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Iran : Masoud Pezeshkian élu entre espoirs et rudes défis

Par Michel Makinsky
Publié le 10/07/2024 • modifié le 12/07/2024 • Durée de lecture : 16 minutes

Michel Makinsky

Un scrutin à surprises

Recueillant 10,5 millions de voix (soit 42,5% des suffrages exprimés), il avait devancé l’ultra-conservateur Saeed Jalili (ancien négociateur nucléaire caricaturalement rigide, et leader de la faction dure maximaliste Paydari au Parlement). Ce dernier a totalisé 9,5 millions de votes (soit 38,6% des voix). En troisième position figurait Mohammad Qalibaf récemment réélu président du Majlis (le Parlement), qui n’engrange que 3,4 millions de bulletins (soit 13,8% des suffrages). L’ancien maire de Téhéran s’était à plusieurs reprises présenté aux présidentielles et avait subi à chaque fois une défaite. Bien que cet ancien général soit vigoureusement soutenu par les Gardiens de la Révolution (dont il défend les intérêts), sa corruption émaillée de scandales dans la capitale l’a rendu impopulaire. Sa candidature à ce scrutin a étonné. Pourquoi s’est-il présenté (alors que ses chances de succès étaient infimes), et surtout pourquoi était-il disposé à abandonner son fauteuil de président du Parlement - poste stratégique - regagné avec l’appui non seulement des Gardiens mais, plus important, du Guide ? Celui-ci ne voulait pas que cette fonction soit occupée par un membre du clan Paydari dont l’extrémisme le gêne alors qu’il préfère de loin un représentant sûr des pasdarans à la tête du Majlis. Un mélange de vanité et la crainte de la victoire de Jalili [1] ont peut-être poussé Qalibaf vers ce choix improbable.

Mais la sélection des candidats par le Conseil des Gardiens de la Constitution (aux ordres du Guide), qui procède à l’élimination massive de tous ceux qui ne lui conviennent pas (principalement réformateurs et modérés, mais aussi des conservateurs trop pragmatiques), avait déjà offert quelques surprises. En effet, de nombreux conservateurs avaient été retenus (outre Jalili et Qalibaf, Mostafa Pourmohammadi - conservateur qui fut ministre de la Justice et ministre de l’Intérieur -, Amir Hossein Ghazizadeh Hashemi - vice-président de Raisi et qui s’est désisté -, Alireza Zakani - maire de Téhéran conservateur corrompu - qui s’est également désisté). Il s’agissait de faire élire un président aligné sur le Parlement contrôlé pour moitié par la faction ultra Paydari et pour l’autre par les proches des Pasdarans. Le Conseil avait donc éliminé sous un prétexte fallacieux Ali Larijani (ancien président du Majlis), un conservateur pragmatique qui avait constitué la majorité précédente avec les modérés du président Rohani et les réformateurs. Ce bloc a éclaté aux législatives de 2016 sous la pression des Gardiens, ennemis jurés du clan Larijani dont ils ont obtenu la mise à l’écart.

Dans ces conditions, la validation du réformateur Masoud Pezeshkian est paradoxale. Quels en sont les mobiles ? On peut penser qu’au vu de l’énorme mécontentement de la population, le régime a voulu donner des gages d’un pseudo pluralisme. Mais surtout, la certitude d’une abstention massive prévue de longue date en raison du divorce entre le pouvoir et les citoyens (les appels au boycott se sont multipliés depuis plusieurs mois chez les réformateurs et les modérés) risquait fort de priver le futur président de toute légitimité. Celle-ci est une dimension essentielle pour Khamenei. En plus, en dehors du fait qu’il est une des très rares personnalités intègres du pays, et d’une vie honorable de chirurgien dans sa sphère privée, Pezeshkian n’est pas un leader charismatique. Donc les ‘censeurs’ ont probablement estimé qu’ils ne couraient guère de risque à le laisser concourir.

