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Jean-Mathieu Boris, Combattant de la France Libre. Compte rendu et entretien avec Jean-Mathieu Boris
Article publié le 08/10/2012

Par Chloé Domat

Jean-Mathieu Boris est né en 1921, il n’est ni écrivain ni historien mais témoin et acteur d’une époque.
En 1940, âgé à peine de 19 ans, ce jeune taupin (élève de classe préparatoire scientifique) issu d’une famille juive se retrouve pris dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale. Fidèle à une tradition familiale qui le pousse à l’engagement, il quitte la France pour un combat de résistance qui durera 5 ans, de l’Angleterre où il reçoit sa première formation jusqu’en Allemagne, en passant par le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord où il officie comme combattant de la France Libre dans la célèbre bataille de Bir Hakeim. Chef d’entreprise depuis la fin de la guerre, Combattant de la France Libre est son premier ouvrage. C’est motivé par les questionnements incessants de ses petits enfants, que soixante dix après, il retrouve ses carnets de note, son journal de bord et commence l’écriture de ses souvenirs.

Un témoignage historique rare et d’une humilité poignante qui fait revivre au lecteur une phase méconnue de la Seconde Guerre mondiale du point de vue de l’individu, du soldat. D’une manière très humaine, on sent tout au long du récit Jean-Mathieu Boris évoluer, se transformer ; on suit ses questionnements, sur la religions, la mort, le combat ou les femmes.
Jean-Mathieu Boris ne reconstruit pas un passé glorifié ; au contraire, il se défend sans cesse contre le qualificatif de héros qui lui est souvent attribué et décrit ses souvenirs avec simplicité et humour. Selon lui, un héros est « celui qui prend une initiative sans y être obligé tout en sachant que celle-ci peut le mener à la mort », lui était un militaire et n’a fait qu’obéir aux ordres.

