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Julie d’Andurain, Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient, Trésors des archives du Quai d’Orsay

Par Mathilde Rouxel
Publié le 03/02/2017 • modifié le 27/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

L’ouvrage est divisé en cinq parties : « Un jeune Saint-Cyrien », « L’Afrique », « La Grande Guerre », « La Syrie et le Liban », « Le Conservateur militaire de Paris » – autant d’étapes dans la carrière militaire d’Henri Gouraud, qui permettent en 240 pages de parcourir une partie de l’histoire des colonies françaises. « Aussi loin que je me souvienne d’avoir pensé, j’ai toujours voulu être soldat », confie Henri Gouraud lui-même dans une dissertation de classes préparatoires au lycée Stanislas en 1887 sur le sujet « Expliquez vos raisons qui vous ont déterminé à embrasser la carrière militaire » (p. 15). Julie d’Andurain explique ainsi le cheminement du jeune Henri à l’école Saint-Cyr, et son départ pour les campagnes d’Afrique, dans lesquelles il se lance, malgré la désapprobation de son père. Ainsi commence l’aventure du jeune Gouraud au service de la France dans ses grandes entreprises coloniales de l’Afrique, débutées en 1875.

Il devient alors un « Soudanais », autrement dit un spécialiste de la région du Soudan. « Son acculturation passe d’abord par les récits de ses camarades » (p.35) écrit Julie d’Andurain : Gouraud se documente abondamment sur l’Afrique noire, tente de comprendre les populations locales, mais demeure « pénétré, comme d’autres officiers, par un devoir de civilisation, qu’on lui a inculqué et qui justifie leur action » (p. 36). En 1895, il est promu capitaine et est affecté aux affaires indigènes à Kayes, nouvelle capitale du Soudan, après avoir traversé le Sénégal. Il a pour mission de réfléchir notamment à la question des frontières du Soudan, qui doit être négociée avec les Touareg au nord, Babamba à l’est et Samory au sud. S’il se consacre à cette mission avec intérêt, il est néanmoins rapidement renvoyé au Sénégal, et poursuit sa tournée de l’Afrique noire.

Lors d’un passage à Paris, il se lie d’amitié avec Auguste Terrier, fondateur du Bulletin du Comité de l’Afrique française et s’engage à donner, pour le soutenir, diverses conférences en faveur de la colonisation. Sa correspondance épistolaire fut également exploitée par Auguste Terrier pour son Bulletin – les informations précises sont difficiles à recueillir, et de tels témoignages agrémentés de croquis permettent de satisfaire un plus large lectorat. « À la date où les deux compères mettent au point les modalités de cette pratique épistolaire, ils ignorent encore qu’ils vont devenir amis ; ils n’ont pas tout à fait conscience non plus qu’ils sont en train de forger les soubassements d’un lobbying colonial destiné à devenir extrêmement efficace » (p.54). La fuite et la capture de Samory, empereur du Wassoulou qui résista à l’avancée des Français en Afrique de l’Ouest, marque par ailleurs « un tournant dans la manière dont les officiers et les publicistes coloniaux utilisent les images venues des colonies » (p. 72) : elles ne sont plus tant produites à des fins personnelles ou scientifiques que pour justifier la colonisation.

L’arrestation de Samory offre de nouvelles perspectives à Gouraud, qui apparaît désormais comme un jeune officier loué pour sa capacité à se distinguer d’autres « Soudanais » français qui faisaient régner la terreur et ternissaient l’image des coloniaux. Il décide de quitter l’infanterie et de permuter dans la Coloniale ; il devient « Saharien ». Sa mission est de pacifier la région de Zinder, au nord. À ce moment-là également, la photographie devient un moyen de « valoriser dans les pages [du] Bulletin du Comité de l’Afrique française les officiers coloniaux » : son ami Auguste Terrier parle déjà à cette époque de « propagande » (p.96) pour qualifier cet usage de la photographie comme outil de communication.

En 1904, Gouraud part au Tchad, une région fraîchement administrée et où tout reste à faire, notamment l’unité territoriale, mission qui lui revient. Il est ensuite promu colonel et part en Mauritanie ; il réalise une tournée régionale pour obtenir le soutien des populations locales, monte des pelotons de méharistes, « infanterie montée combinant à la fois chameaux (pour le bât) et chevaux » (p. 103), qu’il engage au service de la colonisation. En 1911, il est envoyé au Maroc, où il doit opérer la « jonction des deux Maroc » orientaux (Oujda) et occidentaux (Fès) avec le soutien du général Lyautey. Les combats sont rudes mais la jonction des deux Maroc est officialisée en mai 1914. Julie d’Andurain insiste sur le rôle de Lyautay dans la formation de Gouraud à une utilisation politique de l’image ; ses photographies n’ont plus rien d’anodin, politiquement parlant.

