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John Bagot Glubb (1897-1986), ou les ambigüités d’une figure de l’impérialisme britannique au Moyen-Orient (1/3)
Article publié le 27/09/2019

Par Myriam Yakoubi

Myriam Yakoubi est maître de conférences en civilisation britannique à l’Université Toulouse Jean-Jaurès et membre du laboratoire CAS (EA 801). Agrégée d’anglais, elle a soutenu en 2016 une thèse intitulée « La relation anglo-hachémite (1914-1958) : une romance anglo-arabe ». Elle s’intéresse aux représentations du Moyen-Orient chez les Britanniques de l’empire ainsi qu’à la coopération entre pouvoir impérial et élites locales.

John Bagot Glubb est l’une des grandes figures de l’impérialisme britannique au Moyen-Orient. Sa carrière s’étendit sur plusieurs décennies, couvrant à la fois la période mandataire de l’entre-deux-guerres et la décolonisation. Après avoir passé dix ans en Irak, il devint, en 1930, le commandant en second de la Légion arabe de Transjordanie avant d’en prendre la tête en 1939 et jusqu’en 1956. Il fut l’un des fondateurs de l’armée de ce pays, jouant ainsi un rôle de premier plan dans la construction de l’État jordanien, tout en continuant d’exercer une influence de premier plan bien au-delà de l’indépendance formelle de la Transjordanie en 1946. Incarnant la persistance de l’influence britannique dans ce pays et plus largement au Moyen-Orient après la Seconde Guerre mondiale, Glubb devint la cible des forces nationalistes, ce qui explique son renvoi brutal par le jeune roi Hussein (1935-1999) en mars 1956, quelques mois seulement avant la crise du canal de Suez.

Jeunesse et formation : l’empire en filigrane

Glubb naquit en 1897, année du jubilée de diamant de la reine Victoria, une période souvent considérée à la fois comme l’apogée de l’empire et comme le début d’un déclin, annoncé par Rudyard Kipling dans son poème « Recessional ». Né d’un père originaire du Devon et des Cornouailles et d’une mère anglo-irlandaise, Glubb était issu de la petite noblesse terrienne. Il vit le jour dans le Lancashire, une région qui prospéra pendant la Révolution industrielle grâce au coton des colonies. Avec un grand-père ayant servi dans l’administration militaire britannique en Inde et un père militaire de carrière au sein du génie, Glubb était un pur produit de l’Empire britannique, avec lequel il entra en contact dès son enfance. Au gré des affectations de son père, la famille vécut en effet à Hong-Kong ou à l’Île Maurice, où Glubb se familiarisa avec le français, appris grâce à une gouvernante. Grâce à une bourse, il fut d’abord Scolarisé à Sheltenham, prestigieux établissement privé et typiquement victorien qui formait les jeunes hommes aux carrières militaires et coloniales, avant d’entrer à l’Académie militaire royale de Woolwich. En avril 1915, il rejoignit, comme son père, les Royal Engineers, un corps d’armée qui s’illustrait pour ses travaux d’ingénierie aux quatre coins de l’empire, facilitant ainsi le contrôle des territoires sous domination britannique. Mais c’est d’abord en France et en Belgique qu’il fut envoyé pour combattre. S’il vécut les horreurs de la guerre de tranchée, Glubb tira de cette expérience un fort esprit de camaraderie. Très imprégné du sens du devoir, il s’efforça d’être un gentleman, c’est-à-dire, selon lui, plus qu’un jeune homme bien né, quelqu’un incarnant une forme de droiture morale.

Les débuts de Glubb au Moyen-Orient : l’Irak comme terrain d’entraînement

Après la Première Guerre mondiale, redoutant l’ennui, il se porta volontaire pour être envoyé en Irak, où, depuis l’été 1920, les Britanniques faisaient face à un soulèvement tribal déclenché par leur occupation du pays, qui durait depuis 1914, et l’annonce que celui-ci allait officiellement rentrer dans l’orbite impérial britannique en tant que mandat de la Société des Nations. Lorsque Glubb arriva dans ce pays en octobre 1920, la révolte irakienne touchait à sa fin. Il eut alors pour tâche d’effectuer divers travaux de construction et de réparation des infrastructures du pays, des travaux manuels au cours desquels il entra en contact avec des ouvriers indiens et arabes. Il fut immédiatement frappé par l’hospitalité des populations locales, dont il apprit les coutumes avec humilité et une réelle ouverture d’esprit.