Aussi, le résultat du second tour a de quoi provoquer quelques aigreurs chez ceux qui escomptaient son échec. D’une part le score du ‘docteur’ (53,3% des suffrages contre 44,3% pour Jalili - 54,76% contre 45,24% selon les chiffres officiels [2]), est sans appel, mais surtout une participation sensiblement plus forte (49,68%) qu’au premier tour (39,68%) donne une forte légitimité au vainqueur. Ceci révèle aussi un changement d’attitude des électeurs. Alors que la forte abstention au premier tour, alimentée par leur dégoût et les appels à boycott de la plupart des responsables réformateurs et modérés, laissait entrevoir sa répétition au second, un renversement intervient entre les deux tours. Les appels à voter Pezeshkian émis par les anciens présidents Khatami et Rohani, et l’implication à ses côtés de l’ancien ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, signataire de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 (JCPOA), ainsi que d’autres personnalités, sans oublier le soutien de diverses formations réformistes, créent un appel d’air. Le fait que ce candidat modéré a osé désapprouver publiquement les actions violentes de la police des moeurs contre les femmes qui ne portent pas le voile a contribué à convaincre nombre de citoyens de lui donner une chance. Sa modération et sa probité (qualité rare) ont séduit une masse d’Iraniens ordinairement déçus et sans illusion. L’extrême impopularité de l’« épouvantail » Jalili a aussi servi de repoussoir. Un autre facteur a joué un rôle non négligeable : Pezeshkian est originaire de la province d’Azerbaïdjan de l’ouest. Il a soigneusement cultivé cet électorat ethnique ainsi que les Kurdes [3]. Ce scrutin est donc caractérisé par une polarisation entre deux camps : la modération face au durcissement. On ne peut pas dire que son résultat enchante le Guide. Il avait recommandé de ne pas élire un candidat cherchant une ouverture avec les Occidentaux (allusion à Pezeshkian) pour restaurer l’économie [4]. Et tranchant avec le flot de félicitations (rituelles) reçues par le futur président, il se borne à l’inviter à un comportement ‘amical’ avec les autres (ses adversaires politiques) et surtout, à suivre la voie tracée par Raisi [5]. Or l’élu a gagné précisément pour ne pas suivre ce chemin…

Le plus dur commence

L’élection validée dès le 6 juillet par le Conseil des Gardiens de la Constitution, le nouveau président après avoir été rapidement intronisé par le Guide, devra l’être également par le Parlement à une date assez rapprochée. Dans les deux semaines suivant son intronisation, il devra constituer son gouvernement et le faire approuver par le Parlement. Ce sera une rude tâche car le Majlis conservateur tenu par les proches des Gardiens représentés par son président Qalibaf, et par la faction ultra Paydari, ne lui facilitera pas la tâche. On se souvient de la guérilla qui a épuisé le président modéré Rohani impuissant face aux députés décidés avec la complicité du Guide à torpiller ses réformes. Pezeshkian sera sous haute surveillance : le général Salami, commandant des Gardiens de la Révolution, dans son message de ‘félicitations’ au nouvel élu, a prévenu que ceux-ci poursuivront leur mission de ‘défendre leur stratégie’ « en interaction et en coopération avec le gouvernement » dans le cadre de leurs missions et « conformément aux lignes directrices annoncées par le Guide Suprême pour répondre aux besoins du pays » [6]. Une façon de souligner que c’est à Khamenei qu’ils obéissent. Plusieurs hauts gradés ont envoyé des messages dans le même sens. Qalibaf, lors d’une rencontre avec le nouveau président, lui a rappelé que « la supervision effective de l’action de la nouvelle administration et du bien-être de la population figure parmi les tâches principales du Parlement iranien » [7]. Jalili a été encore plus explicite : si l’exécutif ‘écoute son avis’, il le soutiendra. Mais à l’inverse, s’il relève « de la négligence, de l’incompétence, ou des erreurs », il les dénoncera et aidera « activement à les corriger » [8]. L’avertissement est clair.

