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Iran, Syrie, Liban, Etat Islamique : la quadrature du cercle ? (1/2)

Par Michel Makinsky
Publié le 10/04/2015 • modifié le 08/04/2020 • Durée de lecture : 29 minutes

Michel Makinsky

Lire la partie 2 : Iran, Syrie, Liban, Etat islamique : la quadrature du cercle ? (2/2)

Un contexte de coûteuse multiplication des fronts

Le front irakien

La politique régionale de Téhéran se trouve compliquée par le fait que la République Islamique veut être présente sur plusieurs théâtres à la fois, activisme qui atteint si ce n’est dépasse les limites de ses capacités et trouble ses relations avec certains de ses voisins. Les dirigeants iraniens ont-ils mesuré l’ampleur de ces défis et compris qu’ils devront opérer des choix si ce n’est des révisions ?

L’Iran concentre ses efforts contre l’Etat islamique sur le « front » irakien en appuyant militairement les milices chiites, des effectifs de l’armée et de la police irakienne, et quelques éléments de milices sunnites pour la reprise de Tigrit [1], puis, en cas de succès, de Mossoul. Une victoire ou une défaite dans ce combat sans merci sera de toute façon lourde de conséquences pour l’Iran comme pour toute la région. Les difficultés [2] rencontrées sur le terrain [3] illustrent, si besoin était, les limites de l’appui militaire iranien, fortement mis à contribution. L’offensive lancée par cet ensemble de forces, après une percée initiale, s’enlise.

Les milices et l’armée irakienne ont enregistré de lourdes pertes : selon certaines sources [4], quelque 1000 miliciens sur les 20 000 combattants engagés ont péri. Du coup, le gouvernement irakien a décrété une pause. L’absence de professionnalisme des troupes de Bagdad, et sans doute des insuffisances tactiques, auxquelles il faut ajouter la redoutable capacité des djihadistes à retarder de multiples façons (fortifications, mines, bombes et pièges, snipers, kamikazes…) la progression vers la ville, expliquent que la posture des assiégeants s’était sensiblement détériorée avant que des frappes aériennes n’interviennent et que des renforts au sol ne soient organisés ensuite.

Ceci a entraîné aussi des dissensions entre les dirigeants irakiens et les milices chiites [5] soutenues par les pasdarans. Le Premier ministre irakien, Haider al-Abadi, a opté pour le recours à des frappes aériennes ciblées par la coalition sous direction américaine au nom de l’efficacité. Les milices et leurs conseillers iraniens souhaitant au contraire conserver le mérite de la reconquête, voulaient plutôt poursuivre l’offensive sans cet appui aérien discriminant (dont elles disaient ne pas avoir besoin) mais au besoin avec des bombardements massifs, et ce, au prix d’un bain de sang. Les vainqueurs auréolés du double prestige de la victoire espérée (mais incertaine !) et des « martyrs » auraient exploité cet avantage pour asseoir leur supériorité, au risque de réduire encore plus tout rapprochement politique avec les tribus sunnites. Selon les mêmes sources, les divergences auraient même provoqué des affrontements entre l’armée irakienne et les milices chiites dont les pratiques violentes sont redoutées des populations [6]. Le Grand Ayatollah Sistani a été contraint de lancer un appel à l’unité [7]. Ces rivalités entre l’armée irakienne et les milices montrent à quel point l’Etat irakien demeure fragile [8]. Dès le 15 mars, le général Abdelwahab al-Saadi, un haut responsable militaire irakien, avait appelé à des frappes aériennes de la coalition menée par l’Amérique Les Etats-Unis bombardent près de Tikrit en Irak, Libération, 25 mars 2015.. Hadi al-Amiri, chef de la milice Badr, a raillé la couardise des chefs de l’armée irakienne. Le président irakien Massoum a reconnu ces divergences mais a tranché : « Seul le gouvernement irakien décide, et aucune autre force ne décide » [9].

