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Israël : avec Bennett, fin de l’ère Netanyahou mais l’idéologie demeure

Par Ines Gil
Publié le 14/06/2021 • modifié le 18/06/2021 • Durée de lecture : 8 minutes

Israel's incoming Prime Minister Naftali Bennett gives an address before the new cabinet at the Knesset in Jerusalem on June 13, 2021. Featuring Israeli political veterans and a record number of female lawmakers, a motley coalition including two left, two centre, one Arab Islamist and three right-wing parties came to power Sundayin an eight-party alliance united by animosity for outgoing prime minister Benjamin Netanyahu.
Gil COHEN-MAGEN / AFP

« Mesdames et Messieurs, c’est un moment spécial. Le moment où le flambeau de la direction du pays est passé (…) à la génération suivante. » Par ces mots prononcés lors de son discours à la Knesset (Parlement israélien) dimanche 13 juin au soir, le nouveau Premier ministre Naftali Bennett souhaite enterrer l’ère Netanyahou. Après 12 ans de règne continu, Bibi (surnom de Netanyahou, NDLR) a dû passer le flambeau bien malgré lui. Par 60 voix pour et 59 voix contre, la Knesset a voté avec une courte majorité la confiance pour une nouvelle coalition largement hétéroclite. Le discours de Bennett a été chahuté par les députés Likoud fidèles à Netanyahou pendant quelques minutes, mais pas, comme le craignaient certains commentateurs, de démonstration de force de la part de Bibi, qui s’accrochait pourtant au pouvoir à tout prix ces dernières années. Naftali Bennett, leader de Yamina, un parti d’extrême droite, devient ainsi le 13ème Premier ministre de l’histoire d’Israël. Premier chef de gouvernement à porter une kippa, il est le plus à droite et le plus religieux Premier ministre de l’histoire du pays. Sur le plan électoral, il ne représente qu’une petite partie de la population israélienne – 6 députés à la Knesset sur 120 – mais il va mener un gouvernement composite qui va de l’extrême droite à la gauche incluant un parti arabe, jusqu’en 2023, date à laquelle il passera le flambeau au centriste Yair Lapid.

Ancien bras droit de Netanyahou, il détrône le maitre

Né à Haïfa (ville israélienne, NDLR) en 1972, il grandit entre Israël, les Etats-Unis et le Canada. Enrôlé dans le prestigieux commando Sayeret Matkal durant son service militaire, il est par la suite diplômé en droit à Jérusalem et fait fortune dans le monde de la tech, en créant deux start-up spécialisées dans la sécurité en ligne [1]. Il suit une pratique stricte du judaïsme, mais se dit ouvert à la modernité, représentant le courant montant des « orthodoxes modernes ». Devenu millionnaire en revendant ses start-up, il fait son entrée en politique aux côtés de Netanyahou en 2006, en temps que chef d’équipe, alors que Bibi est dans l’opposition. En 2010, il est nommé à la tête de Yesha, la principale organisation représentant les colons israéliens dans les Territoires palestiniens occupés. Il restera à ce poste jusqu’en 2012. L’année suivante, en 2013, il devient pour la première fois ministre (ministère de la Diaspora) avec le parti conservateur sioniste-religieux Le Foyer juif, qu’il dirige depuis 2011. Il s’éloigne quelque peu de Bibi, mais ne parvient jamais vraiment à couper le cordon. Il continue à évoluer à la droite de son ex-mentor.

Au fil des années, il se fait une place dans la politique israélienne. Son parti représente peu sur le plan électoral, mais le système israélien parlementaire se base sur la formation de coalitions gouvernementales, et lui permet de jouer un rôle de « faiseur de roi ». Ainsi, aux côtés de la codirigeante séculaire Ayelet Shaked, il parvient à se rendre indispensable à Netanyahou pour former des coalitions gouvernementales, obtenant parfois des portefeuilles ministériels clés, comme le ministère de la Défense. Mais l’ancien bras droit de Netanyahou a fini par détrôner le « maitre ».

En 2018, il quitte Le Foyer juif pour fonder Nouvelle droite. En 2019, il réunit des petits partis de la droite radicale pour créer Yamina, une formation également issue du sionisme religieux nationaliste. Il tente d’incarner une alternative entre la droite représentée par le Likoud et l’extrême droite ultranationaliste, ultrareligieuse, raciste et homophobe représentée par la formation Sioniste-religieux de Bezalel Smotrich. Sur la question palestinienne, Bennett a des positions radicales. Il fait preuve d’une opposition farouche à la formation d’un Etat palestinien, plaidant même pour une annexion des deux tiers de la Cisjordanie. Mais cet ultra-libéral sur le plan économique plaide aussi pour une certaine ouverture sur des questions de société et se présente plus souple que Smotrich sur les règles religieuses dans l’espace public.