Le défi n’est pas mince. Pezeshkian le sait. Homme prudent et avisé, il ne va pas chercher l’affrontement dans un rapport de forces qui lui est défavorable (notamment au Parlement) même si les conservateurs sont très divisés. En Iran, le président n’a pas plus de pouvoir qu’un Premier ministre, le Guide détient les leviers essentiels. Aussi le nouvel élu s’est empressé de confirmer son absolue loyauté à Khamenei : il avait déclaré : « nous n’allons pas instaurer de nouvelles politiques, vu que les politiques du Guide Suprême sont claires ». Il a également affirmé : « Je crois dans le Guide Suprême, je l’aime » [9]. Dès son élection, il annonce qu’il travaillera à ‘défaire les nœuds’ qui pèsent sur le pays, mais « sous la supervision du Guide de la Révolution » et il a tenu à lui rendre hommage pour les progrès accomplis qui n’auraient pas été atteints « sans la sagesse de ce guide » [10]. Mais s’il se garde de défier frontalement Khamenei, il a montré pendant la campagne sa capacité à émettre contre sa ligne des critiques subtiles mais réelles. La priorité du chef de l’Etat, comme d’ailleurs de ses concurrents, est l’économie. Il y a urgence. Or, les méthodes de ses compétiteurs diffèrent profondément. Dans l’immédiat, le nouveau président a deux priorités : définir ceux des éléments de son programme susceptibles de ne pas être bloqués par le Parlement, et surtout par le Guide, et composer le futur cabinet. Il avait affirmé sa volonté d’être homme de dialogue, sans exclusive, au-delà des diverses factions, à l’écoute des ‘sans voix’ pour restaurer l’unité. Issu du soutien des groupes modérés et réformateurs, son gouvernement sera au moins partiellement le reflet de leurs aspirations, mais sera contraint sans doute d’y inclure des conservateurs pragmatiques ‘compatibles’, des technocrates pour apporter des réponses aux lourds défis économiques, et qui soient acceptables par Khamenei.

Deux domaines sont prioritaires : la politique de détente extérieure et l’économie. Pezeshkian veut relancer les négociations nucléaires (il plaide pour un retour du JCPOA qu’il avait soutenu), obtenir une levée des sanctions. Renouer un dialogue avec les Occidentaux est la condition indispensable pour restaurer l’économie. Il faudrait notamment adopter les mesures exigées par le Gafi (le ‘gendarme’ de la finance internationale) pour rétablir des circuits financiers malgré la résistance des durs et des Pasdarans. L’ancien ministre des Affaires étrangères Javad Zarif, inspirateur principal de la politique extérieure, pourrait devenir vice-président, mais pas ministre car exposé à un probable veto du Majlis. En revanche, Abbas Araqchi, ancien vice-ministre des Affaires étrangères et qui a joué un rôle clé sous la présidence Rohani, est souvent cité (notamment par les analystes d’Iranwire) [11] pour ce portefeuille. Il en est de même pour Ali Akbar Salehi qui a dirigé efficacement l’organisation de l’Energie Atomique Iranienne sous Rohani, après avoir été un pragmatique ministre des Affaires étrangères sous Ahmadinejad. Mohammad Sadr, ancien vice-ministre des Affaires étrangères sous Khatami, est parfois évoqué. D’autres sources ont cité Mehdi Sanai, ancien ambassadeur d’Iran à Moscou, universitaire spécialiste des relations Iran-Russie. Ali Bagheri, actuel ministre des Affaires étrangères ad interim, retrouvera-t-il son poste de négociateur nucléaire ? Ce n’est pas exclu ni fixé.