Le gouvernement irakien a donc opté le 21 mars pour une implication américaine qui a débuté immédiatement sous forme de vols de reconnaissance pour collecte de renseignements. Les bombardements alliés ont débuté le 25 mars. Ils révèlent deux indications un peu contradictoires : d’un côté, Washington et Téhéran se trouvent engagés simultanément sur le même front. Mais de l’autre, en optant pour une aide américaine, Bagdad a créé, sous l’empire de la nécessité, une (petite) distance avec Téhéran, qui s’est accrue avec l’appui américain à l’intervention saoudienne au Yémen [10]. Plus important, comme nous l’indiquions plus haut, ce développement atteste la faiblesse de l’appareil militaire iranien, quelque peu humilié de ne pas avoir remporté seul la partie aux côtés de ses obligés irakiens. Washington démontre ainsi à la région qu’il est difficile de se passer de son concours, comme le souligne crûment un officier américain : « Le partenariat irakien avec l’Iran s’est avéré infécond, et à présent il est temps pour les Irakiens de faire alliance avec nous » [11]. Il est d’ailleurs étonnant qu’après avoir dirigé les opérations le 2 mars, le général Soleimani se soit retiré du champ de bataille au moment où les combats ont connu une pause [12]. Ceci est-il l’aveu implicite d’une (humiliante) ‘défaite’ du général ? Les dirigeants des milices chiites se sont empressés de le démentir, réaffirmant fortement l’utilité de Soleimani quand besoin s’en fait sentir [13], pour accréditer l’idée d’un repli tactique. En fait, plusieurs indices laissent percevoir dans ce retrait les fruits de pressions américaines en vue de persuader Bagdad de priver l’Iran du leadership d’une reconquête que la République Islamique ne peut mener seule. Ainsi, John Brennan, directeur de la CIA, déclare que Soleimani a un rôle ‘déstabilisant’ donc inefficace dans cette bataille [14]. Il apparaît que les Américains ont convaincu les Irakiens de consentir à une mise à l’écart des milices soutenues par Téhéran [15] pendant cette période [16] par rapport, au moins, à la direction des opérations. Au minimum pour ne pas gêner les bombardements aériens. Soleimani, visiblement attentif à son image [17], joue ‘gros’. Si le bénéfice d’une victoire ne lui est plus attribué, son étoile pourrait en être affectée [18].

Or, lorsque le Premier ministre Haider al-Abadi a annoncé le 31mars la reprise de Tikrit, il a félicité les forces armées et les « volontaires populaires » (c’est-à-dire les milices chiites) [19]. Ces dernières avaient reçu l’autorisation de participer de nouveau [20] aux opérations après en avoir été écartées sur demande américaine pour la période des frappes aériennes. Apparemment, 500 miliciens de tribus sunnites auraient combattu à leurs côtés. Toutefois, la répartition des tâches entre l’armée irakienne et les milices chiites est malaisée à évaluer au vu des déclarations contradictoires. Selon des sources américaines, les milices chiites n’auraient joué qu’un rôle mineur avec quelque 200 volontaires, sous commandement des forces officielles (armée, police fédérale) sur les 4000 hommes engagés. Mohammad al-Ghaban, ministre irakien de l’Intérieur, a déclaré que les troupes de la police fédérale ont été les principaux artisans de la reconquête de Tikrit, ainsi que la « Golden Division », une force d’élite de l’armée, même si certains éléments des milices se sont joints à ces effectifs en cours de bataille [21]. Il semble que ce succès dépasse les attentes des autorités de Bagdad, et suscite une motivation pour les futurs combats. Ces milices portent une appréciation sensiblement différente et prétendent inversement que la plupart de leurs combattants ont pu regagner le front [22].
Certains analystes voient dans la prise de Tikrit un succès de Téhéran qui, par l’appui apporté à ses alliés locaux, a fait selon eux, preuve de crédibilité. D’aucuns craignent que ceci n’alimente les appétits iraniens [23]. Le gouvernement iranien, par la voix de Marzieh Afkham, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, s’est contenté de saluer sobrement la libération de Tigrit, « victoire gagnée par l’armée irakienne, les volontaires et les forces tribales » et a souligné « la solidarité affichée par les militaires irakiens et les volontaires, qu’ils soient musulmans sunnites ou chiites ».Elle a réaffirmé le soutien « effectif et inconditionnel » de l’Iran à la nation et au gouvernement irakiens dans la lutte contre le terrorisme. Ce langage très consensuel et dosé du ministère ne met pas en vedette le rôle des pasdarans, et attribue le mérite du succès aux Irakiens. A l’évidence, le gouvernement veut afficher un profil bas en une période où Riyad et ses alliés dénoncent l’« impérialisme » iranien.