Naftali Bennett n’est pas le seul à avoir tourné le dos à Benyamin Netanyahou : il est accompagné de Gideon Sa’ar (ancien du Likoud, aujourd’hui Nouvel espoir, droite) et d’Avigdor Lieberman (Israel Beitenou, extrême droite) dans ce nouveau gouvernement. Selon le journaliste israélien Anshel Pfeffer, auteur d’une biographie sur Netanayhou, Bibi est contraint de partir non à cause de son idéologie, mais plus parce qu’il a menti et intimidé trop d’alliés et de partisans politiques en rompant une promesse de trop : « le trio de dirigeants de partis de droite qui a organisé sa chute - Naftali Bennett, Sa’ar et Avigdor Lieberman - aurait pu rester des lieutenants loyaux, comme ils l’étaient tous autrefois. Avant qu’il ne les transforme en ennemis acharnés » assure-t-il.

Un gouvernement anti-bibi hétéroclite

Depuis dimanche 13 juin au soir, Naftali Bennett gouverne donc une coalition de huit partis. En 2023, il passera le relai au centriste Yair Lapid, véritable architecte du nouveau gouvernement. Premier opposant à Netanyahou lors des dernières élections de mars 2021, son parti Yesh Atid a obtenu 17 sièges à la Knesset et constitue donc la seconde formation du Parlement après le Likoud. Déjà durant la campagne électorale, Yair Lapid affirmait ne pas convoiter le poste de Premier ministre. Il savait qu’il n’était pas de taille face à Bibi. Son principale objectif, déloger Netanyahou. Il a réussi. Mais à quel prix ?

La coalition qu’il a formée réunit des partis allant de l’extrême droite à la gauche, et pour la première fois, un parti arabe. Un gouvernement fragile qui risque d’éclater à la moindre mésentente sur des questions stratégiques selon certains commentateurs, qui craignent déjà de nouvelles élections alors que le pays a déjà connu quatre scrutins depuis avril 2019. Une coalition tellement hétéroclite que déjà, à l’extrême droite de Bennett, les critiques fusent : les partisans les plus farouches de la colonisation des Territoires palestiniens ont diffusé des montages photos de Naftali Bennett arborant un Keffieh [2], en accusant le leader de Yamina d’être du côté des Palestiniens car il mène aujourd’hui un gouvernement avec le Meretz (gauche) et surtout avec Ra’am (parti arabe islamiste). Pour Bennett, peu importe. Les partisans d’extrême droite qui le critiquent ne représentent pas un vivier électoral important, et ils votent en majorité pour la formation Sioniste-religieux de Smotrich. Bennett a au contraire beaucoup à gagner en menant cette coalition : il se place comme l’homme providentiel, au-dessus des clivages qui divisent les Israéliens, et surtout, il contente la moitié du pays qui exige avec ardeur depuis des mois la chute de Bibi. Des Israéliens anti-Netanyahou tellement soucieux du départ du chef du Likoud, qu’ils sont prêts à voir un représentant de la droite radicale, qui ne représente qu’une petite minorité de la population, devenir Premier ministre à sa place.

Pour gouverner une telle coalition, Bennett va sans doute s’appuyer sur des points peu clivants : la relance économique après les ravages causés par l’épidémie de Coronavirus, mais aussi la menace iranienne, qu’il a évoquée dans son premier entretien téléphonique avec le président américain Biden [3]. Deux thèmes qui font largement consensus parmi la classe politique israélienne. En revanche, malgré le départ de Netanyahou, pas de relance des négociations avec les Palestiniens en vue. Certes, Bennett devra faire quelques concessions aux Palestiniens citoyens d’Israël et à la gauche pour que son gouvernement tienne : le représentant du parti arabe Mansour Abbas a obtenu quelques garanties (pendant neuf mois, aucune démolition ne devrait avoir lieu dans les villages bédouins du Negev et il pourrait obtenir un plan d’investissement de 13 milliards d’euros sur plusieurs années bénéficiant aux Palestiniens d’Israël), le parti travailliste (centre-gauche) de son côté obtient le ministère des Transports (et pourrait pousser à la mise en place de transports durant Shabbat, jusque-là organisée à l’échelle locale et rendue difficile par la présence des ultra-orthodoxes dans les gouvernements Netayahou), et le Meretz (gauche) fait son grand retour après 20 ans d’absence dans un gouvernement aux ministères de la Santé, de l’Environnement et de la Coopération Régionale [4].

