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L’Égypte de Mohammed Morsi de retour sur la scène moyen-orientale ?
Article publié le 03/10/2012

Par Jean Marcou

Jean Marcou est actuellement Professeur des Universités à l’IEP de Grenoble (France) après avoir été pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul où il a dirigé, de 2006 à 2010, l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT – http://ovipot.hypotheses.org/). Il a été aussi directeur de la Section francophone de la Faculté d’Économie et de Sciences Politiques de l’Université du Caire (Égypte), entre 2000 et 2006.
A l’IEP de Grenoble, il est directeur des relations internationales et dirige également le Master « Intégration et Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient. » Ses principaux champs d’enseignement et de recherche concernent la vie politique turque (Constitutions, élections et partis politiques…), les transitions politiques dans le sud de l’Europe, l’Union européenne, et l’évolution des équilibres politiques au Moyen-Orient (vue notamment au travers de la politique étrangère turque).

Catalogué initialement comme un second couteau des Frères musulmans, Mohamed Morsi, le président égyptien élu en juin 2012, a pris, plus rapidement que prévu, la mesure de ses nouvelles fonctions. Après avoir réussi à évincer, le 12 août 2012, le maréchal Tantaoui, (président du Conseil supérieur des forces armées et ministre de la défense depuis 21 ans), qui encadrait la transition politique engagée depuis le départ de Hosni Moubarak, c’est sur le terrain diplomatique que le nouveau chef de d’Etat égyptien a entrepris de s’imposer, réservant ses premières flèches à l’Iran.

Le discours de Téhéran

Alors que les Turcs ont boudé le sommet des non-alignés qui s’est tenu à Téhéran les 30 et 31 août 2012, en estimant qu’il s’était mué en une opération de propagande en faveur des projets nucléaires de la République islamique, Mohammed Morsi a choisi de s’y rendre en personne, ce que n’aurait jamais fait son prédécesseur. Pourtant, en dépit des espoirs iraniens que cette démarche a suscités, et d’un certain nombre de commentaires hâtifs analysant l’événement comme l’amorce d’un rapprochement de l’Egypte d’un pays qu’elle ne reconnaît plus depuis la Révolution islamique de 1979, ce déplacement a cueilli à froid le régime des Mollahs.

Mohammed Morsi n’est en effet resté que 4 heures à Téhéran, le 30 août 2012, justifiant sa présence par la nécessité de transmettre aux dirigeants iraniens, la présidence tournante des non-alignés, que son pays exerçait depuis le sommet de Charm-el-Cheikh, en 2009. L’accomplissement de cette besogne formelle, dont un ministre aurait pu se charger, l’a vu de surcroît prononcer un discours dénonçant sévèrement les exactions du régime de Bachar el-Assad, au point d’amener les Iraniens, pris de court, à en falsifier la traduction, en remplaçant notamment le mot « Syrie » par « Bahreïn » ! Cette adresse au vitriol, dont la presse égyptienne a largement rendu compte, a calmé l’inquiétude produite initialement dans le camp occidental par l’annonce de la visite de Morsi en Iran, mais elle a relancé les supputations sur les orientations de la nouvelle politique étrangère de l’Égypte.

Une « diplomatie équilibrée », des contraintes persistantes

En se présentant comme un héritier de la révolution lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies le 26 septembre 2012, Mohamed Morsi, premier président civil égyptien élu au suffrage universel, a voulu faire comprendre que sa politique étrangère entendait être plus légitime et donc plus à l’écoute de ce qu’attendent ses concitoyens, que celle de ses prédécesseurs. La « diplomatie équilibrée », qu’il affirme vouloir mettre en œuvre, doit permettre à l’Egypte d’être moins soumise à l’Occident, tout en faisant preuve de réalisme et en ne reniant pas ses alliances. Toutefois, dans cette entreprise, Mohamed Morsi reste tributaire de contraintes qui ne sont pas très éloignées de celles qui pesaient naguère sur Hosni Moubarak.