Le front yéménite

L’engagement au Yémen accroît de plus en plus lourdement ce fardeau de façon imprévue pour Téhéran. En déclenchant le 26 mars l’opération aérienne « Tempête décisive » [24], l’Arabie saoudite appuyée par une coalition de quelque 10 pays (les membres du Conseil de Coopération du Golfe, plus le Maroc, l’Egypte, la Jordanie, le Soudan [25], mais sans la participation d’Oman qui ne veut pas sacrifier ses relations avec Téhéran et a annoncé cantonner son rôle à des actions humanitaires en accueillant des blessés et le président yéménite Hadi dans ses hôpitaux [26]), a voulu marquer un double coup d’arrêt : d’une part bloquer une menace imminente sur la sécurité du Royaume. Les troupes saoudiennes (peu opérationnelles et peu sûres) renforcées d’un contingent égyptien risquaient de ne pas y résister. L’abandon de la base d’al-Anad par les forces spéciales américaines [27] qui était d’une importance cruciale pour le lancement de drones contre al-Qaïda [28], a été sans doute un des éléments qui ont encouragé cette intervention. La progression rapide des insurgés vers une prise de contrôle de grandes villes, de portions croissantes du territoire yéménite [29], se rapprochant des frontières saoudiennes d’un côté et pouvant avec l’Iran menacer les détroits de l’autre, a fait le reste. Le divorce était consommé par ailleurs avec l’ancien président Saleh du fait de sa connivence avec les Houthis, un enterrement humiliant de l’accord « Gulf Initiative » [30]. Agissant sur requête du président yéménite Hadi réfugié à Riyad après avoir été chassé de son pays, la coalition, pour reprendre les termes de l’ambassadeur du royaume aux Etats-Unis, a pour vocation de « protéger et défendre le gouvernement légitime » de Hadi [31]. Fait notable, le président Obama a autorisé le Pentagone à offrir son aide (logistique, conseils) aux Saoudiens et mis en place une cellule de coordination [32]. L’Amérique n’avait guère le choix [33] que d’apporter son aide sous peine de perdre de la crédibilité, et surtout après l’abandon de la base d’al-Anad.
Cet engagement obligé aurait pu troubler les conversations nucléaires en cours entre Téhéran et Washington, mais le sujet, bien que très présent dans les esprits, n’y a été qu’effleuré et laissé à l’écart des discussions. Le Pakistan, qui a été contacté par les Saoudiens pour se joindre à la coalition, ayant d’abord « étudié » ce qu’il pourrait faire [34], s’est résolu (au vu des aides financières escomptées de Riyad [35]) sans enthousiasme à envisager d’envoyer des troupes, ce qui ne fait pas l’unanimité dans la classe politique pakistanaise [36]. Karachi a besoin de ménager Téhéran, son voisin, potentiel fournisseur d’énergie.

Il est manifeste que ce nouveau développement contrarie considérablement l’Iran, pris en défaut, et ne pouvant s’opposer à la riposte lancée par la coalition. Le triomphe (trop facile) des alliés Houthis se trouve ainsi provisoirement contenu sans que l’appareil militaire iranien ne puisse s’opposer à la contre-offensive saoudienne. Elle était prévisible [37] : la perspective du contrôle par des forces iraniennes des détroits où transite l’essentiel du pétrole du Golfe est un risque inacceptable. L’incapacité saoudienne de protéger les sunnites l’aurait été tout autant. La rhétorique iranienne sur ses ambitions ‘impériales’ s’est avérée une provocation (verbale) d’une grande imprudence. Selon les mêmes sources, les dirigeants du Hezbollah se sont inquiétés des risques découlant de cette opération : appui saoudien aux ‘takfiris’ qu’affrontent la milice chiite libanaise, ou craignent que l’Iran ne soit tenté d’ouvrir de nouveaux fronts pour affaiblir le royaume : à Bahreïn [38] et via la minorité chiite saoudienne [39]. Le Hezbollah n’a pas eu d’autre choix que de condamner vigoureusement l’Arabie saoudite, promettant à celle-ci un échec redoutable et la victoire des Houthis face à « l’agression américano-saoudienne ». Tout en accusant Riyad de vouloir reprendre le contrôle du Yémen, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, a réclamé dans deux discours télévisés sur la chaîne Al-Manar [40] l’arrêt des opérations, et appelé à un retour aux négociations pour trouver une solution politique à la crise. Il a mis en garde les pays de la coalition contre la tentation saoudienne de contrôler le Yémen. Il déplore que ceux-ci s’engagent contre les Houthis plutôt que contre Israël, un combat auquel il n’aurait pas manqué de se joindre [41] … Il poursuit en accusant Riyad d’envoyer des kamikazes en Irak et d’avoir créé l’Etat islamique. Sans surprise, Ali Awad Asiri, ambassadeur saoudien à Beyrouth, a protesté contre ces discours dont il a dénoncé les contre-vérités propagées par l’Iran destinées à saboter ce qu’il appelle les tentatives saoudiennes de trouver une solution politique. Il a aussi dénoncé les accusations de Nasrallah qui prétend qu’en empêchant Michel Aoun de postuler à la présidence libanaise, Saud al-Faisal (ministre saoudien des Affaires étrangères) aurait bloqué les élections. Il a aussi réfuté les critiques de Nasrallah sur l’abandon des Palestiniens par Riyad [42].

