenir réellement les commandants qui lui ont fait allégeance. Rauf Khadem perd rapidement des dizaines de combattants dans des assauts menés par les forces spéciales des Taliban dans le district de Kajakai (Helmand), et est lui-même tué par un drone américain en février 2015. Les combattants de l’ISKP dans la province de Farah sont éliminés dès le mois de mai 2015. Enfin, en août 2015, les débuts d’une offensive sur ses positions et des négociations avec les dirigeants de l’Émirat islamique contraignent Mansour Dadullah à rentrer dans le giron des Taliban. Privés de soutiens logistiques et de renforts humains, les groupes dissidents ne peuvent soutenir les assauts des red units [3] mobilisés dans toutes les régions du pays. Dès septembre 2015, les efforts des Taliban se portent sur la province de Nangarhar, bastion de l’ISKP. En mai 2016, le mollah Mansour, successeur du mollah Omar, est tué dans une frappe de drone à la frontière du Baloutchistan pakistanais. Chef contesté, il est remplacé par une figure beaucoup plus consensuelle au sein des Taliban, Haibatullah Akhunzada. Ce revirement et les aménagements politiques qui lui font suite au sein du mouvement mettent un terme aux querelles internes et convainquent les derniers dissidents en dehors de Nangarhar de renoncer à l’ISKP.

On observe donc une hausse rapide des effectifs de l’ISKP entre août 2014 et mars 2015, pour atteindre environ 3 500 combattants, suivie d’une baisse toute aussi rapide qui ramène ces effectifs à environ 1 500 combattants, principalement à Nangarhar et Kunar. À compter de l’automne 2015, l’activité de l’ISKP se concentre donc dans ces deux provinces et dans les cœurs urbains, en particulier Kaboul et Djalalabad. Limité dans ses capacités, l’ISKP mobilise ses moyens dans des attaques meurtrières dans les villes afin de maintenir sa visibilité et entretenir la tension politique et médiatique. Le groupe utilise la brutalité de ses modes d’action et s’enracine durablement dans la clandestinité, notamment au sein de la capitale. Au moins trois cellules indépendantes seraient actives dans la ville de Kaboul, mettant en œuvre régulièrement des attaques nécessitant une organisation logistique et une discipline relativement élaborées [4].

La stratégie de l’ISKP s’est heurtée à la cohérence du mouvement Taliban et à sa capacité de réaction centralisée à même de lui opposer rapidement à la fois un contre-discours et une répression militaire coordonnés. De ce fait, en dehors des centres urbains où la présence des Taliban est minime, la seule région dans laquelle l’ISKP est parvenu à s’implanter durablement est l’est du pays, en particulier la province de Nangarhar et le sud de la province de Kunar.

Le cas particulier de Nangarhar

Pour comprendre l’ancrage territorial de l’ISKP et sa capacité à s’inscrire dans la durée dans le conflit en Afghanistan, il convient donc de se pencher de façon plus spécifique sur le cas particulier de la province de Nangarhar. C’est dans cette province que le groupe s’est installé en 2015 en prenant le contrôle de huit des vingt-deux districts. C’est également cette province qui a été le théâtre principal de la confrontation entre les Taliban et l’ISKP.

La province de Nangarhar est frontalière des zones tribales pakistanaises et en particulier des districts de Mohmand, Khyber et Kurram, dans lesquels le TTP était particulièrement actif. C’est donc naturellement dans ces districts que l’ISKP s’est rapidement développé [5]. Les politiques pakistanaises et afghanes sur la zone frontalière de la province de Nangarhar ont pour effet le passage des militants pakistanais chassés par les opérations militaires dans les zones tribales et des réfugiés afghans présents au Pakistan [6]. Or ces réfugiés, pour certains au Pakistan depuis les années 1980, n’ont plus aucune attache territoriale ou familiale en Afghanistan [7]. Cet apport démographique exogène a contribué à la déstabilisation de la région en fournissant un vivier de recrutement important pour tous les groupes armés qui gravitent dans cette province.

Les réseaux gouvernementaux et Taliban qui structurent le reste du territoire afghan étaient faibles dans cette région. Officiellement, le sud de Nangarhar est contrôlé par le gouvernement jusqu’en 2015. Mais les forces afghanes ne contrôlaient en réalité que les centres urbains et quelques axes routiers, laissant le reste à la gestion de milices locales plus ou moins officielles. Sclérosées par les luttes tribales et le clientélisme, l’autorité de l’administration est rejetée depuis le début des années 2010 dans toute la province. Cet état de fait s’est étendu aux forces de sécurité afghanes dès le retrait international de 2014. Elles se sont alors cantonnées à un rôle défensif et ont peu à peu abandonné tout contrôle des zones rurales dans les districts qui bordent le massif de Spin Ghar [8].

Dans le reste de l’Afghanistan, ce recul des autorités étatiques aurait entraîné l’établissement de l’administration parallèle des Taliban et l’affirmation de leur contrôle sur le territoire par une gouvernance effective. Cependant, l’insurrection dans la province de Nangarhar a toujours été particulièrement chaotique et difficile à rallier pour le commandement centralisé des Taliban. L’abondance de volontaires et la densité des réseaux de trafics d’armes et de fonds depuis le Pakistan permettent à des commandants locaux d’acquérir rapidement une certaine notoriété, et les moyens humains et matériels de s’affranchir d’une tutelle trop stricte. La structure tribale des clans pachtouns de l’est est également propice aux guerres d’influence et à la désunion. En conséquence, au moins treize groupes armés étaient actifs dans le sud de la province lors de l’apparition de l’ISKP. Les gouverneurs clandestins des Taliban y ont le plus grand mal à faire respecter par les combattants les règles de conduite décrites en première partie, ou à mettre en place une administration civile [9]. Une partie des groupes armés s’engage dans des activités criminelles pourtant interdites par les Taliban [10]. L’absence de gouvernance dans les régions rurales de la province s’est traduite par une grande perméabilité à la propagande de l’EI et par l’adhésion rapide de groupes de combattants peu concernés par le projet général des Taliban.