Cependant, des ministères clés son octroyés à des personnalités de droite et d’extrême droite, montrant que le départ de Netanyahou est avant tout un enjeux d’ordre personnel plutôt que la fin d’une politique. Ainsi, Gideon Sa’ar (formation Nouvel espoir, droite) obtient la Justice. L’alliée de Bennett, Ayalet Shaked, obtient l’Intérieur. Elle reprendra la Justice en 2023 et pourrait ainsi appliquer ses ambitions de longue date de soumettre la justice israélienne à l’autorité du Parlement [5]. Le député Nouvel espoir Ze’ev Elkin de son côté obtient le ministère du Logement et de la Construction, portefeuille stratégique qui laisse penser qu’un ralentissement de la colonisation dans les Territoires palestiniens occupés n’est pas à l’ordre du jour. Ce thème a par ailleurs été abordé par Naftali Bennett dans son discours à la Knesset : le leader de Yamina a assuré qu’il fallait « renforcer les colonies sur toute la terre d’Israël », insistant sur les mots « toute la terre », insinuant qu’il parlait du Grand Israël, censé englober les Territoires palestiniens. Il a aussi affirmé qu’il allait « garantir les intérêts nationaux dans la zone C [zone des Territoires palestiniens contrôlés par Israël sur le plan sécuritaire et administratif, où se trouvent l’essentiel des colonies] en augmentant la présence et les ressources après des années de négligence » [6]. Si en Israël le départ de Netanyahou est vu comme un choc majeur (qu’il soit négatif ou positif) et la fin d’une ère, les Palestiniens, eux, ne voient pas ce gouvernement comme le signe d’un changement majeur [7].

Statu quo sur le conflit et montée de l’extrême droite

Un chef de gouvernement qui représente à peine 5% de la population et qui mène une coalition gouvernementale apparemment illogique : Naftali Bennett peut être perçu comme une transition nécessaire et temporaire post-Netanyahou dans le contexte du système parlementaire israélien. Mais le leader de Yamina incarne aussi la normalisation de l’extrême droite en marche depuis plusieurs années dans le pays.

L’arrivée au pouvoir de Bennett comme Premier ministre porte pour la première fois un religieux à la tête d’un gouvernement en Israël. Pour le journaliste Sylvain Cypel spécialiste du conflit israélo-palestinien, ceci marque un nouveau chapitre dans la politique israélienne, car Bennett est « le premier chef d’un gouvernement israélien issu ni du sionisme dit « socialiste » qui a régné sur ce mouvement dès les débuts du XXe siècle puis sur l’État d’Israël jusqu’en 1977, ni de la droite sioniste traditionnelle, surnommée « révisionniste », qui a uni conservateurs et ultranationalistes et s’est accaparé la gestion de l’État durant 40 des 44 dernières années » [8]. Héritier spirituel du Gouch Emounim, Bennett incarne l’arrivée au pouvoir de « la mouvance coloniale la plus active d’un sionisme religieux aux forts accents mystiques » [9], affirme le journaliste.

Non seulement opposé à la création d’un Etat palestinien, et en faveur de l’annexion de la zone C en Cisjordanie, il reste flou sur la possibilité d’octroyer des droits civiques à la population palestinienne qui vit dans la zone annexée. Certes, Netanyahou avait lui-même annoncé qu’il comptait annexer une partie de la Cisjordanie durant la campagne pour les élections de septembre 2019, s’il était reconduit Premier ministre. Mais il n’avait jamais tenu parole et son engagement sur l’annexion tient plus du calcul politique que de la vraie conviction idéologique. Netanyahou était opposé à la création d’un Etat palestinien sur les frontières de 1967, mais séculier, plus stratège qu’idéologue sur cette question, il ne voulait pas assumer les risques sécuritaires et politiques d’une telle annonce. A l’heure actuelle, le leader de Yamina n’a pas annoncé d’annexion et il semble improbable qu’il se lance dans une telle démarche étant donnée sa coalition. Mais à peine formé, le gouvernement Bennett montre déjà des soutiens à la poursuite de la colonisation israélienne en Cisjordanie. D’abord, il a déjà demandé une augmentation de budget pour l’Université Ariel, la plus grande université située dans une colonie israélienne. Ensuite, un accord aurait aussi été passé pour investir dans les routes qui mènent aux colonies de Cisjordanie depuis Israël.

Du côté des Palestiniens, l’idéologie extrême de Naftali Bennett crée l’inquiétude. En 2013, alors ministre de l’Economie, il avait préconisé de tuer tous les "terroristes" [sous-entendu palestiniens] arrêtés par les autorités israéliennes plutôt que de les mettre en prison (incitant ainsi au recours aux exécutions extra-judiciaires) et il avait affirmé avoir « tué beaucoup d’Arabes » et qu’il n’avait « aucun problème avec cela » [10].

Si ce nouveau gouvernement donne espoir aux anti-Bibi de voir un jour Netanyahou entrer en prison pour ses affaires de corruption, il ne semble pas qu’il soit synonyme de l’amélioration des conditions pour les Palestiniens et d’une quelconque avancée sur le dossier du conflit.

Publié le 14/06/2021


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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