Enfin, les responsables du Hezbollah redoutent que Riyad n’en profite aussi pour agiter les minorités arabes d’Iran. Cette inquiétude est visiblement présente, comme on le voit à travers les récents incidents intervenus dans la ville iranienne d’Ahwaz dont la population est principalement d’ethnie arabe. A l’occasion d’un match de football entre l’équipe iranienne Foolad Khuzestan et sa concurrente saoudienne al-Hilal, des supporteurs iraniens ont soutenu leurs ‘frères’ arabes, ce qui a généré de vives réactions d’autres groupes [43]. Curieusement, le célèbre homme d’affaires émirati Khalaf Ahmad Al-Habtoor a publié peu après un appel à « libérer » Ahwaz d’Iran [44].

Le verrouillage du Détroit de Bab el Mandeb par la marine égyptienne a initialement [45] empêché Téhéran de mettre en place un dispositif naval [46]. C’est une humiliation pour l’Iran qui n’a pas les moyens de répliquer sur le terrain au-delà de l’envoi de quelques pasdarans [47], de matériel [48] (dénoncé par le président Hadi) [49], et de l’entraînement militaire de Houthis [50]. Les coûts militaires, humains, financiers des conflits irakiens, syriens, etc, ont atteint le plafond des capacités de Téhéran, sans parler des contraintes qui pèsent sur son économie. L’illusion d’une victoire facile sur un président yéménite affaibli a aveuglé les dirigeants iraniens prompts à saisir l’opportunité de créer un point d’appui, et de peser sur le grand rival saoudien [51]. Par manque de vision stratégique et politique, l’Iran n’a pas voulu ou pu convaincre les Houthis de négocier un partage du pouvoir [i], de se rendre à la réunion convoquée par Hadi qui avait convié toutes les parties. La vive réaction verbale iranienne sonne comme un aveu d’impuissance : Marzieh Afkham, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, s’est bornée à exiger l’arrêt (improbable) des « agressions » qui ne font que compliquer la situation et empêchent une solution politique de ce problème [52]. Les propos menaçants d’Alaeddin Boroujerdi, président (conservateur) de la commission de la sécurité nationale et des affaires étrangères du parlement iranien (« L’Arabie saoudite se brûlera le doigt au Yémen » [53]) ne devraient guère impressionner et traduisent surtout un grand embarras. Le site Khabar Online a lancé un appel enflammé invitant les Houthis à attaquer tous les tankers, champs pétroliers, sites industriels saoudiens, tant sur le territoire que dans les détroits de Bab el Mandeb, d’Ormuz, et sur la Mer Rouge. Au majlis, le député conservateur (ultra) Kowsari Esmail a tonné en invitant le peuple saoudien (c’est-à-dire la minorité chiite) à se révolter contre ses dirigeants [54].