Il ne peut d’abord prendre le risque d’indisposer l’Arabie saoudite, véritable poumon financier de son économie et plus que jamais inquiète des projets nucléaires de l’Iran, qu’elle suspecte depuis toujours d’avoir des visées prosélytes dans la région. Il demeure par ailleurs très dépendant de l’aide américaine (1,7 milliards de dollars, la deuxième au monde après celle que les Etats-Unis fournissent à Israël) et du soutien du FMI auquel il envisage désormais d’emprunter 4,8 milliards de dollars pour faire face à ses échéances prochaines. Sur le plan politique, les Etats-Unis ont soutenu, pendant l’été 2012, le président égyptien dans son bras de fer avec le maréchal Tantaoui, mais ils ont été déçus par sa passivité face aux violentes manifestations, qui ont eu lieu devant leur ambassade au Caire le 13 septembre 2012, en réaction au film « L’innocence des musulmans ». Exaspéré, Barack Obama a fait savoir sèchement que, si son pays ne voyait pas l’Egypte comme une « ennemie », il ne la considérait pas non plus comme « alliée », une manière de faire comprendre au nouveau président égyptien qu’il devait encore faire ses preuves. Pour sa part, le 23 septembre 2012, avant de se rendre l’Assemblée générale de l’ONU à New-York, Mohamed Morsi a répondu que les Etats-Unis étaient de « vrais amis », tout en laissant ouverte la question de savoir s’ils étaient des « alliés ». Quoi qu’il en soit, son comportement et ses initiatives diplomatiques seront également suivis de très près par Israël, avec lequel l’Égypte a conclu depuis 1979, sous l’égide de Washington, des accords de paix, que Mohamed Morsi a assuré ne pas vouloir remettre en cause, mais dont il a rappelé habilement aux Etats-Unis qu’ils prévoyaient le retrait complet des troupes israéliennes de Cisjordanie et l’autonomie pour les Palestiniens ; autant de dispositions restées inappliquées à ce jour.

A ces contingences internationales s’ajoutent des contraintes nationales qui ne sont pas minces. En dépit des efforts faits pour rassurer ses partenaires occidentaux, ce président issus des Frères musulmans doit s’employer à ne pas mécontenter sa base, comme l’avait fait Hosni Moubarak en s’alignant sur les positions américaines. Il doit en outre ménager les salafistes, particulièrement réactifs aux questions de politique étrangère (relations avec Israël, les Etats-Unis…), et très hostiles, pour des raisons confessionnelles, à l’Iran chiite. À Téhéran, d’ailleurs, dans son discours au sommet des non-alignés, Mohamed Morsi n’a pas manqué de saluer la mémoire des califes sunnites, pour la plus grande satisfaction de Nader Bakkar, le porte-parole du parti salafiste al-Nour, qui a qualifié sur Twitter le nouveau président égyptien de « héros ».

Rendre sa place à l’Égypte au Moyen-Orient

La nouvelle donne diplomatique, que Mohamed Morsi souhaite impulser, se fera donc dans la nuance et usera de symboles. Effectuant significativement son premier déplacement officiel en Arabie saoudite, le 11 juillet 2012, le nouveau chef de l’État égyptien s’est employé à en rassurer les dignitaires, s’engageant implicitement à ne pas exporter la révolution égyptienne. Le royaume hachémite, qui reste une monarchie absolue aux mains de la famille Saoud et qui a écrasé, en mars 2012, la révolte bahreïnie, avec ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CGC), est malgré tout inquiet de voir que le plus peuplé des pays arabes choisit désormais son président et ses députés au terme d’élections libres et pluralistes. Le président Morsi a néanmoins rassuré son puissant voisin, en faisant valoir que la préservation de la sécurité des pays de la Péninsule arabique demeurait pour l’Egypte une sorte de ligne rouge à ne pas franchir. Il n’est pas sûr néanmoins qu’il soit parvenu à dépasser tous les malentendus qui perdurent avec l’Arabie saoudite, d’autant plus que lors de son séjour, il a imprimé sa marque en rencontrant la communauté égyptienne locale, ce que n’avaient jamais osé faire ses prédécesseurs.

