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Les affrontements entre l’Iran et Israël ont longtemps été contenus dans des formes indirectes, encadrées par des seuils implicites. Depuis 2025, cette configuration s’érode. L’intensification des frappes, leur extension au cœur du territoire iranien et la montée de ripostes explicites traduisent un basculement. Plus qu’une simple escalade, c’est le cadre même du conflit qui se transforme : la disparition des repères partagés rend les comportements de plus en plus difficiles à anticiper et ouvre un espace d’incertitude où les perceptions de menace deviennent des moteurs d’action.
Le 28 février 2026 ne marque pas une étape, mais une rupture. En quelques heures, des frappes massives visant des infrastructures stratégiques et des centres de pouvoir font basculer le conflit entre l’Iran et Israël dans une nouvelle phase. Ce qui relevait jusque-là d’une confrontation indirecte devient une guerre assumée - et désormais réciproque.
Car une évolution décisive s’impose : l’Iran ne se contente plus d’absorber les attaques ou de répondre par des voies indirectes. L’Iran s’inscrit dans une logique de riposte explicite, tendant vers une forme de symétrie. À chaque frappe correspond une réponse. Cette dynamique de « œil pour œil » réduit les marges d’ambiguïté et accélère les mécanismes d’escalade.
Ce basculement ne surgit pas de manière soudaine. Depuis 1979, l’hostilité entre les deux États s’est progressivement structurée, mais elle s’est longtemps inscrite dans des formes contenues : rivalités régionales, guerre par acteurs interposés, opérations clandestines, dissuasion implicite. Des seuils existaient - rarement explicités, mais globalement respectés - permettant d’éviter l’affrontement direct.
Ce cadre n’était pas neutre. Il reposait sur un jeu d’instrumentalisation réciproque. En Israël, la menace iranienne avait contribué à structurer une lecture sécuritaire du Moyen-Orient, à justifier un haut niveau d’armement et à consolider des alliances, notamment avec les États-Unis. En Iran, la cause palestinienne avait été mobilisée comme vecteur de légitimation régionale et comme langage politique permettant d’inscrire l’affrontement avec Israël dans une grille plus large de résistance.
Ainsi, pendant des décennies, la menace avait été à la fois réelle, construite et contenue en équilibre. Cet équilibre a à présent disparu, libérant ainsi toute la charge conflictuelle.
Cet équilibre reposait en réalité sur un décalage plus profond : entre des logiques d’action en constante évolution et des cadres d’interprétation largement hérités. Tant que ce décalage demeurait partiellement maîtrisé, le conflit pouvait être contenu. Sa disparition contribue aujourd’hui à en libérer toute la charge conflictuelle.
C’est précisément cette perte de maîtrise qui se traduit, concrètement, par l’érosion progressive des limites qui encadraient jusque-là le conflit. La montée en puissance des capacités militaires, la multiplication des frappes ciblées et l’intensification des confrontations régionales ont affaibli ces seuils implicites. Les bombardements de juin 2025 contre des installations liées au programme nucléaire iranien ont constitué un moment charnière : en visant directement des infrastructures stratégiques au cœur du territoire iranien, ils ont contribué à faire sauter un seuil. Le 28 février 2026 en marque l’aboutissement.
Ce basculement révèle un phénomène plus profond : les transformations du conflit ne coïncident plus avec les cadres à travers lesquels les acteurs continuent de l’interpréter. Les modes d’action évoluent plus vite que les représentations. C’est dans cet écart que se reconfigure la dynamique actuelle - et qu’elle devient plus instable.
Dès lors, pour comprendre le conflit, il ne suffit plus d’analyser les rapports de force : ce sont les perceptions qui en structurent désormais la logique. Du point de vue israélien, la menace iranienne est envisagée dans une logique d’anticipation. Le programme nucléaire, les capacités balistiques et l’ancrage régional de l’Iran à travers des relais armés sont interprétés comme les éléments d’un dispositif susceptible de remettre en cause la sécurité de l’État et, à terme, sa survie. Dans cette lecture, ne pas agir revient à prendre le risque d’un basculement irréversible.
Du côté iranien, les frappes répétées, les sabotages, les assassinats ciblés et les attaques contre des infrastructures sont perçus comme les manifestations d’une guerre déjà engagée. Israël apparaît non comme un adversaire isolé, mais comme un acteur inscrit dans un environnement hostile plus large. Dans cette perspective, la montée en puissance de capacités de riposte plus directes s’inscrit dans une logique de survie.
Le passage à des frappes assumées et à des ripostes explicites renforce ce mécanisme. Chaque action confirme à l’autre qu’il avait raison d’anticiper le pire. La menace cesse d’être une hypothèse : elle devient une expérience.
C’est à ce moment que les repères commencent à disparaître.
Chaque acteur agit au nom de sa sécurité, mais produit, ce faisant, l’insécurité de l’autre. Ce décalage ne se limite pas à une spirale de méfiance : il installe une dynamique dans laquelle les seuils de retenue deviennent incertains, mouvants - voire inexistants. Le seuil critique est atteint lorsque la menace est perçue comme existentielle. À partir de ce moment, le coût de l’inaction devient supérieur à celui de l’escalade. Les frappes ne visent plus seulement à dissuader, mais à empêcher. Le compromis devient suspect, car il peut être interprété comme une faille.
Cette dynamique est renforcée par les logiques internes. En Israël, la centralité de la sécurité dans le débat politique rend difficile toute minimisation de la menace iranienne. En Iran, l’intensification des attaques extérieures consolide un discours de résistance et réduit les espaces de contestation. Dans les deux cas, la perception de la menace est à la fois subie et entretenue.
Un conflit devient particulièrement dangereux lorsque les acteurs ne peuvent plus anticiper les réactions de l’autre. L’incertitude transforme chaque action en pari. À l’inverse, une certaine forme de prévisibilité - même minimale - permet de maintenir des seuils implicites : ce qui appelle une riposte, ce qui ne l’appelle pas, jusqu’où aller sans déclencher une confrontation d’encore plus grande ampleur.
Or, l’évolution récente du conflit tend précisément à brouiller ces repères. L’intensification des frappes, leur extension et la diversification des modes d’action rendent les réactions de plus en plus difficiles à anticiper. Le risque n’est pas seulement l’escalade ; il est celui de l’erreur de calcul.
C’est dans cet espace d’incertitude que se joue désormais la dynamique du conflit.
Ce n’est pas la rivalité qui a changé, mais le cadre dans lequel elle s’exprimait. Lorsque les repères disparaissent, les perceptions existentielles cessent d’être des représentations : elles deviennent des moteurs d’action.
À ce stade, ce ne sont plus seulement les stratégies qui s’affrontent, mais les mondes que chaque acteur croit devoir sauver.
Firouzeh Nahavandi
Firouzeh Nahavandi est professeure émérite à l’Université libre de Bruxelles (ULB), spécialiste de l’Iran contemporain et des transformations sociopolitiques du Moyen-Orient. Elle est notamment l’auteure de "Femmes iraniennes : évolution ou révolution ?" (2025) et de plusieurs ouvrages et articles consacrés à la société et à la politique iraniennes.
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