Il rentre en France, et se rend compte lorsqu’il est blessé en 1915 que la guerre sera longue. Il perd son bras droit le 2 juillet 1915, mais tient à reprendre un commandement ; il succède au général Langle de Cary à la tête de la IVe armée sur le front de Champagne. Les tactiques évoluent en 1917, et Gouraud s’entend avec Pétain pour changer le mode opératoire à tous les niveaux de l’armée – sur le modèle de la méthodique utilisée en Afrique, « celle de l’organisation et de la préparation du terrain, de la maîtrise complète du renseignement sur l’adversaire qui permet l’attaque-surprise » (p. 147), ce qui conduit à la victorieuse bataille de Champagne du 15 juillet 1918 contre les Allemands.

À la fin de la Grande Guerre, le général Gouraud est envoyé en Syrie - un poste qu’il n’a pas sollicité, et qui l’oblige à quitter Strasbourg, où il avait été placé. Par ailleurs, si le pays a connu une situation compliquée pendant la guerre, le débarquement sur les côtes beyrouthines n’est pas aisé. L’accord espéré avec Fayçal est une impasse. Gouraud commence donc par sa traditionnelle tournée, destinée à obtenir le soutien des populations, et écoute les demandes des minorités, notamment la demande d’autonomie des Druzes libanais. Puisque « le Liban représente en effet aux Français l’ancrage maritime indispensable qui justifie leur présence », l’objectif est désormais la création d’un Grand Liban autonome. Celui-ci est hâtivement proclamé, le 1e septembre 1920. Mais la situation est difficile ; Gouraud se trouve rapidement confronté à des problèmes de budgets qui limitent le développement des structures, ce qui l’incite à adopter d’autres stratégies. Il décide en effet de s’investir dans la protection des découvertes archéologiques en lançant un programme archéologique dès son arrivée en 1919. C’est ainsi dans les arts et la culture que Gouraud marquera principalement le Liban et la Syrie, les questions politiques étant toujours en sursis, en raison des manques de crédits nécessaires au maintien des actions.

Une dernière partie de l’ouvrage est consacrée à sa carrière de gouverneur militaire à Paris. Julie d’Andurain insiste sur le fait que « le départ du général Gouraud de Syrie ne sonna pas le glas de sa carrière » (p. 214) : il est en effet promu gouverneur militaire et a désormais un rôle confortable de représentation de l’armée française. À son retour en France en 1923, il s’investit dans l’élaboration d’un mémorial pour les morts des armées de Champagne, qui lui tient à cœur dès la fin de la guerre. Il réalise à l’occasion de ces commémorations de nombreux voyages à travers l’Asie, mais aussi l’Afrique qu’il n’oublie pas. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il propose à Pétain d’écrire, pour soutenir l’effort de guerre, un ouvrage à la gloire de l’armée française, mais l’heure n’est pas à la littérature et Gouraud doit abandonner son projet. Il passe les dernières années de sa vie non loin de Vichy et décède le 19 septembre 1946 à Paris. Il est inhumé dans le monument aux morts des armées de Champagne.

Dans cet ouvrage riche, Julie d’Andurain a campé le portrait d’un personnage fondateur dans l’armée française dès la fin du XIXe siècle et retracer une histoire – illustrée – de la colonisation de l’Afrique noire et de la région de la Syrie et du Liban. Elle a également recontextualisé la fonction et l’influence de l’image photographique au fur et à mesure de l’avancement de Gouraud dans sa carrière, voyant dans ces 10 000 clichés conservés aux Archives du Quai d’Orsay les étapes de la construction d’une stratégie de communication et d’information par l’image – et les pierres fondatrices d’une « propagande » destinée à justifier la colonisation française en Afrique. Un glissement sémantique est intéressant à observer, que l’on peut par ailleurs suivre tout au long de ce livre remarquable, abondamment illustré et précieux de sources primaires (lettres de Gouraud, cartes) qui permettent aux lecteurs de plonger aisément dans une époque en pleins bouleversements.

Julie d’Andurain, Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient, Trésors des archives du Quai d’Orsay, éditions Pierre de Taillac, Paris, 2016, 240 pages.

Publié le 03/02/2017


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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