Dans la majeure partie des zones pachtounes de l’Afghanistan, y compris à Nangarhar, les solidarités sociales et communautaires empêchent les groupes armés de se livrer à des comportements de prédation et limitent leur multiplication. Le caractère traditionnellement local du recrutement des groupes insurgés en Afghanistan, notamment des Taliban, favorise la coopération et les compromis avec les populations. En revanche, dans les clans Shinwari des districts d’Achin, de Deh Bala ou de Nazian et dans les clans Mohmand de Kot et de Bati Kot, les structures tribales ont été fragilisées par les luttes de pouvoir intestines encouragées par les ingérences de l’administration de Kaboul, mais aussi et surtout par les forces américaines [11] et l’ISI pakistanais. De nombreux notables tribaux ont collaboré avec l’un ou l’autre de ces acteurs, souvent par des moyens indirects ou par le biais de la corruption. Craignant les insurgés, ils vivent aujourd’hui à Kaboul ou Djalalabad, voire à l’étranger et n’exercent plus qu’un rôle symbolique souvent non reconnu par le reste de leur communauté [12]. Privées de responsables tribaux ou affaiblies par leurs dissensions internes, les communautés n’ont pu opposer une résistance cohérente au développement de l’ISKP. De surcroît, jouant de ces divisions et du manque de réaction des communautés, le groupe a encore aggravé cette désorganisation sociale en exécutant fréquemment les responsables locaux et en poussant les populations au départ.

De fait, il a été particulièrement compliqué pour les Taliban d’opposer un front uni et cohérent face à l’accroissement des effectifs de l’ISKP et à sa croissance territoriale. Le manque de cohérence de leurs réseaux, la fragmentation de leurs unités et le soutien plus faible des populations de la région ont fortement grevé leur capacité de réponse opérationnelle. Il faut attendre septembre 2015 pour que les Taliban commencent à regagner du terrain sur l’ISKP dans Nangarhar, au prix d’une mobilisation massive de combattants des provinces voisines (jusqu’à 2000) et de la concentration de leurs red units [13]. À la fin de l’année 2015, l’ISKP avait déjà perdu le contrôle de quatre des huit districts et se trouvait assiégé dans les districts d’Achin, de Kot, de Nazyan et de Deh Bala.

À partir de mars 2017, les dernières possessions territoriales de l’ISKP dans les vallées de Mamand et de Pekha dans le district d’Achin concentrent les efforts militaires de l’ensemble des parties prenantes au conflit afghan. Les forces de sécurité afghanes, les forces spéciales américaines, les Taliban et des milices d’autodéfense mobilisées et armées par les autorités combattent de façon plus ou moins coordonnée. L’ISKP bénéficie de ravitaillement depuis les districts pakistanais d’Orakzai et de Khyber et effectue des incursions dans la province voisine de Kunar.

Les pratiques violentes de l’ISKP dans les zones qu’il contrôle ont contraint une majorité des populations à fuir vers les centres de district et les zones sous contrôle du gouvernement ou des Taliban. Les rumeurs d’atteintes ou de spoliations de propriétés, d’enlèvements de femmes, ou de violences faites aux enfants sont monnaie courante et soulignent l’importance de ce ressentiment parmi la population [14]. Ces rumeurs, fondées ou non, renvoient systématiquement à des éléments touchant à l’honneur pachtoun tel que décrit dans le Pashtunwali, en particulier la terre et les femmes [15]. Ces atteintes à l’honneur collectif qui ne peuvent être lavées que dans le sang expliquent certains soulèvements ponctuels. Le gouvernement de Kaboul a ainsi armé des civils chassés par l’ISKP, qui ont largement contribué à la reconquête de leurs districts.

Conclusion

Le cas particulier de la province de Nangarhar souligne les divergences doctrinales et politiques de l’EI et des Taliban. Il illustre d’une part le succès singulier de l’ISKP dans cette région en comparaison de ses tentatives ailleurs dans le pays, et d’autre part son incapacité à s’inscrire dans la durée faute d’adhésion des populations et d’adaptation aux spécificités locales. Malgré son ancrage dans les zones tribales pakistanaises, le manque de profondeur stratégique n’a pas permis à l’ISKP de s’opposer durablement aux Taliban. Ces derniers ont en revanche fait la démonstration de leur capacité à mobiliser et concentrer rapidement un nombre très important de combattants, mais aussi à adapter leur communication locale et internationale pour faire face à une menace nouvelle.

Première réelle contestation du monopole des Taliban sur l’insurrection afghane depuis leur chute en 2001, le développement de l’ISKP a montré la profondeur et la résilience de l’organisation des Taliban, y compris dans des provinces où elle était moins établie. C’est au premier chef l’ancrage local qui a manqué à l’ISKP sur le long terme, et c’est également cet ancrage local qui fait la force des Taliban dans les zones rurales. La capacité de l’EI à se développer en offrant un contre-discours et à mobiliser des franges marginales de la population afghane contre les Taliban mais aussi contre le gouvernement, les élites locales et les minorités religieuses, a toutefois mis à nu les faiblesses du discours de l’Émirat islamique et souligné ses incohérences. Cela a également montré l’ouverture, réelle, d’une partie de la population mais aussi de soutiens financiers extérieurs, aux positions idéologiques de l’EI.

Lire la partie 1

Publié le 18/06/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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