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Iran : à un mois de l’élection de son successeur, bilan de la présidence d’Ebrahim Raïssi (1/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 31/05/2024 • modifié le 31/05/2024 • Durée de lecture : 6 minutes

Iran’s President-elect Ebrahim Raisi is pictured during his first press conference in the Islamic republic’s capital Tehran, on June 21, 2021. Iran’s new president hailed what he called a ’massive’ voter turnout during last week’s presidential election. The ultraconservative cleric was declared the winner of the election on the weekend, replacing moderate Hassan Rouhani.

ATTA KENARE / AFP

De fait, la République islamique s’est distinguée, ces dernières années, par une politique étrangère de plus en plus belliqueuse, concomitamment à l’expansion de ses proxies à travers le Moyen-Orient et les échecs successifs des négociations sur le programme nucléaire iranien ; sur la scène intérieure iranienne, l’actualité couverte ces dernières années par la presse internationale a consisté essentiellement en la répression brutale du soulèvement populaire ayant suivi la mort de la jeune Jina Mahsa Amini le 14 septembre 2022.

Le traitement de l’actualité iranienne sous un angle majoritairement sécuritaire a oblitéré de nombreuses autres évolutions de l’Iran sous la présidence d’Ebrahim Raïssi. L’économie iranienne n’a eu presque de cesse de se dégrader en effet, tandis que l’accident d’hélicoptère du président est venu rappeler le poids exercé par les sanctions internationales sur l’Iran et l’accroissement des difficultés, pour lui, à s’approvisionner en certains équipements et matériels produits à l’étranger.

Cet article entend ainsi revenir en synthèse sur les conditions de la mort du président iranien Ebrahim Raïssi (première partie) avant de se pencher sur l’état actuel de l’économie (deuxième partie) et de la société (troisième partie) iraniennes. Sera ensuite étudiée la politique étrangère du pays (quatrième partie) sous l’administration Raïssi, tout comme les sanctions internationales et les contre-mesures mises en place par Téhéran pour les contourner ou, du moins, alléger leurs conséquences sur le pays (cinquième partie).

I. La mort d’Ebrahim Raïssi

Le 19 mai 2024, Ebrahim Raïssi, le ministre des Affaires étrangères Hossein Amir-Adbollahian, le gouverneur de la province d’Azerbaïdjan oriental Malek Rahmati et le représentant du guide suprême en Azerbaïdjan oriental Mohammad Ali Ale-Hashem perdent la vie alors que l’hélicoptère dans lequel ils se trouvaient tous les quatre s’écrase près du village de Khunirud, dans le nord de l’Iran. Les raisons exactes de ce crash ne sont pas connues ; si les regards se sont portés immédiatement sur Israël, avec qui l’Iran avait échangé des tirs de missiles et de drones un mois auparavant, Tel Aviv a formellement démenti toute implication dans ce crash [2]. Les autorités ont invoqué le mauvais temps, alors très brumeux et nuageux, pour expliquer la cause de la perte de contrôle de l’hélicoptère, qui aurait alors connu un « atterrissage difficile » [3] dans un terrain particulièrement escarpé et boisé.

Si les mauvaises conditions météorologiques ce jour-là sont une explication plausible, celle de la vétusté de l’hélicoptère vient la compléter. En effet, l’appareil était un Bell 212 de manufacture américaine, produit dans les années 1970. L’Iran s’était montré en effet un grand acquéreur d’hélicoptères sous le Shah, devenant la première puissance du Moyen-Orient en termes de nombre et de qualité de ce type d’appareils [4]. Dans l’impossibilité de se procurer de nouveaux appareils ou des pièces de rechange en raison de l’embargo imposé par les Etats-Unis à partir de la Révolution islamique de 1979 puis des différentes vagues de sanctions internationales, les Iraniens ont continué à opérer leur flotte d’appareils bon an mal an, parvenant parfois à se procurer des technologies ou du matériel par des voies détournées. L’appareil transportant le président iranien et ses trois compatriotes était ainsi probablement mal entretenu, ou en tous cas résolument vétuste, pouvant expliquer par la même occasion sa perte de contrôle par le pilote [5].

Cinq jours de deuil national ont été décrétés le 20 mai par le Guide suprême Ali Khamenei ; la dépouille d’Ebrahim Raïssi a été inhumée le 23 mai à Mashhad, sa ville natale, le lendemain d’obsèques publiques dans les rues de Téhéran [6].

