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Iran-Arabie saoudite : nécessité fait (toujours) loi. Pourquoi ce modus vivendi durable ?

Par Michel Makinsky
Publié le 08/01/2026 • modifié le 08/01/2026 • Durée de lecture : 53 minutes

Michel Makinsky
Résumé :

L’accord conclu le 10 mars 2023 entre l’Arabie saoudite et l’Iran sous la pression de la Chine s’avère durable. Il comporte deux volets : un volet sécuritaire et un volet économique qui ont vocation à appliquer deux accords restés lettre morte.
Sa vocation principale est d’organiser un modus vivendi entre les deux protagonistes inquiets des dangereuses tensions bilatérales et régionales. C’est une priorité absolue pour Téhéran dont la vulnérabilité face aux menaces et frappes israéliennes et américaines met le pays en péril. Les dirigeants iraniens accordent à cet accord une importance d’un niveau au moins égal à celle du dossier nucléaire.

Pour le royaume saoudien, il est également prioritaire d’obtenir une pacification des relations avec la République islamique pour son développement économique. L’exécution du plan Vision 2030 exige une baisse des tensions régionales, tout trouble étant un frein à cette ambition qui fait face à des défis excessivement lourds. Riyad est très méfiant devant la militarisation possible du nucléaire iranien et a déjà menacé de se doter d’un arsenal nucléaire si l’Iran franchit un pas de cette nature. Les ambitions du programme nucléaire civil du royaume sont en cours de concrétisation : Mohammed ben Salmane (MBS) a conclu un accord de fourniture et de coopération avec Washington lors de sa visite. On ignore s’il comporte toutes les garanties techniques exigées par la législation américaine pour interdire un usage militaire et une prolifération. Jusqu’ici MBS s’y était refusé. L’accord saoudo-pakistanais pourrait comporter un volet nucléaire dont la dimension militaire n’est pas exclue.

L’Arabie saoudite et l’Iran ont conforté leur relation, par des déclarations saoudiennes exigeant d’Israël le respect de la souveraineté iranienne, et des mesures de confiance (exercices navals conjoints, échanges sécuritaires intenses à haut niveau).
Les frappes israéliennes sur des responsables du Hamas à Doha ont créé un choc paradoxalement propice au renforcement des relations saoudo-iraniennes.

Si le volet économique de l’accord de mars 2023 n’a pas donné lieu à des réalisations significatives en raison des sanctions américaines, le ministre saoudien de l’Economie avait affirmé que le royaume veut investir en Iran. L’essor des échanges et investissements est un enjeu pour les deux économies. Riyad et Téhéran s’emploient également à développer leur connectivité non seulement bilatérale mais aussi entre le Golfe et l’Asie centrale en multipliant les corridors terrestres et maritimes.

Le dossier nucléaire iranien s’est enlisé dans une dangereuse impasse (générant un risque de frappes israéliennes) après que le trio européen EU3 mené par Paris ait déclenché par la procédure du snap back le 28 août le retour des sanctions de l’ONU gelées depuis l’accord du 14 juillet 2015 (JCPOA) transcrit dans la résolution 2231 du Conseil de Sécurité. Le dialogue entre l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) s’est depuis lors dégradé avec l’adoption d’une nouvelle résolution par son Conseil des Gouverneurs le 20 novembre dernier, qui a conduit Téhéran à rompre l’arrangement conclu au Caire en septembre pour une reprise des inspections. C’est dans ce contexte tendu que MBS a annoncé lors de la conférence de presse conjointe avec Trump le 18 novembre que l’Arabie saoudite (qui venait de recevoir une lettre du président iranien) propose ses bons offices pour faciliter un accord nucléaire entre l’Iran et les Etats-Unis. En accédant au statut de médiateur dans ce dossier, Riyad montre que l’accord saoudo-iranien non seulement survit mais gagne en substance. En janvier 2026, le royaume surveille attentivement la crise qui s’étend en Iran et redoute les tentatives de déstabilisation, menaces de frappes israéliennes et américaines contre Téhéran, qui contrarient frontalement la volonté du prince saoudien de diminuer les tensions régionales.

I. Un accord succède à un lourd passif

Le 10 mars 2023 l’Arabie saoudite et l’Iran signent un texte court [1] mais d’une importance stratégique majeure [2]. Certains analystes, prenant note de ce rapprochement, doutèrent fortement de sa pérennité [3]. Cette conclusion met un terme à de laborieuses négociations patiemment menées avec le concours de la diplomatie irakienne. Malgré des progrès significatifs, celle-ci ne parvenait pas à finaliser un accord en raison, notamment, du poids politique insuffisant d’un Irak faible. Aussi, pour éviter un enlisement fatal, la Chine a pris la succession de Bagdad et a exercé de vigoureuses pressions sur les deux protagonistes pour les convaincre d’ouvrir une page nouvelle de leurs relations. Il convient, naturellement, de rester prudent et lucide dans leur évaluation, compte-tenu d’un passif [4] de méfiances réciproques, de concurrence géopolitique et religieuse, voire de menaces qui ne sont pas toutes dissipées, émaillées d’épisodes violents que nous ne détaillerons pas ici brevitatis causa [5]. Pour mémoire, le point culminant de leurs tensions a été atteint le 2 janvier 2016 lorsque les autorités saoudiennes ont exécuté un prestigieux religieux chiite Nimr Al Nimr. Le même jour des manifestants visiblement ‘téléguidés’ par des factions dures du régime iranien saccagent sans coup férir l’ambassade du royaume à Téhéran. Le 3 janvier 2016 Riyad annonce la coupure des relations diplomatiques.

