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Jean Marcou, La Nouvelle Egypte – Idées reçues sur un pays en mutation
Article publié le 15/07/2013

par Delphine Froment

L’Egypte a essentiellement fasciné l’Occident pour son passé antique ; l’époque des pharaons prédomine notamment dans notre imaginaire de l’Egypte. Depuis 2011, une nouvelle facette de ce pays, l’Egypte révolutionnaire qui a renversé Hosni Moubarak, concentre notre attention.

Mais l’Egypte contemporaine, sous ses aspects socio-culturels, économiques ou géopolitiques, est moins familière. Jean Marcou, dans La Nouvelle Egypte paru en avril 2013 aux éditions Le Cavalier bleu, analyse ainsi les grandes questions et les grands enjeux qui touchent l’Egypte actuelle. Aujourd’hui Professeur des Universités à l’IEP de Grenoble, Jean Marcou a été directeur de la filière francophone de la faculté d’économie et de science politique de l’université du Caire, de 2000 à 2006. Dans son ouvrage, dresse le portrait de l’Egypte contemporaine au prisme des « idées reçues » que l’on peut en avoir et qu’il interroge une à une.

Divisé en quatre parties, l’ouvrage débute par une première série d’idées reçues qui touchent à l’aspect géographique et religieux de l’Egypte, qui confère au pays une place particulière dans les mondes africain et arabo-musulman. En effet, l’Egypte est à cheval sur deux continents, l’Afrique et l’Asie, ce qui complexifie grandement sa politique étrangère : du fait de sa culture et de son histoire qui lui donne une identité davantage arabo-musulmane, et du fait de la dimension méditerranéenne de sa situation géographique, Jean Marcou note que l’on a tendance à oublier le rapport particulier que l’Egypte peut entretenir avec l’Afrique. Il est vrai que ces liens avec le continent africain sont moins étroits : l’Egypte se tourne plus facilement vers la Ligue arabe que vers l’Union africaine. Cependant, de tels liens existent, notamment en ce qui concerne le contrôle du Soudan (indépendant en 1956) et la question – très actuelle – du partage des eaux du Nil. D’ailleurs, ce fleuve permettrait au pays d’être un « grenier à blé » : mais Jean Marcou analyse qu’au contraire, face à la croissance démographique des quarante dernières années (35 millions d’habitants dans les années 1970, 85 millions aujourd’hui), le Nil n’est plus en mesure de nourrir à lui seul toute la population égyptienne. Le pays est désormais économiquement dépendant de l’aide étrangère, ce qui le place devant de nouveaux enjeux géopolitiques : pour s’émanciper, des projets ont été mis en place, comme celui de la Nouvelle Vallée dans le Sud de l’Egypte, consistant à pomper l’eau du lac Nasser pour alimenter le canal Cheikh-Zayed et irriguer la dépression de Toshka pour créer un nouveau pôle d’activité économique maraîchère. Mais ce plan engendre des conflits d’intérêt entre l’Egypte et les autres pays membres de l’Initiative du bassin du Nil (Burundi, Ethiopie, Ouganda, Kenya, Rwanda, République démocratique du Congo, Soudan, Tanzanie), et donc, de nouveaux problèmes géopolitiques. Si, pour les questions du partage des eaux nilotiques, l’Egypte est effectivement un pays africain, la prédominance de l’Islam sunnite qu’on y observe en fait un pays important au sein du monde arabe : la mosquée al-Azhar, complétée d’une l’université, accueille par exemple des étudiants venus de l’ensemble du monde musulman. Ceci dit, il ne faut pas non plus oublier que le pays abrite la plus grande communauté chrétienne du monde arabe (9% de la population) : cette communauté est-elle pour autant une composante à part entière de la communauté nationale égyptienne ? C’est la question que pose l’histoire récente de l’Egypte, et notamment l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir. La prégnance de l’Islam dans l’identité égyptienne est donc un enjeu très important, tout comme la définition de l’islam égyptien : cet islam est-il modéré ? Dans la pratique courante, Jean Marcou tend à répondre par l’affirmative. Mais il rappelle que l’islamisme (qui « prône l’instauration d’un Etat islamique garantissant l’application de la charia (la loi islamique) », p. 36) est né en Egypte, et que de nombreux penseurs de l’islamisme radical sont Egyptiens (Sayyid Qotb, Ayman al-Zawahiri, Mohamed Atta…). Tout en exhortant à la distinction islam égyptien/islamisme, Jean Marcou invite ainsi à « démystifier le caractère modéré » de cet islam égyptien, qui ancre très bien ce pays dans le monde arabo-musulman. Cela permet de justifier une première partie mêlant géographie et religion, ce qui, au premier abord, pourrait surprendre : l’aspect religieux est partie prenante de la définition géographique d’un pays à cheval entre deux entités régionales différentes.