Au lendemain de la révolte irakienne de 1920, les Britanniques, dont les troupes occupaient depuis la fin de la guerre Constantinople, l’Égypte, la Palestine, la Perse et l’Irak, décidèrent de réviser leur politique moyen-orientale afin de réduire ces engagements militaires considérables et bien trop coûteux. En mars 1921, Winston Churchill, alors ministre des Colonies, présida la Conférence du Caire, lors de laquelle fut prise la décision de créer des régimes arabes favorables aux intérêts britanniques en Irak ainsi qu’en Transjordanie, le territoire largement désertique et peu peuplé situé à l’est du Jourdain, et qui faisait officiellement partie du mandat britannique sur la Palestine. Une monarchie fut ainsi créée de toute pièce en Irak tandis que la Transjordanie devenait un simple émirat. À la tête de ces nouvelles entités politiques, les Britanniques placèrent les fils du Chérif Hussein, chef de la dynastie hachémite, une des grandes familles descendant du prophète Mohammed et alliée des Britanniques pendant la guerre.

Restait l’aspect sécuritaire de la gestion de ces nouveaux territoires. Afin de rapatrier les nombreux bataillons engagés dans la région, l’aviation prit le relais. L’air control, véritable doctrine militaire, devint ainsi la pierre angulaire de la stratégie britannique au Moyen-Orient.

De la Méditerranée au golfe Persique, des bases aériennes allaient ponctuer toute la région et relier les territoires sous contrôle britannique entre eux. Au niveau local, les bases de la Royal Air Force avaient également une fonction coercitive. En Irak et en Transjordanie, les Britanniques furent confrontés à l’hostilité des tribus nomades ou semi-nomades qui entendaient conserver leur statut à la marge des systèmes politiques, refusant, comme elles le faisaient sous les Ottomans, de payer des impôts et plus largement de reconnaître l’autorité et la légitimité de l’État.

C’est dans ce cadre politique et militaire nouveau que Glubb débuta sa carrière en Irak. Entre 1922 et 1924, il fut impliqué dans des activités de renseignement afin de surveiller la frontière avec la Turquie. Avant même la fin de la guerre, les autorités ottomanes avaient protesté contre l’intégration de la province de Mossoul à l’Irak occupée par les Britanniques. Ainsi, la frontière entre les deux pays était disputée, un litige qui ne fut réglé qu’en 1926, lorsque la Société des Nations arbitra en faveur de l’Irak, qui conserva la province à l’intérieur de ses frontières.

Alors que Glubb est aujourd’hui connu pour son admiration des tribus bédouines avec lesquelles il travailla en Jordanie, à partir de 1924, il participa à soumettre les populations tribales d’Irak par la force. Opérant d’abord dans le sud du pays puis plus tard davantage vers le nord, près de la frontière syrienne, mais toujours dans les régions marécageuses bordant l’Euphrate, il travailla pendant plusieurs années avec la Royal Air Force, chargée de bombarder les tribus récalcitrantes. Grâce à ses cartes et à ses repérages, il guidait au sol les pilotes qui intervenaient dans des appareils aux cockpits ouverts, gênés par le manque de visibilité provoqué par la poussière et le sable, une aide sans laquelle ils eurent été incapables d’identifier leurs cibles correctement. En se remémorant cet aspect de sa carrière, Glubb soulignait que les Britanniques étaient pleinement satisfaits de ce nouveau système répressif qui leur permettait de bombarder des tribus hostiles « après le petit-déjeuner » et de rentrer au Quartier Général de Nasiriya « avant l’heure du déjeuner » (1).

Ce rôle fondamentalement coercitif ne l’empêchait pas de continuer à fréquenter et selon lui, à apprécier les populations locales et leur mode de vie, un attachement peu compatible avec la nature de ses fonctions et qui l’amena parfois à se sentir coupable. Par exemple, en 1924, il entra en contact avec une tribu vivant près de la ville de Samawa, qui refusait de reconnaître l’autorité du gouvernement irakien alors même que ce dernier voulait contrôler la zone à cause du passage de la ligne de chemin de fer reliant Bassora à Bagdad. Glubb mena les négociations, rencontrant le chef de la tribu à plusieurs reprises. Bénéficiant de l’hospitalité de la tribu alors même qu’il savait que celle-ci risquait d’être bombardée, il se mit à culpabiliser. Lors d’un entretien, il raconta : « Ainsi, une fois de plus, je me suis dit ’Quel mufle je suis ! Je vais là-bas, je mange leur nourriture et je bois leur thé alors qu’en fin de compte je les espionne pour qu’ils se fassent bombarder’ » (2). Faisant fi de la nature confidentielle de sa mission, il décida de tout révéler au chef de la tribu, qui ne changea cependant pas d’avis. Par conséquent, quelques jours plus tard, la tribu fut bombardée, Glubb guidant lui-même l’escadron. La tribu se rendit presque immédiatement et Glubb affirma que les bombardements ne firent que des dégâts matériels. En outre, Glubb expliqua que la tribu ne fut pas traumatisée et n’eut pas de ressentiment à l’égard du gouvernement car seules des habitations très précaires faites de roseaux furent détruites, que la tribu reconstruisit en quelques semaines. Elle finit donc par payer des impôts au gouvernement irakien, qui fit en sorte qu’elle ait un accès à l’eau potable afin d’améliorer ses conditions de vie. Glubb se félicita de cette stratégie qui eut selon lui un effet d’entraînement sur les autres tribus de la région. Aussi pensait-il avoir pacifié une grande partie de la vallée de l’Euphrate sans faire de victimes ou presque (3). Cette anecdote illustre l’ambigüité fondamentale de Glubb au sujet des moyens à adopter afin de faire accepter l’ordre colonial aux populations locales, entre persuasion et pratiques coercitives.