Or, il importe de rappeler que dès son élection, le président iranien Ebrahim Raïssi (prédécesseur de l’actuel Massoud Pezechkian) avait placé l’amélioration des relations de l’Iran avec ses voisins parmi ses priorités et enjoint à son administration de les traiter comme telles [6]. A peine élu, son successeur a confirmé que l’amélioration des relations avec les pays voisins est une priorité essentielle, appelant les Etats de la région à se concentrer sur une coopération pour le développement de l’économie [7]. Elle est aussi importante et urgente que le brûlant dossier nucléaire. A dire vrai les deux enjeux sont liés. C’est particulièrement vrai pour l’Arabie saoudite.

Le royaume considère de longue date que la militarisation du programme nucléaire iranien est une menace directe pour sa sécurité car un arsenal atomique en Iran conférerait à ce dernier un moyen de pression redoutable pour l’Arabie saoudite que la défense conventionnelle serait incapable de parer. Le prince Mohamed ben Salmane (MBS) a été clair sur ce point. Il a déclaré dès 2018 : « si l’Iran développe une bombe nucléaire, nous suivrons aussi vite que possible » [8]. Il a depuis lors réitéré ses avertissements [9]. Ils ne sont pas théoriques puisque Riyad a lancé un ambitieux programme nucléaire pour répondre à ses besoins dans la perspective de son développement économique dans le cadre du Projet Vision 2030. Or ce programme théoriquement civil présente aux yeux de maints observateurs des ambigüités qui alimentent de longue date un sérieux doute à son sujet. Ce doute naît de ses caractéristiques, mais aussi de sa transparence très insuffisante au regard des exigences de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA). Riyad se contente d’un ‘accord de base’ avec l’Agence et refuse notamment de signer le Protocole Additionnel du Traité de Non-Prolifération Nucléaire (TNP) et le Code 3.1 modifié qui permettent à l’AIEA de remplir ses missions. Le comportement du royaume nourrit des inquiétudes à ce sujet [10]. Notamment, sa volonté de maîtriser tout le cycle nucléaire, sa recherche de collaboration technologique avec des partenaires peu regardants comme Pékin. Surtout MBS poursuit des démarches auprès de Trump (qui y est très favorable) pour obtenir des Etats-Unis non seulement la fourniture de centrales (un marché juteux pour Washington) mais surtout des transferts de technologie d’enrichissement d’uranium ultra-sensible ; or il refusait obstinément de signer (conformément à la législation américaine) des engagements obligatoires (le fameux Protocole 123) qui empêchent l’utilisation de ces technologies à des fins militaires [11]. Le Congrès américain n’est pas prêt à consentir ce transfert sans ces garanties, malgré les pressions de Trump, d’autant plus que les Emirats arabes unis ont non seulement signé ledit Protocole 123, mais également le Gold Standard, qui garantissent l’absence d’usage militaire pour toute opération d’enrichissement d’uranium. Du coup les Etats-Unis ont pu leur fournir installations nucléaires et technologie sans problème. Chris Wright, Secrétaire d’Etat à l’Energie tentait depuis longtemps de persuader le royaume de signer un texte « proche du protocole123 ». Nour Eid, dans une étude solide et argumentée, montre que les tensions régionales accroissent la tentation pour le royaume de se doter d’un arsenal nucléaire mais estime qu’il n’a pas pris de décision en ce sens face au risque de se voir privé de la coopération et de l’assistance américaine [12]. On sait que Trump veut à tout prix éviter que l’Arabie saoudite ne se fournisse auprès de la Chine avec qui elle entretient une collaboration nucléaire civile active, comme le montre la signature d’un Memorandum Of Understanding (Lettre d’Intention) en avril 2025 [13].

Un élément nouveau est venu nourrir les interrogations sur ce dossier. L’accord de défense mutuelle entre le Pakistan et l’Arabie saoudite signé le 17 septembre 2025 comporte-t-il un volet nucléaire ? Le spectre de la menace nucléaire iranienne, bien présent en Arabie saoudite, permet de le supposer. Des déclarations contradictoires chez les deux parties suscitent interrogations et incertitudes. Le ministre pakistanais a affirmé que ce pacte dont les détails n’ont pas été rendus publics inclut un tel volet, puis a démenti cette option, suscitant ainsi maintes spéculations. Du côté saoudien des voix ont également confirmé cette dimension. Au bout du compte persiste une ambigüité stratégique [14] dont jouent les deux protagonistes. Il reste que l’intérêt du royaume pour les compétences nucléaires pakistanaises est ancien et documenté [15]. Paradoxalement, cet accord a été salué par le président Masoud Pezechkian dans son intervention à l’Assemblée Générale des Nations unies, où il a décrit ce pacte comme « le début d’un système général de sécurité régionale » [16]. Il s’est félicité de ce « pacte défensif entre les deux pays Musulmans frères » [17] et le général Yahya Safavi, un conseiller de Khamenei, est allé plus loin en déclarant que l’Iran pourrait rejoindre un tel pacte » [18]. D’une part Téhéran a priorisé la carte de la détente avec Riyad mais il l’a élargie dans une dimension multilatérale. En second lieu, alors que l’Iran essaie laborieusement d’améliorer ses relations avec Islamabad, le concours de Riyad dans cette démarche pourrait être sollicité et utile pour l’Iran qui a déjà plaidé pour un outil régional de sécurité à la conférence de Doha.