Notons que l’Irak a aussi exprimé sa désapprobation quant à cette opération. Outre une perte de crédibilité militaire découlant de la faiblesse de ses moyens, l’Iran voit aussi contrariés ses efforts de normalisation en cours de ses rapports avec l’Arabie Saoudite [55]. Par ailleurs, ceci complique les démarches iraniennes visant à cultiver des relations aussi « amicales » que possible avec les autres Etats du Golfe [56]. Téhéran s’est trouvé placé dans le « mauvais camp », payant ainsi sa pratique des « coups tactiques » avec des gains à courte vue au détriment des calculs stratégiques. Cela étant dit, si l’attaque aérienne saoudienne appuyée par les autres coalisés peut rudoyer les Houthis et les freiner dans leur progression, il ne faut pas en conclure que ceux-ci ont définitivement perdu la partie. Le groupe Ansarullah a menacé l’Arabie saoudite de « terribles représailles » sur son sol, qui, selon ses dires, devraient « changer la géopolitique de la région » [57]. De l’aveu de militaires saoudiens, les raids aériens ne suffiront pas, des engagements au sol sont nécessaires. La coalition risque alors l’enlisement. Ceci dépend aussi des objectifs réels de Riyad. S’ils vont au-delà d’un simple coup d’arrêt, un bourbier attend le royaume, ce qui permettrait à Téhéran de savourer une (relative) revanche. La sagesse voudrait que les frappes se limitent à recréer les conditions d’un dialogue [58] après modification du rapport de forces [59]. Ce serait ignorer gravement des dimensions politiques importantes du problème yéménite que d’en limiter le traitement qu’à la seule réduction militaire des Houthis et de leurs alliés iraniens (attention à la dangereuse lecture monocolore d’un conflit à travers les verres uniques de la compétition Téhéran/ Riyad). D’une part ces derniers sont épaulés par des éléments de l’ex-armée yéménite, et en second lieu il faut régler la question du sort du clan Saleh [60]. En plus, le royaume est assez mal placé pour donner des leçons de démocratie et de respect des gouvernements légitimes [61]. Autrement, un nouveau cycle ‘perdant/ perdant’ s’ouvrira.

C’est un pari audacieux qu’entament le nouveau roi et son ministre de la Défense, le prince Mohammad bin Salman [62]. Ils ont pour l’heure réussi ce qui est pour eux un précédent : obtenir l’implication de pays aussi différents que l’Egypte, le Qatar, le Maroc pour ces frappes aériennes. Bien évidemment, il n’est pas certain qu’elles suffiront à bloquer l’avancée des Houthis sans intervention terrestre, et encore moins évident que ceci les convaincra de retourner à une table de négociations. L’enlisement, le pire des maux, n’est pas exclu. Le nouveau monarque a habilement profité de l’amélioration de ses relations avec le Qatar. Mais il semble que de plus grands enjeux sont présents dans les calculs saoudiens, au-delà du coup d’arrêt à porter à la constitution d’une entité hostile à leur frontière, et à la percée stratégique iranienne. Il semble qu’à travers cette initiative, une « doctrine Salman » prend corps [63]. Il s’agit de la possibilité de « dissuader de l’agression », à la seule initiative des intéressés : sans demander la permission à un « grand frère » [64]. Le sénateur John McCain ne s’y est pas trompé, selon les mêmes sources, quand il déclare à propos de l’opération « Tempête Décisive » que « les pays arabes ne font plus confiance aux Etats-Unis et par conséquent ont planifié eux-mêmes cette coalition », une coalition sans précédent depuis des décades, poursuit-il. Dans cette affirmation, il faut faire la part du procès instruit depuis longtemps par les Républicains contre les « capitulations » de la Maison-Blanche, mais ce constat n’est pas dépourvu de pertinence. J. Kashogji estime que cette initiative est le début de quelque chose de nouveau qui est né de la décision du roi de ne plus admettre ce qu’il perçoit comme une politique expansionniste iranienne dans la région, sans réaction américaine. Peu importe aux Saoudiens, selon lui, que ceci ne soit que la faiblesse provisoire d’un président en fin de mandat, ou un « complot », ou un « deal » majeur passé avec les Iraniens pour permettre un accord sur le nucléaire. Sans doute les Américains ont-ils été prévenus de l’opération, mais ils ont été mis au pied du mur quant à la décision, obligés dès lors de participer à son organisation (indispensable) et apporter un soutien logistique [65]. Enfin, cette opération est un test de « traitement de crise », comme le souligne Kashogli, et en fonction de la suite des événements, servira d’exemple de ce qu’il faut faire….ou ne pas faire. On devine que les différents protagonistes de la crise syrienne ont les yeux fixés sur ce processus.
On note que le président Erdogan a non seulement approuvé l’initiative saoudienne et s’est déclaré prêt à fournir une aide logistique, mais qu’il a très vigoureusement critiqué le soutien de Téhéran aux Houthis. Bien plus, lors d’une conférence de presse le 26 mars, il a proféré de lourdes accusations : « l’Iran est en train d’essayer de dominer la région » [66], « L’Iran est en train de chasser Daech de la région uniquement pour prendre sa place », ajoutant que ceci « ne peut être toléré ». Il a enjoint la République Islamique de retirer ses forces du Yémen, d’Irak, de Syrie. Cette attitude surprend par son maximalisme. Selon l’analyste Fehim Tastekim [67], deux raisons expliqueraient ce curieux comportement : un sentiment de colère et de frustration face à un Iran qui affiche des ambitions impériales ; elles viennent contredire les fantasmes du néo-ottomanisme conceptualisé par l’ancien ministre des Affaires étrangères (devenu Premier ministre) Davutoglu dont le « modèle » turc s’est brisé sur le printemps arabe et la doctrine du « zéro problème » pulvérisée sur une masse de tracas. Notre expert distingue un autre mobile : Erdogan serait aussi « attrait dans le ‘camp sunnite’ par ‘l’argent chaud ’du Golfe. » La dégradation de l’économie turque aurait encouragé Ankara à se tourner vers de généreux contributeurs. En plus, le président turc souhaite encourager les Saoudiens à se réconcilier avec les Frères musulmans. Last but not least, selon les mêmes sources, en se joignant au « camp » que Washington essaie de constituer avec Riyad, il escompte améliorer ses relations avec l’Amérique, comme en témoigne la proposition d’abriter sur le territoire turc des opposants à Bachar al-Assad pour être entraînés par des forces spéciales américaines. Mais en se joignant à un bloc ‘sunnite’ anti-Iran [68], Erdogan, qui cherche à briser l’isolement régional de la Turquie [69], ne risque-t-il pas de perdre ce qu’il gagne hypothétiquement de l’autre ?