L’ouvrage débute le 27 juin 1938. C’est histoire d’une « Guerre Annoncée ». Jean-Mathieu Boris a alors 17 ans, vit une première histoire d’amour et se prépare à entrer en classe préparatoire de mathématiques. Une dernière année d’insouciance. Si la guerre se fait sentir, ce n’est qu’en 1940 qu’elle est officielle. Jean-Mathieu Boris a eu le temps de repenser à l’engagement de sa grand-mère lorraine qui avait quitté Metz en 1871 pour ne pas devenir allemande, à son père et son oncle combattants de 1914-1918, et de prendre une décision ferme : « je devais aller me battre ». Il refuse l’armistice et cherche à combattre là où ce sera possible : avec l’armée d’Afrique.
Il descend vers Saint Jean de Luz où, déguisé en polonais pour éviter les barrages qui interdisaient aux Français de quitter le territoire, il monte dans une embarcation. Alors qu’il souhaitait débarquer au Maroc, c’est en Angleterre à Plymouth que son bateau le dépose pour rejoindre les hommes du général de Gaulle.
Vient alors le temps de la « Formation » Jean-Mathieu Boris est affecté à l’artillerie comme tous les taupins, et devient canonnier. Mais la confusion règne de l’autre coté de la Manche et vite, l’ennui le gagne. En septembre 1941, on lui annonce qu’il part avec un petit groupe d’aspirants rejoindre les Forces de la France Libre au Moyen-Orient. En effet après des combats fratricides entre les troupes vichystes et celles de de Gaulle, la première brigade française libre voyait le jour en Syrie. En raison des menaces italo-germaniques en Méditerranée, le bateau qui part d’Angleterre doit faire le « Tour de l’Afrique » avant de rejoindre le Liban. Durant le voyage qui dure près de trois mois, Jean-Mathieu Boris lit Gide, s’émerveille des poésies d’Edgar Allen Poe et écoute les symphonies de Beethoven.
Fin décembre 1941, la première brigade légère française libre commandée par le général Koenig quitte ses positions en Syrie et au Liban pour rejoindre l’Egypte puis la Libye. Cette brigade regroupe des légionnaires, des fusiliers marins, des sapeurs mineurs, des troupes du Maghreb, d’Afrique Centrale, du Pacifique… Jean-Mathieu Boris rejoint naturellement les artilleurs. La première rencontre avec l’ennemi se fait après avoir reçu l’ordre de se mettre « En position à Bir Hakeim ».
Bir Hakeim est une petite position protégée par des champs de mines dans le sud-est du désert libyen, tout au sud du dispositif britannique. Un no man’s land balayé des tempêtes de sable et envahi par les mouches. Pour autant Jean-Mathieu Boris relate avec humour son arrivée. Il se souvient notamment que les Anglais, pour pallier à l’ennui, avaient même installé un parcours de golf… Mais l’allégresse ne dure que peu de temps et rapidement une bataille de quinze jours s’engage contre les forces de l’Axe. Du 27 mai au 11 Juin, 3 700 hommes combattent plus de 30 000 assaillants. Jean-Mathieu Boris décrit un affrontement qui se divise en quatre phases, une première attaque italienne du 27 au 31 mai, une tentative de la part de la France libre de poursuivre l’ennemi jusqu’au 2 juin, puis un nouvel encerclement/bombardement du 2 au 10 juin jusqu’à la sortie finale dans la nuit du 10 au 11 juin. Durant cette période, qui est aussi le baptême du feu pour Jean-Mathieu Boris alors âgé de 21 ans, les soldats font preuve d’une grande bravoure, enterrés dans leurs trous de sable. Un tiers d’entre eux n’en revient pas.
Les combattants ne savent alors rien du plan de leurs supérieurs hiérarchiques mais Bir Hakeim est par essence une bataille stratégique, une diversion. Alors que Rommel avançait rapidement vers l’Egypte, il se laisse tenter par l’envie de réduire à néant cette brigade française qui pourrait menacer par la suite ses arrières. Si de prime abord il croit en finir en quelques heures, Koenig qui refuse de capituler et résiste quinze jours, va en fait donner le temps aux Alliés d’envoyer à Al Alamein des renforts en provenance du Moyen-Orient, une ligne que Rommel ne pourra plus jamais franchir.
Sorti de Bir Hakeim avec sa première croix de guerre, on retrouve Jean-Mathieu Boris à Al Alamein où avec ses compagnons il bloque les Allemands et les Italiens. La suite de l’histoire est celle d’une fuite vers l’Ouest ou plutôt d’une poursuite, malgré quelques soucis de santé qui le mènent en convalescence au Liban (où il remplace un ami au commandement du Djebel Druze), Jean-Mathieu Boris reprend vite la bataille le long de la ligne Mareth en Tunisie. La Tunisie, alors sous le régime de Vichy, avait apporté de l’aide aux combattants de l’Axe.
Les opérations terminées en Afrique du Nord, Jean-Mathieu Boris rêve de rentrer en France poursuivre la résistance. Il faut toutefois attendre le bon moment. Dans la dernière partie de son ouvrage, il relate son attente en Algérie où il s’engage dans les Commandos de France et suit notamment une formation de parachutiste. En Octobre 1944, il débarque enfin à Toulon et remonte vers l’est où il participe aux derniers combats de la Seconde Guerre mondiale.

Jean-Mathieu Boris raconte…

Qui sont les Combattants de la France Libre ? Quelle est la nature et qu’est-ce qui fait la force de leur engagement ?

Je ne peux faire mieux que de citer Jean-Louis Crémieux-Brilhac [1] (La France Libre–folio histoire) :
« Les Forces Françaises Libres naissent avec le ralliement, les 29 et 30 juin, de treize cents hommes ayant appartenu au corps expéditionnaire de Norvège. S’y ajoutent un minime contingent du 6ème bataillon de chasseurs alpins – 37 volontaires sur un effectif de 735 hommes – et un millier de jeunes volontaires. Au total, le 15 août 2 721 hommes dont 123 officiers.
Si minimes soient-elles, ces FFL existent. Elles témoignent : elles confirment que des Français restent présents au combat. La ferveur du patriotisme domine. »

Quelles étaient les relations entre les combattants de la France libre et les britanniques ? On a dit qu’il y avait de fortes rivalités entre de Gaulle et les Britanniques sur la question du Levant, qu’en était-il sur le terrain ?

Les relations étaient excellentes ; nous étions vraiment des frères d’arme. Simple militaire, je n’ai pas eu connaissance de ces rivalités, si elles ont existé.

En 1942 la bataille de Bir Hakeim est votre baptême du feu : 3 500 combattants de la France libre face à 32 000 soldats de l’Axe en plein désert. Que comprenez-vous alors de cette bataille ?

Quant on est militaire on exécute les ordres. Ce n’est qu’après la bataille, en arrivant au Caire, que nous connaîtrons le détail des forces engagées. Quant à comprendre ce qui se passe, cela l’est guère possible, chacun dans son trou ne voit pas grand-chose de la bataille.