Comme le souligne le très informé Amwaj.media, « Téhéran comprend que cet accord n’entend pas contrer la République islamique. Plutôt, c’est une réaction apparente à la belligérance croissante d’Israël » [19]. L’Iran saisit cette opportunité pour se présenter comme participant à cette sécurité régionale… aux côtés de Riyad et des monarchies du Golfe. Certes, MBS ne se détournera pas de l’alliance américaine, bien au contraire, mais entend diversifier ses appuis [20]. Et du côté iranien, toute méfiance n’a pas disparu et les durs du régime affichent leur défiance à cette perspective. Il reste que ce propos veut conforter la relation bilatérale.

Comme le soulignent Ellie Geranmayeh, Cinzia Branco et Camille Lons dans une analyse documentée sur la posture nucléaire saoudienne après la ‘guerre des 12 jours’, cet épisode déstabilisateur a accru la tentation du royaume de cultiver une ‘ambiguïté nucléaire’. Riyad à la fois (comme on le voit à travers l’accord saoudo-pakistanais) préserve ses possibilités de se doter d’un arsenal et ne semble pas avoir renoncé à ses prétentions et en même temps amplifie ses pressions pour obtenir la finalisation de l’accord nucléaire malgré son hostilité à convenir d’un protocole 123 [21]. Or, à l’occasion de la visite de Mohammed ben Salmane à Washington, le Secrétaire d’Etat à l’Energie Chris Wright et le Prince Abdulaziz bin Salman Al Saud, ministre saoudien de l’Energie, signent le 19 novembre une « Déclaration commune sur la Finalisation des Négociations sur la Coopération Nucléaire Civile » [22]. Ce court texte se borne à annoncer que les deux partenaires « ont conclu un accord en vue d’une coopération nucléaire civile » et fait une brève allusion aux garanties dont il est assorti sous le vocable « d’accords de garantie » [23]. Aucun détail n’a été communiqué sur ces derniers, et nous ignorons donc leur statut par rapport aux exigences de la section 123 de l’Atomic Energy Act. Les accords de type 123 doivent obligatoirement être soumis au Congrès. Les supporteurs de ce deal insistent sur les avantages qu’il présente pour l’industrie américaine et prétendent qu’il contribue à la non-prolifération (comparé aux options chinoises et pakistanaises) en raison de la supervision américaine sur le programme saoudien [24]. Sans surprise, plusieurs élus Démocrates ont fait part de leur inquiétude et de leurs réserves devant ce deal. Plus intéressant, Andrea Stricker, adjointe au directeur du groupe de pression F.D.D. (Foundation for Defense of Democracies qui reflète les vues israéliennes) a mis en garde les congressmen : tout laxisme sur les garanties exigées de l’Arabie saoudite rendra encore plus difficile de marteler à l’Iran le message qu’il a dépassé les limites d’enrichissement et de retraitement de l’uranium [25]. Selon un expert du think tank AGSI (Arab Gulf States Institute) [26], un compromis (qui reste à finaliser) aurait été trouvé sur ce sujet extrêmement délicat : les Etats-Unis apporteraient leur assistance au programme nucléaire civil saoudien mais ne contribueraient pas à la maîtrise du cycle complet. Washington fournirait l’uranium enrichi et récupérerait le combustible utilisé, ce qui en permettrait le contrôle ; le royaume recevrait également une assistance en R&D et formation. Selon la même source, Riyad serait d’accord pour adhérer au Protocole Additionnel du Traité de Non-Prolifération Nucléaire, ce qui permettrait à l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique de procéder à des inspections beaucoup plus approfondies et de disposer de plus de transparence. Ces conditions pourraient lever les réserves émises par Israël. Le Congrès s’en satisfera-t-il ? Pour l’Iran, s’il est validé par le Congrès et s’il est respecté, un tel accord resterait contrariant et pourrait susciter des réactions négatives - même discrètes et limitées - s’il s’avérait in fine que Washington a renoncé à imposer le Protocole 123 et un ‘Gold Standard’.