Au bout de cinq ans passés à protéger les intérêts du nouvel État irakien sous mandat britannique, Glubb atteignit la limite du détachement qui l’avait autorisé à exercer en Irak tout en restant officiellement soldat dans l’armée britannique. À ce stade, il dut faire un choix : rester dans l’armée et rentrer en Grande-Bretagne avant d’être probablement affecté ailleurs ou démissionner afin de pouvoir rester en Irak. Dans Soldat avec les Arabes, l’un des récits de son expérience au Moyen-Orient, il écrivit : « Mais après avoir passé cinq ans parmi les Arabes, je décidai de modifier ce qui avait été la base de toute ma carrière. Je pris la résolution de démissionner et de consacrer ma vie aux Arabes. Ma décision était surtout sentimentale. Je les aimais » (4). Cette confession illustre le vif intérêt que Glubb ressentit très tôt dans sa carrière pour les populations arabes et en particulier les tribus d’Irak et de Jordanie. Très inspiré par sa foi chrétienne, il s’efforça d’être l’instrument d’un impérialisme à visage humain, une mission non dénuée d’ambigüités, pour ne pas dire de contradictions.

À partir de 1926, ce fut donc en tant qu’employé du gouvernement irakien qu’il exerça les fonctions d’administrateur civil des provinces de Hilla et Diwaniya. Dans le cadre de ces fonctions plus politiques, il dut notamment gérer la collecte des impôts et le règlement des conflits entre tribus. Depuis 1923, la Royal Air Force était engagée contre les Ikhwan, ces guerriers qui étaient le fer de lance des conquêtes d’Ibn Saoud dans la péninsule Arabique et qui se livraient à des incursions en territoire irakien. À la fin des années 1920, tandis que ces incursions continuaient, Glubb fut envoyé à la frontière et il eut l’idée de former une force de police composée des bédouins vivant en territoire irakien et qui étaient les victimes de ces hommes qui traversaient la frontière pour leur voler du bétail. Cette fois, c’est la Royal Air Force qui soutenait les efforts de cette force de police au sol que Glubb organisa dans un système assez efficace et dissuasif, précurseur de ce qu’il allait accomplir avec tant de succès en Transjordanie.

C’est en 1929 qu’il se rendit pour la première fois dans l’émirat voisin afin de récupérer du bétail volé par des tribus transjordaniennes en territoire irakien. Les autorités de l’émirat étaient elles aussi confrontées à des incursions de tribus venant du territoire d’Ibn Saoud, et proposèrent un poste à Glubb l’année suivante. Comme son contrat avec le gouvernement irakien touchait à sa fin, et que l’indépendance de l’Irak, qui était déjà en négociation, allait entraîner une réduction du personnel britannique, il accepta.

Lire la partie 2

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- La légion arabe
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (2/6). La Grande-Bretagne en Mésopotamie : 1920, l’année cruciale
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (3/6). L’insurrection de l’été 1920 et ses conséquences
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (4/6). Penser le désengagement : vers la Conférence du Caire
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (5/6). La Conférence du Caire (12 au 30 mars 1921) : enjeux et débats
- La Royal Air Force et l’Irak 1918-1922 (6/6). Les résultats de la conférence du Caire : l’accession de Fayçal au trône d’Irak et la prise de commandement des opérations par la RAF : l’adoption de l’Air Control
- Le lien Méditerranée-Golfe Persique. Du Chemin de fer de l’Euphrate au Chemin de fer de Bagdad. Aperçu historique
- Vivre au Moyen-Orient pendant la Première Guerre mondiale (1/2) : des conditions de vie difficiles
- Mouvements migratoires et migrants au Moyen-Orient pendant la Première Guerre mondiale
- Myriam Benraad, Irak : de Babylone à l’État islamique, idées reçues sur une nation complexe
- En lien avec l’actualité en Irak : sunnites et chiites en Irak, du mandat Britannique à la guerre Iran-Irak
- Entretien avec Pierre-Jean Luizard – La question irakienne, du mandat britannique à l’Etat islamique en Irak et au Levant

Notes :
(1) Transcription d’un entretien avec John Bagot Glubb réalisé par l’Imperial War Museum, 26 mars 1979, Fonds Glubb, GB 165-0292, acquisition de 1986, boîte 15, Middle East Centre Archive, Oxford.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) John Bagot Glubb, Soldat avec les Arabes, Paris, Plon, 1958, p. 1.

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