L’économie est au centre du programme du nouveau chef de l’état. Les principaux postes concernés sont le ministère de l’Economie et des Finances, celui de l’équipement, du Logement et du Développement urbain, le ministère de l’Agriculture, le gouverneur de la Banque Centrale, et le chef de l’Organisation du Management et de la Planification (MPO). Bien que l’on ignore quels sont les titulaires prévus, l’ancien ministre de l’Economie sous Rohani, Ali Tayebnia, animateur de l’équipe économique de Pezeshkian, sera au cœur du dispositif. IranWire a tenté de dresser la liste ci-après des futurs ministres. Hossein Abdeh Tabrizi, un des conseillers du nouveau président, figure parmi les pressentis. Au ministère du Pétrole ou celui de l’Energie, Hamid Chichian (qui avait été soutenu par ce dernier) est un candidat possible. Dans le domaine social (très sensible), Ahmad Meydari pourrait recevoir le portefeuille du Travail, des Coopératives et de la Sécurité sociale. Pour ce qui est de la Culture, les mêmes sources identifient plusieurs ‘nominés‘ : Hossein Entezami, ancien ministre adjoint de la Culture sous Rohani, Ahmad Masjed Jamei, ancien ministre de la Culture de Khatami, Reza Salehi Amiri, ancien ministre de la culture sous Rohani, ainsi que Ali Motahari, ancien député conservateur modéré du Parlement. Mohammad Javad Azari Jahromi, qui a joué selon ces mêmes analystes un rôle important dans la campagne électorale, pourrait retrouver le maroquin de ministre de la Communication et des Technologies de l’information (qu’il détenait sous Rohani) et s’il n’y est pas nommé, pourrait devenir ministre de la Jeunesse et des Sports ou se voir confier d’autres responsabilités en cas d’opposition du Parlement. Pour mémoire, il avait antérieurement exercé au sein du ministère des Renseignements.

Les experts d’IranWire détectent plusieurs profils intéressants pour diriger le ministère de l’Intérieur, celui de la Justice (à ne pas confondre avec le pouvoir judiciaire contrôlé par le Guide), celui des renseignements : Mahmoud Alavi (ex ministre des Renseignements sous Rohani), Ali Younisi (ancien ministre des Renseignements sous Khatami), Majid Ansari (ancien vice-président sous Rohani), Mohsen Esmaili (ancien membre de l’Assemblée des Experts), Mostafa Pourmohammadi (ministre de l’Intérieur sous Ahmanidejad, ministre de la Justice sous Rohani). Les mêmes sources relèvent qu’Ali Abdul Alizazdeh, chef de la campagne de Pezeshkian, est parfois cité pour le poste de premier vice-président mais il manque de la résistance physique nécessaire pour cette fonction. Outre le lourd dossier des sanctions et du nucléaire, le très délicat traitement de celui du voile, de la police des mœurs, du filtrage d’internet, nécessitera de difficiles négociations auprès du Guide afin d’éviter son opposition, et un blocage par les Pasdarans et les durs du régime. Plusieurs portefeuilles ‘critiques’ tels que les Affaires étrangères, la Défense, les Renseignements, parmi d’autres, vont requérir l’approbation de Khamenei pour être présentés au Majlis. Ce cabinet devrait comporter un certain nombre de femmes mais elles n’ont pas encore été identifiées. Evidemment, les pistes ci-dessus ne sont que des hypothèses mais ces indications sont intéressantes. Selon les analystes d’Amwaj.media [12] souvent bien informés, Pezeshkian pourrait tenter de marquer une rupture avec le passé (pas de ‘vieux politiciens’) en constituant un gouvernement composé majoritairement de jeunes (60% de quinquagénaires selon certaines sources) et d’un contingent significatif de femmes (20%). Naturellement, cette hypothèse reste à valider : d’une part il faudra trouver des profils adéquats, et d’autre part il faudra qu’ils soient approuvés par le Guide et le Parlement. Un défi ambitieux. Il faudra examiner de près si cette piste se concrétise.

Grandes orientations, chantiers urgents, marges de manœuvre étroites

On l’a compris : le rétablissement de l’économie est une urgence absolue, la population étant accablée par l’inflation, le chômage, l’augmentation drastique de la pauvreté, la perte de perspectives. La répression violente et les privations de liberté ont créé un divorce net entre la société et le régime. Le clergé est en déclin (mosquées vides, effondrement du nombre d’élus), les Gardiens de la Révolution poursuivant leur emprise à son détriment dans tous les domaines du pouvoir. Parmi les priorités, le gouvernement devra à la fois doper les salaires des travailleurs et juguler l’inflation. L’accès aux biens de première nécessité, y compris les médicaments, devra être rapidement facilité. La question très sensible du prix des carburants devra être traitée. L’inflation, en dehors de la maîtrise de la masse monétaire par la Banque Centrale, est tributaire des sanctions : les coûts des importations, le manque de devises, pèsent. Les exportations, bien que l’Iran parvienne à exporter plus de pétrole qu’escompté (mais sous-payé par Pékin) ne suffisent pas aux besoins. En clair, il est impératif de desserrer cet étau. Le pouvoir n’a pas le choix.