L’Arabie saoudite contrainte à une révision stratégique

Plus fondamentalement, la nécessité pour Téhéran et Riyad de se rapprocher est née d’un choc infligé par la République islamique à son vieux rival. Le 14 septembre 2019, les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaiq et Khurais sont frappées de missiles de croisière iraniens et de drones lancés par les Houthis yéménites, qui provoquent d’importants dégâts que les systèmes de défense anti-aériens américains sous-dimensionnés ne peuvent empêcher. Pire encore, Donald Trump ne vient pas immédiatement au secours de ses alliés [27]. Pour le royaume, c’est un double traumatisme : il réalise d’une part sa grande vulnérabilité face à l’Iran. La menace n’est plus théorique. En second lieu, il prend conscience de ce que l’Amérique ne donne pas une vraie garantie de sécurité. La crédibilité de Washington est gravement et durablement (définitivement ?) écornée. Mohammed ben Salmane va en tirer toutes les conséquences. Sans se détourner de l’Amérique, et encore moins renoncer à bénéficier de son (relatif) soutien et surtout de son indispensable armement (comme on l’a vu lors de la tournée triomphale de Trump à Riyad, au Qatar et aux Emirats où d’importants contrats militaires [28] ont été conclus outre les spectaculaires projets d’investissements) MBS opère un tournant stratégique majeur. Il s’emploie à sortir le royaume du calamiteux et ruineux bourbier yéménite : un modus vivendi prend place avec les Houthis : les deux protagonistes renoncent à s’affronter directement, compromis globalement respecté. Il n’empêche pas les attaques contre les navires ni les affrontements entre Houthis et Israël. Le champ du deal est délimité. Et en même temps, l’Arabie saoudite donne une impulsion vigoureuse à la diversité de ses appuis : les échanges commerciaux et investissements bilatéraux avec la Chine prennent un essor sans précédent [29] : à présent la Chine est le premier partenaire commercial de Riyad (14% de ses exportation, 28,9% de ses importations en mai 2025) [30]. Au-delà, les deux pays entretiennent une coopération militaire croissante, MBS n’hésitant pas à s’intéresser au matériel chinois, ce qui ne signifie pas un abandon des fournitures militaires américaines indispensables du fait de leur supériorité technologique mais aussi comme gage de l’appui américain [31]. Plus significative stratégiquement, la 3ème édition ‘Blue Sword‘ des exercices navals conjoints saoudo-chinois en octobre 2025 adresse un message au-delà des seuls acteurs régionaux. MBS accorde une égale priorité à son partenariat stratégique avec l’Inde [32], qui comprend un important volet défense. L’intensité de cette relation est destinée à croître avec le projet majeur de corridor IMEC (poussé par Biden puis par Trump) destiné à relier l’Inde à l’Europe via la péninsule Arabique et… Israël [33].

II. L’urgence économique

Un important facteur, parfois négligé, a pesé dans le rapprochement saoudo iranien, et continue plus que jamais de le favoriser. Yasmine Farouk, après avoir souligné le rôle central de la Chine dans ce processus, souligne que celui-ci reflète un objectif plus large, le développement de l’économie saoudienne selon le Plan Vision 2030. Son succès exige impérativement une baisse des tensions régionales, et singulièrement une désescalade avec l’Iran. Cette priorité s’inscrit dans la nouvelle orientation diplomatique saoudienne « Saudi first » [34]. La poursuite des tensions est clairement incompatible avec la croissance de l’économie saoudienne qui suppose d’attirer de très lourds investissements et d’amplifier les exportations, diversifier l’économie pour aborder les grandes transitions en cours. Les deux experts Abdolrasool Divsallar and Hesham Alghannam [35], ne disent pas autre chose. Ils perçoivent que du point de vue de Riyad, « l’accord fait passer la rivalité dans le champ économique et hors de la concurrence politique et sécuritaire car la seconde est coûteuse ». Certes, les considérations stratégiques ont pesé et pèsent lourd : l’Arabie saoudite qui réalise que l’Amérique change ses priorités (la Chine passée au premier rang), à son tour revoit l’évaluation du royaume sur sa sécurité. Face à cela, ces analystes voient que Riyad a adopté une posture mixte : apaisement avec l’Iran et compléter les garanties de sécurité américaine tout en jouant la carte de la diversification de ses soutiens. Un élément essentiel de cette posture est la volonté absolue du royaume d’éviter toute guerre dans la région, et singulièrement un conflit impliquant l’Iran. Les tensions créées par la combinaison des ‘pressions maximales’ et des menaces israéliennes sont considérées comme un danger majeur pour la sécurité du royaume. Nous voyons que ces préoccupations bien connues, qui ont favorisé l’accord du 10 mars 2023 sont pleinement d’actualité ; les frappes israéliennes et américaines contre l’Iran et ses alliés, tout comme les ripostes iraniennes et celles de ses ‘proxys’ contrarient l’Arabie saoudite à un point à notre sens largement sous-estimé. Or elles perturbent le déroulement voire la survie du Plan Vision 2030 « conditionné par la stabilité régionale - qui ne peut être atteinte qu’en ayant des relations normales avec l’Iran ». En sus, les auteurs précités associent à ce projet économique l’amplification des liens avec la Chine. Au surplus, ils ajoutent avec bon sens que la rivalité est… onéreuse. Formulées peu après la signature de l’accord du 10 mars 2023, force est de constater que non seulement ces considérations n’ont pas perdu de leur pertinence, mais, bien plus, elles ne cessent de se conforter.

Il est utile de rappeler que l’accord précité comporte deux volets distincts. Il vise d’une part à concrétiser l’accord de coopération en matière de sécurité du 17 avril 2021, et l’accord général de coopération économique en faveur des échanges commerciaux, des investissements, de la technologie, de la science, de la culture, des sports et de la jeunesse, du 27 mai 1998. Ils sont tous deux restés pratiquement lettre morte. Autant le volet sécuritaire a retenu l’attention autant le chapitre économique été longtemps négligé. Or, contrairement à une idée - trop reçue -, il est significativement important pour les deux parties.