Zarif lui a répliqué (diplomatiquement) par un conseil : « Ceux qui ont causé d’irréparables dommages par leurs propres fautes stratégiques, feraient mieux d’adopter des politiques responsables à l’égard des possibilités disponibles pour créer du calme dans la région » ; il poursuit : « Nous accordons de l’importance et du respect à nos relations stratégiques avec la Turquie dans divers domaines. » Cette réaction mesurée contraste avec les protestations du député influent Ahmad Tavakoli [70] qui a exigé (comme le très conservateur Esmaeel Kowsari, membre de la commission de la Sécurité nationale et des Affaires étrangères du majlis) du ministre qu’il décommande la visite prévue du président turc à Téhéran. Il a d’ailleurs trouvé insuffisants les propos de Zarif qu’il aurait préféré plus fermes. Néanmoins, le chargé d’affaires turc a été dûment convoqué et prié de fournir des « explications convaincantes ». Téhéran a néanmoins décidé de ne pas annuler cette visite [71] qui est nécessaire en raison des dossiers importants en cours de discussion entre les deux voisins, notamment en matière économique [72] (livraisons de gaz, commerce bilatéral, coopération industrielle, régime de la Caspienne) ; ces sujets d’ajoutent aux nombreux thèmes politiques délicats : Syrie, Kurdes, islamisme, Yémen, etc. De fait, lors de leur rencontre le 7 avril, Erdogan et Rohani se sont concentrés sur le renforcement de leurs échanges commerciaux bilatéraux qu’ils veulent faire passer de $ 14 md à $30 mds, signant une série d’accords. Ils se sont prononcés en commun pour une diminution des tensions régionales, se limitant à de prudentes généralités, sachant que leurs divergences sur le Yémen et la Syrie sont intactes [73]. Notons que le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, s’est félicité de l’accord nucléaire conclu entre l’Iran et les 5+1 tout en regrettant au passage que ce dernier soit en deçà de celui proposé par la Turquie et le Brésil il y a quelques années : « J’espère qu’en juin (quand l’accord final doit être signé), l’Iran se trouvera dans la ligne établie en 2010. » [74]