Le Levant et l’Afrique du Nord sont des lieux où se sont alors affrontées deux Frances : celle de Vichy et celle du général de Gaulle. Vous relatez qu’en Tunisie par exemple, vous avez rencontré ces autres français. Quelles étaient vos relations ? Quel regard portez-vous sur eux et sur les combats fratricides contre les troupes de Vichy ?

Je reprends ce qui est dans mon livre : « Les rapports avec les officiers de l’armée d’Afrique, qui avaient prêté serment à Pétain, ne sont pas très bons ; il faut se rappeler que si Darlan a donné l’ordre de tirer sur les Américains et les Anglais qui débarquaient à Casablanca, il a laissé les Allemands s’installer en Tunisie. Les Free French sont donc assez mal vus. L’anecdote suivante en est une illustration. Accompagné de l’aspirant Aumeran, nous arrivons pour déjeuner au mess de la garnison de Kairouan. Un adjudant au col non agrafé est attablé au rez-de-chaussée avec au mur, derrière lui, un portrait de Pétain ! Quand nous arrivons et nous apprêtons à monter il nous arrête : « Les aspirants ne sont pas admis au mess ». Avec mon ton le plus sec je lui réponds : « Adjudant, d’abord boutonnez-vous et mettez vous au garde à vous quand vous parlez à un officier ». Furieux, il s’exécute et je lui demande d’appeler le responsable du mess. Pendant qu’il est parti, Aumeran met la chaise sur le bureau, décroche le portrait de Pétain et passe son pied à travers au moment même où arrive un capitaine suivi de l’adjudant. Il fallait voir leurs têtes ; mais ils n’ont rien dit.
Au garde à vous, je salue le capitaine et lui dit que nous souhaitons déjeuner. Il nous regarde longuement, sans rien dire, puis finit par remarquer que nos tenues – short et chemise (et aussi décorations qu’il n’a pas) – ne sont pas convenables. Ce à quoi, furieux, je réponds : « Mon capitaine, je comprends que vous ne les connaissiez pas, ce sont les tenues des officiers qui se battent ; et maintenant je vous prie très fermement de nous laisser monter ». Il obtempère, et nous nous asseyons. Si les regards des officiers présents avaient pu nous tuer, nous serions morts sur le champ. »

Aujourd’hui la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Syrie vivent d’autres combats. En tant qu’ancien soldat, quel regard portez-vous sur ces nouveaux jeunes combattants ?

J’admire ces jeunes gens qui, certainement poussés par une volonté de changer des systèmes autoritaires, n’hésitent pas, malgré leur manque d’expérience et d’armement, à affronter les troupes aguerries de leurs gouvernements.

Selon vous qu’est ce qui fait la valeur d’un engagement militaire ? Y’a-t-il de bonnes et de mauvaises raisons de combattre ?

La valeur d’un engagement militaire réside essentiellement dans le fait d’être prêt à sacrifier sa vie pour la cause qu’on a choisi de servir. En principe il ne faut combattre que lorsque les autres moyens d’obtenir ce qu’on souhaite n’ont pas abouti. Mais si la cause est mauvaise, a-t-on raison de combattre ?

Jean-Mathieu Boris, Combattant de la France Libre, Paris, Perrin, 2012.

Voir aussi Bir Hakeim 1942 : Quand la France renait, un film de Timothy Miller coproduit par Cinétévé et la Fondation de la France Libre, Paris, 2012.

[1Préface de Combattant de la France Libre, Jean-Louis Crémieux-Brilhac ajoute « Les Forces françaises libres sont un foyer de jeunesse et d’ardeur : 34% des volontaires n’ont pas atteint leurs 21 ans au moment de leur engagement, 25% sont des écoliers, des lycéens ou de tout jeunes étudiants. La surreprésentation bretonne, juive ou protestante est flagrante, comme l’est celle des fils de familles aristocratiques ou celle des officiers de la Coloniale et de la Légion. Sur 253 Français identifiés qui se sont embarqués du 21 au 25 juin 1940 comme Jean-Mathieu Boris à Saint Jean de Luz ou à Bayonne sur des cargos polonais, 35 au moins sont juifs et 2 d’ascendance nobiliaire. (…) Le taupin Jean-Mathieu Boris est un de ceux là. Sept cousins de la même famille se seront engagés dans la France libre indépendamment les uns des autres et pour certains sans se connaître. » (p.11).

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