III. Le volet sécurité : derrière le texte, enjeux plus larges

Un engagement a minima

Le volet sécurité comprend des démarches élémentaires qui ont été assez rapide- ment établies, à savoir la réouverture des relations diplomatiques et des locaux correspondants ; l’ambassade iranienne a réouvert le 6 juin à Riyad et le royaume récupéré son ambassade dévastée à Téhéran le 6 août 2023. Le stock de méfiance accumulé entre les deux pays est tel que l’on pouvait croire qu’ils se contenteraient de mesures de confiance destinées à éviter surtout des regains de tension susceptibles de dégénérer. Le chemin pour apaiser ces ressentiments est non seulement long mais semé d’embuches. Or les crises régionales qui se sont succédées depuis le 10 mars ont provoqué de véritables séismes déstabilisateurs. Ils auraient dû logiquement mettre en péril cet accord, voire lui porter un coup fatal. Or une de ses faiblesses a paradoxalement permis de survivre au choc déclenché par l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 dont la République islamique a été un des principaux architectes - sans y prendre part sur le terrain. Comme le souligne Veena Ali-Khan, le texte publié par les 3 signataires est délibérément vague, se contentant de prévoir le rétablissement des relations diplomatiques et la réouverture des ambassades et locaux diplomatiques et de réaffirmer le respect de la souveraineté des parties et la non-ingérence dans les affaires intérieures [36]. Pris à la lettre, le texte ne semble guère plus qu’un accord de non-agression. En fait, il y a beaucoup de non-dit ou plutôt non-écrit, avec de plus amples ambitions. Toutes ne sont pas nécessairement réalistes ; selon notre analyste Riyad y voyait « une forte incitation pour dissuader les Houthis d’attaquer ses frontières et permettre d’apporter un terme au conflit du Yémen » ; Téhéran percevait (et perçoit) « l’amélioration des relations avec le royaume comme une passerelle vers le monde arabe et la possibilité d’attirer des investissements saoudiens au moment où l’Iran souffre d’un isolement politique et financier de l’Occident ».

Les apparences sont trompeuses, tant les concrétisations matérielles de l’accord ont paru d’abord minces comme le souligne la même analyste : « Les deux côtés paraissaient attendre que l’autre fasse le premier pas pour approfondir la détente ». La crise de Gaza a sonné l’heure de vérité pour tester la robustesse de leurs engagements. Elle a donné lieu à une intensification des communications diplomatiques entre eux, mais aussi et surtout, à un repositionnement aussi affirmé qu’inattendu des deux protagonistes. On peut parler de tournant.

Une coopération prend forme

En fait la crise de Gaza a été paradoxalement un carburant décisif du dialogue sécuritaire entre Téhéran et Riyad (qui s’est découvert un rôle de médiateur auprès de son interlocuteur et de fédérateur de la posture arabe et au-delà via un leadership exercé tant à la Ligue arabe qu’à l’Organisation de la Conférence islamique). Ainsi, en novembre 2023 Ebrahim Raïssi, alors président iranien, assiste à la session d’urgence de l’Organisation de la Conférence islamique, première visite d’un chef de l’Etat Iranien en Arabie saoudite depuis la réouverture de leurs relations diplomatiques. Depuis, visites et rencontres se succèdent sans discontinuer. Peu à peu la relation bilatérale prend de la substance, avec une stratégie partagée d’y investir pour lui donner corps. Dans le domaine de la défense, des signaux clairs confirment sa concrétisation. En particulier, outre les diplomates, un dialogue soutenu entre responsables militaires s’est amplifié à partir de la fin 2023. Hautement significatif, le 23 octobre 2023 les marines saoudiennes et iraniennes ont participé à des manœuvres navales aux côtés d’autres partenaires, et le 19 octobre 2024 l’Iran, Oman, et la Russie, ont procédé à des manœuvres dans l’océan Indien, auxquelles le Qatar et l’Arabie saoudite assistaient comme observateurs. Une étape-clé de cette nouvelle relation, véritable marqueur de la coopération militaire bilatérale a été la visite à Téhéran, le 10 novembre 2024, du général Fayyad al-Ruwaili, chef d’état-major des armées saoudiennes qui a rencontré son homologue iranien, le général Mohammad Bagueri. La qualité de ce dialogue s’est reflétée dans la prise de distance de Riyad à l’égard des opérations israéliennes et américaines au cours de l’année 2024, notamment en refusant le survol de son espace aérien [37].