A ce stade de nos réflexions, une question vient à l’esprit à propos de cette opération saoudienne : est-elle transposable ailleurs [75] ? Notre premier réflexe serait de répondre par la négative. Mais la question peut être soulevée par l’Egypte bien décidée à contrer le péril djihadiste libyen [76], comme on le voit par la récente commande d’avions Rafale à la France. Or, cet épisode révèle des ambitions saoudiennes au-delà de la seule réinstallation du pouvoir présidentiel yéménite et d’un coup d’arrêt à l’expansion iranienne. Comme le souligne l’analyste Madawi al-Rashid, le roi Salman avec le concours de son fils Muhammad, ministre de la Défense, « est déterminé à faire de l’Arabie saoudite l’agence de police de la Péninsule Arabique » [77]. Cette démarche comporte une dimension interne, selon lui, car le ressort nationaliste ainsi flatté pourrait servir à consolider une unité fragilisée par les divisions et ambitions claniques, et à montrer aux islamistes qui ne rêvent que d’abaisser l’Iran et ses alliés que la monarchie a la capacité de résister aux ambitions iraniennes alors qu’elle a échoué à bloquer les avancées iraniennes en Syrie et en Irak, et à empêcher Obama de négocier avec Téhéran. Une humiliation à laver. Mais en cas d’échec ou d’enlisement, la monarchie risque de payer cher son audace.

Un autre élément mérite de retenir notre attention sur l’ampleur des objectifs régionaux du royaume et de ses alliés. Alors que le Conseil de Coopération du Golfe était jusqu’alors le principal vecteur des ambitions sécuritaires de Riyad, c’est à présent la Ligue Arabe, dont l’autorité avait décru au fur et à mesure de la faiblesse de ses actions, de reprendre quelque poids (après une période d’affaiblissement) avec l’appui spectaculaire de l’Egypte qui fait sa réapparition comme acteur régional. En approuvant le 29 mars à Charm el-Cheikh la création d’une force commune (en l’absence de la Syrie), 21 des 22 membres de la Ligue ont entériné un projet dont le contenu reste à définir [78]. On sait que ce projet est depuis longtemps promu par le président égyptien al-Sissi, comporte la constitution d’un contingent de quelque 40.000 hommes fournis par les membres de la Ligue qui, selon les observateurs, se trouve ainsi remise en selle [79], montrant sans doute pour la première fois « que les Etats arabes prennent enfin en main leurs affaires de sécurité », si l’on veut en faire une lecture optimiste. Il faudra en effet voir comment le projet se comportera à l’épreuve des faits Renaud Girard, La Ligue arabe reprend la main, Le Figaro, 31 mars 2015.. Cette initiative présente un « saut de paradigme » pour le royaume de nature à peser sur l’équilibre régional à travers une coopération interarabe qui demeure cependant sécuritaire. Les Saoudiens voudraient démontrer leur capacité à incarner la constitution d’un ensemble décidé à se défendre lui-même [80]. Pour le président égyptien, c’est une revanche par rapport aux malheureuses interventions au Yémen dans les années 60, mais aussi et surtout la reconnaissance d’un leadership retrouvé [81], dont la dimension militaire qui se concrétise pourrait ne pas être la seule. Ce pari est également risqué dans la mesure où les objectifs égyptiens et saoudiens pourraient diverger sur plusieurs points. La façon dont l’opération a été décidée par Riyad n’a-t-elle pas pris l’Egypte au dépourvu ? Le président égyptien, qui avait plusieurs fers au feu, selon certaines sources, avait pris des contacts avec les Houthis pour circonvenir leurs rivaux d’al-Islah (Frères musulmans) [82]. Les relations avec la Russie que Le Caire cultive ont déjà créé des mouvements d’humeur entre les deux pays ; l’Egypte veut éviter de ne dépendre que d’un seul ‘grand’ allié [83]. Mais porter une évaluation sur la pérennité de ces orientations dépend du succès de leurs réalisations devant les rudes obstacles qui se présentent sur le chemin. De surcroît, elles impliquent un prix à payer. Ces acteurs ont choisi une opposition à l’Iran. Ceci laissera des traces dans des relations bilatérales déjà fort compliquées. Une fois passé l’enthousiasme initial, la dynamique d’affrontement sera-t-elle pérenne ? Il reste qu’en mobilisant une belle palette d’Etats autour d’elle, l’Arabie saoudite a bouleversé l’« ordre » régional existant et les priorités de plusieurs pays [84] au risque de plonger cet ensemble dans le chaos [85], mais surtout porté un coup (provisoire) à l’ambition iranienne de puissance régionale. La posture iranienne peut changer si l’initiative de Riyad aboutit à un enlisement peu glorieux, ou si les Houthis font preuve de plus de résilience qu’escompté. D’aucuns se demandent si, sous le coup de l’urgence, Riyad n’a pas entraîné ses partenaires dans des erreurs de calcul tactiques et stratégiques [86]. Téhéran va devoir faire preuve de créativité. Au total, comme le relève avec malice un analyste iranien, en voulant assumer de lourdes responsabilités (restaurer paix et stabilité), ces pays coalisés, qui manquent singulièrement d’expérience en la matière [87], seront confrontés à de sérieux défis au-delà du simple blocage de forces disparates qui seront peut-être dépassées par les événements.

