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Jean-Claude Garcin, Pour une relecture historique des Mille et Une Nuits. Essai sur l’édition de Bulâq
Article publié le 30/06/2013

Par Florian Besson

Jean-Claude Garcin, professeur émérite à l’Université Aix-Marseille, spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient musulman médiéval, avait déjà travaillé sur la culture dite « populaire », notamment sur le Roman de Baybars, épopée centrée sur le sultan mamelouk Baybars (1260 – 1277). Il se penche ici sur l’un des chefs-d’œuvre de la littérature musulmane, assez peu étudié curieusement car il relève traditionnellement de cette culture populaire, et non pas des « belles-lettres », l’adâb arabe : les contes des Mille et Une Nuits.

Sulfureux, les contes ont attiré au fil de leur histoire les personnalités les plus étonnantes : en 1885, c’est ainsi Richard Burton, aventurier anglais (mais aussi soldat, explorateur, esclavagiste, écrivain polyglotte ayant traduit également le Kamasoutra), qui en proposa une traduction. Très lus en Europe, longuement analysés par des littéraires ou par les philosophes, ils ont été également utilisés par les historiens, qui y voient surtout des sources littéraires d’une grande richesse, mais assez peu. C’est que, comme le relève l’auteur dans son introduction, l’historien – a fortiori l’historien français, marqué par l’école des Annales [1] – n’est guère à l’aise face à des productions qui relèvent de l’imaginaire. D’où un net « retard » que l’auteur entend combler. Jean-Claude Garcin propose ici d’inverser la perspective, de ne plus prendre les Nuits comme source, mais d’en faire un objet d’histoire à part entière, d’où le titre de « relecture historique » : il s’agit de faire le jour sur l’origine des Mille et Une Nuits. D’une grande érudition, souvent complexe, son livre, sorti en février 2013 chez Sindbad, reste agréable à lire, et complète notamment très bien la belle exposition organisée à l’Institut du Monde Arabe cette année. Les chercheurs apprécieront les très riches notes, qui occupent plus de cent cinquante pages.

Jean-Claude Garcin part de la première édition de ces contes, réalisée en Egypte en 1835, par le cheikh al-Sharqâwî, à Bulâq (ville proche du Caire, dans laquelle la première presse égyptienne a été installée, sur ordre du pacha Méhémet Alî), à partir d’un recueil composé vers la fin du XVIIIème siècle par un cheikh inconnu. C’est ce texte qui a ensuite servi de base pour toutes les éditions, versions et traductions des célèbres contes arabes. La version la plus complète en français, en Pléiade [2], s’appuie ainsi quasi-exclusivement sur ce recueil. Or ce premier recueil n’est pas neutre : le cheikh anonyme a notamment effacé tout ce qui s’opposait ouvertement à la sharî’a, la loi coranique, gommant ainsi la magie ou encore l’amour des garçons, deux thèmes très marqués dans les versions antérieures. Il s’agit pour lui de proposer une version plus morale, voire même plus religieuse, des contes : de passer de contes de divertissement à des contes moraux. Cela impliquait aussi un travail sur la langue : l’auteur anonyme transpose ces contes dans un arabe plus classique, plus littéraire. Le fond devait répondre à la forme. En sorte que loin de s’adresser à un public populaire, il s’agissait au contraire pour lui de viser un public cultivé. Lorsque al-Sharqâwî édite ce recueil, il pousse encore plus loin la moralisation des contes : les princes des histoire sont rapprochés de princes historiques, le conte frôlant ici la fable.

De plus, Jean-Claude Garcin retrace l’évolution historique des contes : ceux-ci n’apparaissent pas d’un seul coup, ils sont au contraire le fruit de plusieurs siècles de production littéraire, et en particulier d’une lente maturation qui se produit à l’époque moderne. Cela n’est pas évident : répondant à une « mythologie du chef d’œuvre », nous sommes toujours tentés d’identifier un auteur à un texte, texte qui doit de préférence avoir été composé rapidement, en répondant à un plan que son auteur avait en tête [3]. Au contraire, aux sources de ces mille et une histoires racontées par Shéhérazade, il n’y a pas un livre, mais plus de soixante-dix manuscrits originaux, avec parfois des divergences très importantes entre les versions en fonction du lieu ou du moment où elles ont été composées – notamment dans l’ordre des nuits et des contes qui les occupent ! En sorte qu’il est, plus encore qu’impossible, illusoire de vouloir présenter dans un seul ouvrage les « vraies » mille et une nuits. JC. Garcin peut donc se lancer dans une vaste enquête historique qui l’amène à soigneusement relever les traces d’historicité disséminées dans les contes : le nom d’un monarque, une pratique datée, une monnaie, les structures des quartiers, les objets du commerce, autant « d’indices contextuels » qui permettent de situer le texte dans une époque. L’étude se fait aussi déconstruction : Jean-Claude Garcin réfléchit ainsi, entre autres, sur l’origine géographique des contes, sur les motifs merveilleux, sur le lien aux fables animalières (comme par exemple au recueil de Kalila et Dimna)…