Riyad : « touche pas à un pays frère »

En même temps (coïncidence ?) Mohammed ben Salmane qui a convoqué le 11 novembre 2024 à Riyad un sommet conjoint de la Ligue arabe et de l’Organisation islamique pour dénoncer les actions militaires d’une extrême violence à Gaza, ne se contente pas d’adjurer l’Etat hébreu de cesser ces agressions, de plaider pour une solution pacifique à deux Etats. Il appelle « la communauté internationale à obliger Israël à respecter la souveraineté de la République sœur islamique d’Iran et de ne pas violer ses territoires » [38]. Cette déclaration nous semble d’une extrême importance car elle va au-delà de l’injonction d’épargner l’Iran, elle qualifie ce partenaire de nation « sœur ». Ce mot élève le statut de la relation à un niveau - symbolique - très significatif. Associé à cette mise en garde, un pas a été franchi. Il va se renforcer alors que l’année 2025 connaît une accélération sans précédent des menaces contre l’Iran. Elle va donner l’occasion de conforter la position du royaume à l’égard de l’Iran. Riyad s’affirme ainsi à la fois comme médiateur et facilitateur du dialogue entre Washington et Téhéran et comme gardien de ses priorités (partagées avec les autres monarchies du Golfe), en particulier la baisse des tensions et la préservation de la stabilité régionale. La visite du ministre saoudien de la Défense Khalid bin Salman à Téhéran le 17 avril, est une étape beaucoup plus que symbolique. Elle marque un engagement fort du royaume à la fois pour tenter de prévenir de très probables actions violentes contre la République islamique et pour poursuivre la consolidation de la coopération bilatérale. Elle précède la tournée de Trump au mois de mai en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis et au Qatar, et intervient peu avant les négociations nucléaires (indirectes) entre l’Iran et les Etats-Unis. Elle s’inscrit aussi dans le contexte de la crispation des relations entre Téhéran et l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, et au vu des intentions connues du trio EU3 (France, Allemagne, Angleterre) de déclencher le retour des sanctions de l’ONU via le mécanisme du snapback avant le 18 octobre (expiration de la résolution 2231 qui transcrit l’Accord nucléaire du 14 juillet 2015).

Khalid bin Salman a rencontré le Guide Suprême et lui a remis une lettre personnelle du roi Salman bin Abdulaziz. Une rencontre de ce niveau indique clairement un saut qualitatif des relations : Alireza Enayati, ambassadeur d’Iran à Riyad, a qualifié la visite de ‘tournant’ et ‘d’ère nouvelle‘ dans ces relations [39]. Si leurs conversations ont porté sur les grands sujets régionaux, le dossier nucléaire a été au centre des discussions (un sujet qui alimente les consultations permanentes entre les deux pays). L’envoyé saoudien a délivré un avertissement (probablement de Washington) lors d’entretiens auxquels participaient le président iranien Masoud Pezechkian, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araqchi, le chef d’état-major des armées Mohammad Bagheri, le secrétaire du Conseil Suprême de la Sécurité nationale, Akbar Ahmatian. Le prince a enjoint à ses interlocuteurs de conclure promptement un accord nucléaire sérieux avec les Etats-Unis, car les équipes de Trump font savoir que la fenêtre ouverte pour la diplomatie se fermera bientôt. Il leur a indiqué qu’en l’absence d’un compromis, l’Iran s’expose à des frappes israéliennes (auxquelles le trio Qatar, Emirats, Arabie saoudite est opposé). Les Iraniens ont répondu au prince qu’ils souhaitaient un accord pour diminuer les pressions économiques mais qu’ils ne renonceront pas à enrichir l’uranium malgré les injonctions de Trump [40].

Le royaume ne s’est pas contenté de ‘porter des messages’ mais est consulté (sans y participer) sur la recherche d’un compromis nucléaire, aux côtés des Emirats, lors des discussions indirectes qui se sont déroulées y compris avec le concours d’Oman. Un schéma avancé par l’Iran et les Etats-Unis a été discuté autour de la proposition d’un consortium régional chargé de l’enrichissement d’uranium, une mesure de confiance qui rassurerait sur la nécessité de transparence iranienne tout en permettant à Téhéran d’enrichir. Il impliquerait l’Iran, l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région [41]. Séduisante de prime abord, l’idée a rencontré de sérieux obstacles ; d’abord des divergences sur un élément essentiel : l’emplacement du futur centre (Oman, une île iranienne ?). Il s’avère en outre que l’Arabie saoudite finalement est méfiante sur ce projet, craignant qu’au total il ne facilite un programme nucléaire iranien dont Téhéran a la maîtrise alors que Riyad essaie de développer son propre programme dont le développement est tributaire du feu vert américain et n’entend pas renoncer à ses propres ambitions [42]. Or elles inquiètent Israël qui ne veut pas d’une puissance nucléaire dans son voisinage sans les garanties du Protocole 123 [43].

Bien que les négociations indirectes entre l’Iran et les Etats-Unis aient enregistré des progrès, elles n’ont pu aboutir. Plus grave, les relations entre la République islamique et l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) se sont gravement dégradées jusqu’à une rupture initiée par les deux rapports de l’AIEA du 31 mai 2025 récapitulant pour la XIème fois l’accumulation des manquements de l’Iran à ses obligations qui rendent impossible à l’Agence l’exécution de sa mission d’inspection et de monitoring. Le 12 juin suivant, sous l’impulsion de Paris, les EU3 soutenus par l’Amérique font voter par le Conseil des gouverneurs de l’Agence une résolution constatant officiellement que l’Iran est en violation de ses obligations souscrites dans le JCPOA ; ceci ouvrira la voie au déclenchement par le trio européen du retour des sanctions de l’ONU via la procédure du snapback. Une crise de confiance est ouverte entre l’AIEA (et Rafael Grossi, son directeur général) et Téhéran qui les accuse de trahison.