II. Quel héritage économique pour l’administration Raïssi ?

Sur le plan économique, l’administration Raïssi s’est caractérisée par une lutte acharnée, mais presque sans succès, contre un déficit budgétaire estimé à quelque 500 milliards de dollars en début d’année 2024 [7]. Afin de combler ce déficit, les autorités ont augmenté en 2023 de près de 50% une large gamme de taxes [8] dont le revenu n’aurait, finalement, rapporté que 60% de la somme escomptée [9] ; les recettes tirées de la vente de produits pétroliers se sont avérées elles aussi inférieures à celles espérées [10], accroissant toujours plus le déficit budgétaire de l’Etat [11].

Si les raisons présidant à ce déficit budgétaire sont nombreuses, l’une des plus notables reste la volonté, par l’administration Raïssi, de faire avancer en premier lieu les intérêts stratégiques de l’Iran plutôt que de tenter de résoudre les principaux défis économiques du pays. Téhéran a par exemple offert son pétrole à des prix réduits à ses plus grands acheteurs, au premier rang desquels la Chine [12], et a même assuré un approvisionnement gratuit ou à prix fortement réduits à la Syrie, dans le cadre de l’aide continue apportée par Téhéran au gouvernement d’Assad - avant de finalement revenir dessus fin 2023 en raison du fort manque à gagner [13], tout comme pour la vente de pétrole à prix réduit à la Chine début 2024 [14]. Par ailleurs, l’implication croissante de l’Iran au Moyen-Orient, notamment à travers son soutien financier et militaire à divers alliés comme les milices chiites ou le Hezbollah, a exercé une pression financière sur le gouvernement ; si les chiffres exacts ne sont pas communiqués, un rapport du Département d’Etat américain publié en 2018 [15] indiquait que l’Iran aurait dépensé 16 milliards de dollars pour soutenir ses alliés en Irak et en Syrie de 2012 à 2018, et finançait chaque année à hauteur de 700 millions de dollars le Hezbollah et 100 millions de dollars le Hamas.

L’inflation est restée par ailleurs l’un des principaux défis économiques pour les citoyens iraniens. L’année 2023 a ainsi été désignée par le Guide suprême du pays, l’ayatollah Khamenei, comme « l’année du contrôle de l’inflation » [16], démontrant l’importance politique qu’a revêtu cette problématique économique. De fait, en septembre 2023, les prix ont cru de près de 50% en un an [17] ; un score proche de celui du taux de chômage parmi les jeunes, qui atteignait également 50% en février de la même année [18]. La monnaie iranienne, le rial iranien (IRR) a par ailleurs connu une dévaluation historique, dépassant en février 2023 le seuil symbolique d’un taux de change de 500 000 rials pour un dollar américain (USD). L’IRR avait connu, de fait, une chute de 25% de décembre 2022 à février 2023, provoquant la démission du chef de la banque centrale iranienne [19].

III. Quelles évolutions sociétales ?

Sur le plan sociétal, la présidence d’Ebrahim Raïss restera marquée par la répression du soulèvement populaire de septembre 2022 à 2023. En tout, plus de 500 personnes [20] ont perdu la vie durant ces manifestations qui, initialement organisées en réaction à la mort de la jeune Kurde Jina Mahsa Amini aux mains de la police des mœurs, se transformeront en contestation des autorités et, plus particulièrement, du régime d’apartheid sexuel de la République islamique d’Iran et son caractère théocratique. Dans un rapport publié en mars 2024 [21], l’ONU caractérisera les actes de répression commis par l’Iran de « crimes contre l’humanité », soulignant le recours « généralisé et systématique » aux meurtres, emprisonnements, tortures ou encore viols contre les civils.

De manière générale, les libertés tendront à être grevées durant l’administration Raïssi : il signera par exemple en août 2022 un décret restreignant davantage la façon dont les femmes peuvent s’habiller [22], évoquera les relations entre personnes de même sexe comme « l’une des choses les plus ignobles de l’histoire de l’humanité » [23], et participera d’une limitation accrue de la liberté d’expression en généralisant notamment la censure et les coupures d’accès à Internet [24].

Lire la partie 2

Publié le 31/05/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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