Pour replacer l’Égypte au cœur du monde arabo-musulman, Mohamed Morsi se devait également de manifester un intérêt renouvelé pour la cause palestinienne. Depuis qu’il est élu, il n’a donc pas ménagé ses efforts pour en rapprocher les différentes factions. Dans cette entreprise, s’il n’a pas hésité, dans un esprit d’équité et de réalisme, à rencontrer son homologue, Mahmoud Abbas, il n’a pas caché non plus le caractère privilégié de sa relation avec le Hamas au pouvoir à Gaza, et son souhait d’assouplir le blocus qui pèse sur les populations de l’enclave palestinienne. Toutefois, l’attaque meurtrière perpétrée par des djihadistes contre un poste frontière égyptien dans le Sinaï, le 5 août 2012, a bien montré les risques de cette stratégie. Incident de frontière le plus grave avec Israël depuis les accords de paix de 1979, l’affaire a conduit le président égyptien à restaurer un contrôle drastique de sa frontière avec Gaza (fermeture pendant 20 jours du terminal de Rafah, destruction et scellement des tunnels de contrebande…) dans un mouvement qui a rappelé de façon saisissante les opérations coup-de-poing régulièrement conduites par les troupes de Hosni Moubarak.

En tout état de cause, la marge étroite dont il dispose n’a pas empêché le nouveau président égyptien d’afficher au grand jour ses ambitions régionales, ce qui s’est traduit, le 16 août 2012, lors du sommet extraordinaire de l’OCI à La Mecque, par sa proposition de constituer un groupe de contact, rassemblant l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Iran et la Turquie, pour résoudre la crise syrienne et prévenir les conflits au Moyen-Orient. La première réunion de ce groupe a lieu au Caire, le 17 septembre 2012, en l’absence du chef de la diplomatie saoudienne, qui n’a même pas daigné s’en excuser. Perçue comme un coup de bluff sans grand avenir, parce que rassemblant quatre pays dont les positions sur la crise syrienne paraissent peu conciliables, l’initiative d’emblée saluée par l’Iran, a néanmoins contribué à rendre à l’Egypte un rôle sur la scène moyen-orientale, en contournant au passage le Qatar et les Etats-Unis dont le monde arabe se méfie, et en concurrençant la Turquie, qui est au plus mal avec Téhéran, et affronte actuellement le problème des réfugiés syriens. Toutefois, Le Caire semble avoir entrepris un rapprochement durable avec Ankara, qui vient de lui consentir un prêt de 1 milliard de dollars. On sait que les Frères musulmans égyptiens, en dépit des préventions qu’ils peuvent avoir à l’égard de certains aspects politiques du « modèle turc », admirent très largement ses succès économiques et entendent s’en inspirer. Mohamed Morsi a d’ailleurs mis un point d’honneur, le 30 septembre 2012 à venir assister à Istanbul, au congrès de l’AKP, le parti de Recep Tayyip Erdoğan.

Conclusion

Cet activisme diplomatique égyptien pourrait aussi se manifester en direction de l’Afrique, qu’Hosni Moubarak avait eu tendance à négliger après l’attentat manqué contre lui à Addis-Abeba en 1995, ou en direction de l’Extrême Orient, Mohammed Morsi ayant effectué en Chine, à la fin du mois d’août 2012, un voyage remarqué, qui a été interprété comme le signe d’une volonté égyptienne de desserrer les étaux financiers américain et saoudien, en se tournant vers d’autres horizons et en entrant de plein pied dans la mondialisation. En réalité, les initiatives internationales du nouveau président égyptien ne peuvent que trancher avec l’impression d’immobilisme que donnait jusqu’à présent une politique étrangère égyptienne, d’abord atteinte par la sclérose du régime finissant de Moubarak, puis plongée dans l’incertitude après le déclenchement de la Révolution. Mais pour profiter de cette reprise, cette politique devra dépasser de simples effets d’annonce, et pouvoir compter sur un redressement économique durable et une stabilisation politique réussie.

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