Et surtout ceci offre à Israël un alibi idéal pour lancer une campagne de frappes (connue sous le vocable de ‘guerre des 12 jours’ : du 13 au 25 juin 2025) [44] sur les sites nucléaires iraniens qui ont été massivement dévastés bien que pas totalement détruits. Pour mémoire, Washington a pris le relais d’Israël le 22 juin pour infliger des destructions que Trump a qualifié de totales de plusieurs sites nucléaires majeurs bien que des avis contraires soutiennent que ces destructions ne sont pas complètes et surtout qu’un stock d’uranium hautement enrichi subsiste quelque part ainsi qu’une quantité inconnue de centrifugeuses [45]. L’absence d’accord suffisant avec l’AIEA pour lui permettre d’avoir connaissance exacte de l’état des sites et du sort du stock de plus de 400kg d’uranium enrichi à plus de 60 % sera, aux côtés de l’absence d’accord avec Washington, le fondement du lancement le 28 août du snapback par le trio européen appuyé par Washington, qui entrera en vigueur le 28 septembre suivant. Les EU3 se disaient disposés à consentir un moratoire de 60 jours si l’Iran avait consenti à ces 3 conditions. Malgré un accord préliminaire entre l’Agence et l’Iran le 9 septembre et des concessions iraniennes de dernière minute, la procédure a suivi son cours et les sanctions de l’Onu suspendues par le JCPOA sont de nouveau en vigueur.

Cette vague de frappes israéliennes et américaines a été perçue avec contrariété par l’Arabie saoudite et les autres monarchies. En lançant une salve de missiles sur la base américaine d’Al Udeid au Qatar, (qui n’a pas fait de victimes, Washington ayant été prévenu, ce dont Trump a donné acte), Téhéran a accru l’inquiétude des membres du Conseil de Coopération du Golfe qui ont exprimé leur mécontentement bien que l’Iran ait affirmé n’avoir aucune intention hostile à l’égard de l’Emirat (également prévenu). Pour l’Arabie saoudite, cette séquence est dangereusement déstabilisatrice, porteuse de potentielles escalades de part et d’autre, et va frontalement à l’encontre de son objectif prioritaire, la baisse des tensions régionales indispensable à son économie. Guidée par la prudence, « l’Arabie saoudite et les autres Etats du Golfe ont adopté une attitude publique de neutralité, s’employant à se distancier d’eux-mêmes du conflit » [46]. Par exemple, en refusant que leurs bases soient utilisées et que leur espace aérien soit traversé pour attaquer l’Iran, ils signifient qu’ils ne veulent pas être entraînés dans une confrontation régionale. L’insistance répétée de Trump et de son envoyé Steve Witkoff pour que le royaume et d’autres signent les Accords d’Abraham est gênante car une normalisation avec Israël n’est guère compatible avec cette neutralité et emporte un risque d’impliquer le royaume dans d’éventuelles confrontations entre Iran et Israël. C’est pourquoi Riyad avait tenté au cours des semaines précédant ce mois de juin de dissuader Washington de lancer des frappes. Si MBS s’est (de justesse) abstenu de critiquer officiellement les Etats-Unis, l’Arabie saoudite n’en a pas moins exprimé sa vive inquiétude quant aux conséquences potentielles. Après le cessez-le-feu, le nouveau chef d’état-major des armées iranien, Abdolrahim Mousavi, qui a succédé à Mohammad Bagheri décédé lors des frappes israéliennes du 13 juin, s’est entretenu avec Khalid bin Salman, ministre saoudien de la Défense, pour se concerter sur cette situation. L’Arabie saoudite se sent vulnérable malgré sa neutralité. Et la période écoulée depuis la crise de Gaza rend moins que jamais probable (malgré les vœux réitérés de Trump) une adhésion aux accords d’Abraham [47] car le royaume n’abandonne pas son souhait d’une solution à deux Etats, comme MBS le répétera lors de la conférence de presse conjointe avec Donald Trump le 18 novembre (2025) [48]. En plus, dans le présent contexte, les bénéfices d’un accord d’Abraham sont beaucoup moins séduisants. Bien plus, pour le royaume, « un pacte de défense ne le préservera pas à lui seul d’une attaque en l’absence d’une relation positive avec l’Iran » [49]. Les mêmes observateurs soulignent en outre que d’une part l’incertitude qui pèse sur un accord de coopération nucléaire avec Washington et d’autre part les risques de reprise d’affrontements avec l’Iran (qui pourraient menacer la liberté de navigation dans le détroit d’Hormuz) fragilisent la posture de neutralité saoudienne.

Israël frappe Doha : un choc qui favorise le dialogue Téhéran-Riyad

Le 9 septembre, Israël frappe le site du Hamas à Doha (Capitale du Qatar) où des responsables du groupe palestinien travaillaient sur des négociations en vue d’un cessez-le-feu. L’opération s’avère un échec. Pour le Qatar, comme pour l’Arabie saoudite, c’est un choc violent qui met spectaculairement en lumière leur grande vulnérabilité. C’est un bouleversement stratégique qui les contraint à réviser d’urgence leur sécurité, d’autant que la passivité de l’Amérique devant ces frappes, accentuée par les graves ambigüités des déclarations de Washington, est perçue comme une complicité par eux [50]. Alors que Riyad avait déjà entrepris une diversification de ses appuis, notamment en amplifiant sa coopération avec Pékin, cet épisode apporte une novation stratégique dont Téhéran va profiter : l’Iran diabolisé ad nauseam change quelque peu de statut dans le paysage régional : il n’est plus l’unique menace qui pèse sur ses voisins. Israël, jusqu’ici traité comme partenaire sécuritaire par plusieurs Etats du Golfe qui entretiennent une coopération active avec l’Etat hébreu en ce domaine, devient à son tour une menace [51] par ses actions incontrôlées [52] qui révèlent une ambition hégémonique d’imposer ‘son’ ordre sécuritaire dans la région [53].