Ce peut être l’occasion, alors que sa faiblesse militaire affichée affecte le prestige des forces armées, et en particulier d’al-Qods et de Soleimani [88], de replacer sur le devant de la scène l’approche politique souhaitée par Rohani, Zarif et Shamkhani. Le fossé qui s’est creusé a indiscutablement porté un dommage aux tentatives de ces trois hommes pragmatiques de nouer un dialogue avec le royaume en vue de parvenir à une certaine normalisation des relations bilatérales. Rafsandjani, qui avait prévu une visite à Riyad, a été contraint de l’annuler, après avoir condamné l’offensive qualifiée de « faute ». Il a blâmé les autres pays participants pour s’y être joints, incapables, selon lui, d’agir contre l’occupation israélienne, mais unis contre un Etat musulman [89]. Malgré tout, la diplomatie ne perd pas ses droits : Hossein Amir Abdollahian, vice-ministre iranien, qui avait mis en garde l’Arabie saoudite contre les conséquences néfastes de son intervention qualifiée de « faute stratégique », a cependant appelé « l’Arabie Saoudite à collaborer en vue de résoudre la crise yéménite » ; il a indiqué « essayer » d’établir avec elle des canaux de communication [90]. Ce qui, indirectement, pourrait suggérer que les canaux habituels ne fonctionnent plus ou mal. Les ressources du ministère iranien des Affaires étrangères seraient-elles épuisées par les négociations nucléaires en cours ? Il a ajouté que l’Iran a une « proposition » à l’étude pour trouver une issue à cette impasse. En recherche de contacts propices, la diplomatie iranienne s’est à nouveau adressée à Oman, dont la position neutre facilite les dialogues, où Morteza Sarmadi, vice ministre des Affaires étrangères, a conféré dans le cadre d’une tournée dans les pays du Golfe [91]. La Jordanie, pour sa part, tout en se joignant (prudemment) à la coalition saoudienne sur le Yémen [92], a entamé une concertation avec l’Iran en vue non seulement de réchauffer les liens bilatéraux [93], mais sans doute aussi pour faciliter le dialogue entre Téhéran et Riyad, comme en témoigne la visite surprise de Nasser Judeh, ministre jordanien des Affaires étrangères à Téhéran le 6 mars, la première depuis 8 ans [94]. La dégradation de la situation à la frontière syro-jordanienne, avec la présence de nombreux éléments pasdarans et du Hezbollah, inquiète sérieusement les autorités jordaniennes [95] alors même que de façon symétrique cette frontière est aussi occupée par des insurgés islamistes [96]. N’oublions pas que la Jordanie a fourni beaucoup d’éléments aux groupes jihadistes [97]..

Au total, nous voyons que la République Islamique, qui s’était engagée de façon croissante au fil des ans pour asseoir sa position stratégique au Liban et en Syrie, et y maintenir une ‘capacité de nuisance ‘ face à l’ennemi sioniste’, non seulement mesure le poids et le coût croissants de cet effort, mais en sus se trouve chargée du fardeau des deux fronts irakien et yéménite qui obèrent des ressources déjà fortement mises à contribution en période de crise économique. Ce lourd contexte nourrit assurément les réflexions du président Rohani et de son ministre des affaires étrangères quant aux possibilités de redéployer l’action iranienne vers un échiquier plus politique en Syrie. La prédominance du ‘militaire’ en Irak et au Yémen, pour l’heure affirmée et défendue par l’establishment pasdaran, et au premier chef par le général Soleimani, est-elle durable sur tous ces fronts ? L’évolution de ces postures dépendra largement des succès et revers rencontrés sur le terrain.

Publié le 10/04/2015


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 15 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique.
Il a publié de nombreux articles et études dans les revues Défense Nationale, Stratégique, Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien (CEMOTI), Maghreb-Machrek, Politique Etrangère, Outre-Terre, Eurorient, Cahiers de l’Orient, MERIA, Revue Diplomatique…
Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, France 24….).


 


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