Une diplomatie des ‘petits pas’

Nécessité faisant loi, il y a lieu de penser que tout en condamnant les ‘pressions maximales’ américaines et les menaces israéliennes, Téhéran engage des négociations nucléaires limitées avec l’Agence internationale pour l’Energie atomique. Son directeur général, Rafael Grossi, avait indiqué que les discussions engagées avec son interlocuteur Ali Bagheri, interrompues du fait du décès de Raissi, devraient reprendre dès que possible. L’objectif n’est pas le rétablissement illusoire du JCPOA (décédé) mais la mise en œuvre de « l’arrangement technique » conclu le 4 mars 2023. Cet habile compromis devrait autoriser l’Agence à reprendre un régime d’inspections et de surveillance suffisants pour qu’elle puisse poursuivre sa mission d’évaluation et de contrôle du programme nucléaire iranien. Le dispositif infra minimal actuel ne lui permet pas d’accomplir sa tâche, alors que la République islamique ne cesse de progresser vers la militarisation de son outil nucléaire. Aujourd’hui « Etat du seuil », elle pourrait être tentée d’aller plus loin. A ce jour, le Guide ne semble pas avoir pris une décision de se doter de la bombe atomique, selon les agences de renseignements américaines, mais si la défense conventionnelle iranienne ne s’effondre, la question pourrait se poser. Les récentes déclarations de Kamal Kharrazi, conseiller du Guide et qui dirige le Conseil Stratégique pour les relations extérieures, ont créé un certain émoi [13]. Cette situation est dangereuse car elle nourrit les menaces de frappes iraniennes, et encourage Washington dans sa ligne de pressions maximales et les E3 (France, Allemagne, Angleterre) à s’y associer, voire à faire de la surenchère au Conseil des Gouverneurs de l’AIEA. Si Téhéran parvient à un accord avec l’Agence pour rétablir l’arrangement technique du 4 mars 2023, ceci devrait faciliter des négociations discrètes avec les Américains à Oman pour obtenir un dégel partiel par étapes de fonds iraniens bloqués à l’étranger.
Un autre thème de discussions avec Washington est d’obtenir de Téhéran et du Hezbollah une retenue pour éviter une conflagration régionale si Israël décide une offensive majeure au Liban. Sa probabilité reste encore élevée. Les autorités américaines ont simplement pris acte de l’élection iranienne et disent ne rien en attendre de particulier. De son côté, le ministère iranien des Affaires étrangères a déclaré être prêt à entamer des négociations.

Le langage du nouveau président iranien se place sous le signe de la continuité : il condamne l’action ‘criminelle’ d’Israël et réaffirme la solidarité de l’Iran avec le Hezbollah, la ‘résistance’ [14]. Rien de bien nouveau, mais il est clair que la République islamique ne peut se permettre le luxe d’un conflit régional majeur. Israël et Téhéran se sont jaugés, mais la région n’est pas à l’abri d’une initiative malheureuse. Si l’axe Iran/Russie ne semble pas devoir être remis en question, il n’est pas exclu que certaines de ses dimensions fassent l’objet d’une réévaluation. Il en est de même pour l’axe Iran/Chine. Une des différences les plus évidentes de la ligne du nouvel élu avec celle de son prédécesseur, est une critique claire de la posture ‘Go East’ suivie par le Guide, les conservateurs, les Gardiens de la Révolution. Il y a une volonté de rééquilibrage et de normalisation, notamment avec les Occidentaux. La prééminence de ces deux axes, la politique Go East est contestée par de nombreux experts [15] dans le pays qui plaident pour un rééquilibrage. Une option majeure de la politique extérieure iranienne sera poursuivie et si possible amplifiée. Initiée sous la présidence Raissi, elle est considérée comme prioritaire. La mise en application de l’accord du 10 mars 2023 entre l’Iran et l’Arabie saoudite visant à diminuer les tensions entre les deux pays, normaliser leurs relations, et organiser progressivement une coopération économique est une priorité stratégique critique. C’est sans doute la pièce maîtresse de la diplomatie iranienne. Notons que le souverain saoudien et Mohammad Ben Salmane ont tous deux félicité [16] le nouveau président et plaidé pour l’approfondissement des relations entre les deux Etats. Cet accord contribuera au développement économique des deux pays, et intervient aussi dans l’accélération considérable de la connectivité ferroviaire et maritime entre l’Iran et ses voisins. L’essor du port de Chabahar, avec un accord signé avec l’Inde [17], en est le témoignage. L’Iran est au cœur des corridors poussés par Russes et Chinois (Nord Sud, Est-Ouest…) qui se déploient sous nos yeux. L’accident du président Raissi est intervenu après la signature d’un accord avec le président azéri Aliev sur le corridor d’Aras [18]. Téhéran va bientôt réouvrir son ambassade à Bakou.