Dans la deuxième partie, l’auteur se penche sur les questions qui touchent plus particulièrement la société, et pour commencer, des sociétés et cultures du passé : c’est l’occasion pour Jean Marcou d’évoquer la richesse de la culture égyptienne, que l’on a trop tendance à réduire à l’antiquité des Pharaons. L’Egypte est également dotée de richesses naturelles et de vestiges arabo-islamiques, au cœur des intérêts de la société d’aujourd’hui. La Cité des morts notamment (immenses nécropoles de l’époque médiévale) constitue depuis toujours une zone d’habitation où cohabitent vivants et morts, en juste continuité avec la tradition musulmane qui veut que les nécropoles soient aussi des lieux de vie. Ceci dit, il concède que le passé pharaonique est particulièrement important pour la société égyptienne actuelle, comme les événements de 2011 l’ont montré, lorsque le pillage du musée égyptien place Tahrir (28 janvier 2011) a scandalisé l’ensemble du pays. Toutefois, malgré l’importance indubitable de l’Egypte des pharaons, Jean Marcou va contre l’idée selon laquelle l’Egypte actuelle, autrefois immense civilisation, ne brillerait pas par sa culture : il démontre au contraire que l’Egypte garde une grande vitalité au sein de la diffusion de la culture arabe (littérature, musique, cinématographie…). Cette culture arabe engendre-t-elle une régression de la condition de la femme en Egypte ? Il y aurait l’idée que la situation de la femme aurait été « plus enviable par le passé » (p. 67), idée confirmée par le cinéma égyptien sur l’émancipation féminine : la réislamisation progressive depuis les années 1970 contribuerait ainsi à fermer cette fenêtre de modernité émancipatrice de la femme. Jean Marcou procède cependant à une double relativisation : celle, tout d’abord, de la portée des tentatives d’émancipation sous Nasser, qui fut somme toute limitée ; celle, ensuite, de la régression totale et systématique de la condition actuelle des femmes. Par ailleurs, il évoque le féminisme musulman, qui, alors qu’il constituerait un courant alternatif de féminisme s’appuyant sur une exégèse du Coran, passerait inaperçu pour nous parce qu’il n’irait pas dans le sens des « droits universels reconnus par les grands instruments internationaux » (p. 72). Au-delà de ce relativisme, Jean Marcou rappelle combien la révolution de 2011 a été l’occasion de nombreuses violences sexuelles perpétrées à l’encontre des femmes, soulevant de nombreux débats sur les droits que les Egyptiennes doivent avoir dans la nouvelle Constitution. Ainsi, plusieurs idées reçues que l’on peut entretenir sur la société égyptienne volent en éclat sous la plume de Jean Marcou, et en dernier lieu, la « gaieté » naturelle des Egyptiens ; l’auteur la remet en question ne serait-ce que pour des raisons économiques – le pays connaissant de nombreuses inégalités sociales et économiques et un fort taux de chômage, ainsi que pour des raisons d’intégrisme religieux, ce qui aurait rendu la société davantage rigoriste.

Dans un troisième temps, Jean Marcou s’intéresse aux enjeux géopolitiques de l’Egypte, questionnant son importance stratégique au sein du Moyen-Orient et du monde. En effet, de par sa situation géographique (Méditerranée, Canal de Suez…) et son implication dans le mouvement des non-alignés et dans le conflit israélo-palestinien, l’on a tendance à voir en l’Egypte un pays occupant une position essentielle au niveau régional et même mondial. Pourtant, depuis les années 1980, l’Egypte semble beaucoup plus apathique au niveau des relations internationales. L’alliance trouvée avec les Etats-Unis depuis les accords de Camp David en 1978 n’y est sans doute pas étrangère : « elle a placé le régime d’Hosni Moubarak dans une situation souvent délicate car les choix stratégiques des Américains et leur comportement au Moyen-Orient, notamment pendant l’administration de George W. Bush, ont été largement réprouvés par le peuple égyptien. » (p. 88) En effet, cette alliance avec les Etats-Unis a rendu assez étroite la marge de manœuvre que l’Egypte pouvait avoir au niveau de sa politique étrangère. Car dans les accords de Camp David, il faut voir un « marché » (p. 110) qui se conclut, pour que le régime d’Anouar el-Sadate reçoive un soutien inconditionnel des Etats-Unis, en échange d’un traité de paix avec Israël (signé en 1979, aboutissement normal des accords de 1978). De telle sorte, d’ailleurs, que cette alliance conclue à Camp David peut être vécue comme une sorte de soumission du côté du peuple égyptien, qui nourrit encore après 1978 un sentiment anti-américain. Mais la révolution de 2011 libère justement le pays de ses complexes vis-à-vis de l’Occident et d’Israël : « un gouvernement égyptien moins autoritaire peut plus facilement dénoncer les violations du droit international au Proche-Orient que le régime de Moubarak qui marchandait son silence contre celui des pays occidentaux à l’égard de ses propres turpitudes. » (p. 114) Mohammed Morsi, ainsi, entend moins être sous la coupe des Etats-Unis que ses prédécesseurs. Mais Jean Marcou affirme qu’il ne faut pas pour autant penser que l’Egypte et les Etats-Unis ont mis un terme à leur alliance : les Etats-Unis ont apporté leur soutien en août 2012 au président Morsi, par exemple ; car même s’ils ne considèrent pas l’Egypte comme une « alliée », ils ne la considèrent pas non plus comme une « ennemie » (Barack Obama, 22 septembre 2012).