Synthétisant un ensemble de contes oraux dont certains remontent probablement à la Perse d’avant la conquête islamique, un premier « lot » de textes a été composé dans l’Egypte et la Syrie mamelouke des XIIIème et XIVème siècles : ces contes se caractérisent par leur grande hétérogénéité, et sont ceux que le recueil de 1835 efface le plus. Au XVème siècle, un auteur syrien – anonyme toujours – compose un premier recueil, les Nouvelles Mille et Une Nuits, multipliant les reprises de vers ou de situations (ce que JC. Garcin appelle les « citations ») d’un conte à l’autre pour donner une cohérence interne, une unité à l’ensemble. Cette pratique de l’intratextualité est, note JC. Garcin, assez rare, et donne toute son originalité aux Nuits. C’est au même moment que s’impose la construction en miroir (des histoires enchâssées dans des histoires, elles-mêmes insérées dans l’histoire « générale » de Shéhérazade et du sultan Sharyar). Lorsque les Ottomans conquièrent l’Egypte en 1517, la production littéraire cesse, au moins pour un demi-siècle. Cela montre que la conquête a dû être traumatique, malgré la très rapide adaptation des élites mameloukes au nouveau régime. Un demi-siècle plus tard, l’intégration dans l’Empire ottoman ayant été acceptée, la production reprend : de nouveaux contes sont rédigés, sous le titre de Mille et Une Nuits modernes. Lorsque le français Antoine Galland fait connaître pour la première fois ces contes en Europe, en 1704, il n’a probablement pas conscience que la majorité d’entre eux sont récents, composés entre le XVIème et le XVIIIème siècle. Rappelons que Antoine Galland ajoute au recueil qu’il traduit de nombreux contes qui ne font pas originellement partie des Mille et Une Nuits mais qui viennent à partir de ce moment s’y greffer. Ironiquement, ces contes ajoutés sont les plus connus aujourd’hui, du moins en Europe : Ali Baba et les quarante voleurs, Aladin, Sindbad le marin. Expurgée des passages les plus érotiques, la version de Galland n’en connaît pas moins un immense succès, qui vient nourrir la mode naissante de l’orientalisme. Au début du XXème siècle, le docteur Madrus en publie une nouvelle version, cette fois-ci rehaussée au contraire d’une touche d’exotisme et d’érotisme : c’est celle-ci que le narrateur de la Recherche du temps perdu dévore, malgré l’inquiétude de sa mère. L’édition référence reste celle de la Pléiade, citée plus haut, un siècle plus tard.

Au terme de ce parcours historique en forme de casse-tête, un bilan : dans le recueil de 1835, près de cinquante-six pour cent des contes datent de l’époque ottomane. Loin de remonter à l’époque des califes abbassides en général et de Haroun al-Rachid en particulier (sous le règne duquel se passent de nombreux contes), plus de la moitié des contes que le lecteur français aura eu l’occasion de lire sont ainsi des contes modernes !

JC. Garcin peut donc, ayant retracé l’histoire de ces histoires, inviter à redécouvrir des contes bien connus, mais aussi à se pencher sur leurs ancêtres injustement oubliés. Le livre se fait aussi leçon d’histoire, rappelant que les textes qui n’ont pas un auteur précis ne sont pas non plus des émanations naturelles d’un génie « populaire » agissant dans la longue durée. Derrière toute histoire, il y a un narrateur, derrière tout livre un copiste, derrière toute version une sélection. L’édition de 1835 est ainsi pensée, en reprenant les termes de Genette, comme un « grand palimpseste », qui appelle à relire ses hypotextes (les textes antérieurs sur lesquels se greffent les nouvelles versions) [4] Les grands textes sont comme des strates archéologiques, dans lesquelles se donnent à voir toutes les époques qui ont présidé à leur formation, et l’historien devient ainsi un « archéologue des textes » (p. 635). JC. Garcin ouvre sa réflexion sur plusieurs questions stimulantes, qui appelleront sans nul doute d’autres travaux et recherches : quel était le but premier de ces contes ? En quoi répondaient-ils à une attente, voire à un besoin, de milieux éduqués de la société ? L’auteur peut au final conclure, revenant à la fascination que continuent et que continueront à exercer ces textes, en recommandant d’aborder ces textes avec une « totale liberté d’imagination ». Le propos de l’historien doit passer au second plan, ne pas venir interférer entre le lecteur et le plaisir procuré par ces contes.
Ecoutons-le : « le soleil se coucha, et Shéhérazade reprit son récit… ».

Jean-Claude Garcin, Pour une relecture historique des Mille et Une Nuits. Essai sur l’édition de Bulâq, Sindbad, 2013, 816 pages.

[1L’École des Annales est un courant historique fondé par Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch au début des années 1930. Ce courant se caractérise par l’attention portée aux dimensions économiques et sociales, au « temps long » cher à Braudel, à des sources qui ne sont plus des objets de l’histoire mais des outils de l’historien.

[22005, traduction et édition par André Miquel et Jamme Eddine Bencheikh.

[3Voir Pierre Bayard, Comment améliorer les œuvres ratées ?, Paris, 2000.

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