Conclusion (provisoire)

Si le ‘jeu’ des nominations aux postes critiques va se clarifier peu à peu en fonction du laborieux processus d’approbation par le Parlement, les grandes priorités de Pezeshkian sont claires. Obtenir rapidement l’accès à des ressources financières en libérant des avoirs gelés et en augmentation les importations, suppose une levée partielle des sanctions. Celle-ci ne sera acquise que dans le cadre de ‘baby steps’ négociés avec l’AIEA et dans des discussions discrètes avec les Américains [19] à Oman. Il y aura donc une continuité assortie d’inflexions. De même, l’accord saoudo-iranien se poursuivra. Il y aura des ajustements, en tout cas des réflexions sur les relations avec Moscou [20] (leur dimension militaire, notamment), comme avec Pékin (coûts/bénéfices). L’Iran va poursuivre son implication dans les BRICS (Téhéran pousse le groupe à se doter d’instruments financiers et monétaires communs) [21] et le Groupe de Shanghaï.
On a souligné dans ce texte les contraintes qui pèsent sur la liberté d’action du nouveau président. Il nous semble essentiel de ne pas perdre de vue que sur la période récente, le Guide a réaffirmé sa prééminence pour toutes les décisions de politique extérieure. Elle s’est manifestée par une importante décision : la désignation d’Ali Shamkhani comme chargé de la coordination du dossier nucléaire [22]. Ceci est non seulement la réaffirmation de ce que la politique extérieure est conçue et décidée au Bureau du Guide [23] sous la direction de Khamenei qui recourt par ailleurs aux conseils de plusieurs experts, dont le Conseil Stratégique des relations extérieures présidé par Kamal Kharrazi [24]. Le ministère des Affaires étrangères n’est qu’un exécutant [25]. Bien plus, le retour de Shamkhani qui a été l’architecte et signataire de l’accord saoudo iranien est significatif. Il avait été écarté de son poste d’animateur du Conseil Suprême de la Sécurité nationale sous la pression des Gardiens de la Révolution qui l’ont fait remplacer par un général ‘dur’. Manifestement ce fonctionnement n’est pas à la hauteur des enjeux, et Khamenei a mis en avant « l’amiral » en raison de sa très solide expérience et de son exceptionnel sens de la stratégie. Son pragmatisme devrait faciliter un dialogue rationnel avec Pezeshkian. Au plan intérieur, le nouveau président devra persuader le Guide de ‘lâcher du lest’ sur la question du voile. La tâche n’est pas facile mais la rudesse de la répression et l’impopularité qu’elle génère sont perçues même à l’intérieur de l’appareil sécuritaire comme politiquement coûteuses pour un bénéfice nul. Le chef de l’Etat va s’employer à négocier quelques concessions.

Publié le 10/07/2024


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 20 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique. Il a publié de nombreux articles et études dans des revues françaises et étrangères. Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur l’Iran et son environnement régional, les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, la Tribune, France 24….).


 


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