L’ultime partie de l’ouvrage se consacre à l’évolution politique de l’Egypte, et tout d’abord à la période nassérienne : selon une idée reçue, la modernisation du pays aurait été amorcée par Nasser. Le barrage d’Assouan, il est vrai, aura par exemple favorisé le développement de l’Egypte en ce qu’il aura permis d’accroître la production agricole ainsi que la surface des terres habitables. Jean Marcou rappelle cependant que « l’éveil de ce pays à la modernité » (p. 119) a commencé dès le XIXe siècle avec la campagne de Bonaparte puis avec la domination de Mohammed Ali. L’avènement d’une monarchie parlementaire et l’adoption d’une vie politique pluraliste après l’indépendance de l’Egypte (1922) souligne un peu plus l’essor du pays vers la modernité politique. Au contraire, dans une certaine mesure, Nasser romprait même avec cette modernité libérale et parlementaire. D’ailleurs, cette figure égyptienne connue internationalement pour son engagement en faveur du tiers-monde et du non-alignement, ne connaitrait pas une immense notoriété du côté du peuple égyptien, mais rencontrerait plutôt une indifférence, voire des critiques de la part de l’opinion publique. Il n’en demeure pas moins que l’évocation de Nasser a pu raviver, ces derniers temps, une certaine nostalgie chez des Egyptiens désenchantés par les dernières années de l’ère Moubarak.
Qu’elle soit du fait de Nasser ou d’autres, la modernisation de l’Egypte pose la question de la classification du pays par rapport aux pays développés : s’agit-il d’un pays émergent ? Il semblerait bien, tant l’économie égyptienne ne peut encore être qualifiée d’économie moderne puisque s’appuyant sur « quatre rentes de situation qui sont fragiles et qui accroissent la dépendance de ce pays vis-à-vis de l’extérieur » (p. 141) : le Nil, le tourisme, les droits de passage sur le canal de Suez et l’aide américaine annuelle, auxquelles viennent s’ajouter les rentes des nouvelles ressources énergétiques (gaz…). Par ailleurs, la situation économique et sociale est très difficile (chômage, déficit budgétaire, dette publique élevée, inflation en hausse, croissance en stagnation…). Malgré un grand programme de réformes (privatisations, ouverture de l’économie à la concurrence et à l’étranger…) mis en place dans les années 2000 par Moubarak, les inégalités sociales et économiques ont été accentuées.
Enfin, que retirer des événements politiques depuis 2011 ? L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans est-elle une régression qui irait à contre-courant des efforts de modernisation antérieurs ? Jean Marcou vient nuancer cette idée, rappelant que les Frères musulmans ont accédé au pouvoir au terme d’élections libres. Il n’en oublie pas moins les contradictions qu’il peut y avoir dans le discours des Frères musulmans par rapport à la modernisation et à la vie contemporaine. D’ailleurs, l’auteur, revenant sur les événements de 2011, interroge finalement la démocratisation qui a pu résulter de la révolution et du renversement de Moubarak.

Cet ouvrage est d’autre part complété d’une large bibliographie thématique, ainsi que d’un glossaire, d’une chronologie générale et de nombreuses illustrations. Au terme de son livre, Jean Marcou tient son pari en nous livrant une description très instructive de l’Egypte contemporaine, mêlant habilement histoire, culture, géographie, économie, politique et géopolitique dans chacune des « idées reçues » qu’il interroge. Conscient du climat d’incertitude qui plane au-dessus de l’avenir politique égyptien en 2013 (confirmé, d’ailleurs, ces dernières semaines avec les mouvements anti-Morsi), c’est dans la quatrième partie qui clôt l’ouvrage que l’auteur se penche – avec justesse – sur l’évolution politique de l’Egypte, concluant sur les enjeux à haut risques qui attendent le pays. Loin d’être pessimiste, il réaffirme cependant « l’extraordinaire vitalité » (p. 169) de ce pays, sans cesse démontrée au cours de son ouvrage, et qui sauve l’Egypte d’un échec : « En dépit des blocages politiques et du conformisme religieux, on est frappé, dans ce pays où une personne sur deux a moins de 25 ans, tant par la multiplicité des associations civiles que par la vitalité des débats et des contestations qui traversent le champ social. Dans un décor fabuleux, constitué par un cadre naturel grandiose et par les legs exceptionnels d’une histoire plurimillénaire, cette société en mouvement montre que les Egyptiens restent sans doute la première richesse de l’Egypte, qu’ils sont bien un don du Nil. » (p. 169).

Jean Marcou, La Nouvelle Egypte – Idées reçues sur un pays en mutation, Paris, Le Cavalier bleu éditions, 202 pages, 2013

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