L’Iran saisit cette occasion pour se positionner immédiatement auprès de Riyad et des monarchies du Golfe comme un acteur responsable qui pourrait contribuer à la sécurité de la région face aux… perturbateurs. Avant même la tenue du sommet de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) convoqué urgemment par Riyad à Doha le 15 septembre, plusieurs voix iraniennes tiennent un discours de solidarité : Mohsen Rezaei, membre du Conseil du Discernement, ancien commandant en chef des Gardiens de la Révolution, clame : « La seule solution est de former une coalition militaire ». Les durs du régime plaident pour une sorte d’alliance, un « Otan islamique » qui partagerait les doctrines défensives et offensives. Une proposition que le ministère iranien des Affaires étrangères a écartée, notant prudemment « qu’il était trop tôt pour formaliser un pacte mais que les conditions étaient plus favorables que dans le passé » [54].

Téhéran a plaidé lors du sommet pour que les participants ne se contentent pas de déclarations verbales et tirent concrètement les leçons de la nouvelle situation. Mais certains pays ne sont pas près de sacrifier leurs relations avec Israël et, au-delà, la présence de bases militaires américaines dissuade de traduire leur indignation en actes [55]. Il faut dire que les réactions des pays arabes ont été assez limitées, voire timides. La session extraordinaire du Conseil Suprême de l’OCI a condamné les actions d’Israël qui « constituent une menace directe contre la sécurité commune du Golfe et contre la paix et la sécurité régionale » [56]. In concreto, de son côté, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) décide de lancer une réflexion pour réévaluer la sécurité et la posture de défense de ses membres au vu de la menace israélienne et demande au Commandement Militaire Unifié d’adopter les dispositions nécessaires. La République islamique a affiché à Doha sa volonté de conforter sa relation avec l’Arabie saoudite. A l’occasion du Sommet, le président iranien a rencontré MBS.

L’Iran et l’Arabie saoudite testent leur relation et veulent la structurer

Le 16 septembre, Ali Larijani, secrétaire du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, accompagné de plusieurs conseillers (notamment Ali Bagheri-Kani, Mohammad Ali Bek, ainsi qu’Alireza Enayati, ambassadeur iranien en Arabie saoudite) se rend à Riyad pour une série d’entretiens qui doivent non seulement vérifier et consolider la robustesse de la relation apaisée avec royaume, mais aussi viser à la structurer par rapport à ses ambitions. Ali Larijani rencontre MBS, son ministre de la Défense le prince Khalid ben Salman, lui aussi entouré notamment de son conseiller à la sécurité nationale Musaed Al-Alban et de Khalid Am-Humaidan, directeur général à la direction des Renseignements. Le contexte déstabilisant actuel en ouvre l’opportunité. Les enjeux de cette rencontre à haut niveau sont élevés pour les deux parties, ils dépassent le cadre conjoncturel. La nomination d’Ali Larijani par le président iranien, le 5 août 2025, comme secrétaire du Conseil de la Sécurité Nationale (poste qu’il a exercé de 2005 à 2007), est un signal clair de la part du Guide de la volonté de privilégier pragmatisme et expérience diplomatique. L’ancien président conservateur - mais pragmatique - du Parlement iranien où son groupe était associé aux modérés du président Rohani avant d’être mis à l’écart sous la pression des Gardiens et des durs du régime, signe un retour remarqué ; ce retour est consacré, comme le souligne Ali Alfoneh, car le Guide Khamenei l’a désigné comme son représentant à ce Conseil, signant ainsi la fin de la mise à l’écart de son clan politique depuis 2019 [57]. L’importance de cette nomination a évidemment retenu l’attention des observateurs saoudiens qui constatent qu’elle intervient au moment critique où l’Iran a besoin urgemment de rétablir une certaine crédibilité sur les ruines d’une dissuasion dévastée. Elle s’est accompagnée d’une réorganisation des mécanismes de décision et surtout de coordination dans le cadre de ce Conseil Suprême qui s’est doté d’un Conseil de Défense en son sein. Ces dispositions [58] visent notamment à assurer une véritable cohérence dans les décisions prises sous la ligne définie par le Guide, mais également dans leur application. Il importe également de souligner un autre symptôme de la volonté de ce dernier (qui a imposé un consensus sur ce point dans les divers cercles du pouvoir) de privilégier une détente avec les pays de la région, singulièrement l’Arabie saoudite. En effet, bien qu’ayant été écarté de la présidence du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale par les durs du régime après avoir cosigné l’accord irano-saoudien du 10 mars 2023 [59], Ali Shamkhani (survivant d’une frappe qui lui était destinée), conserve auprès du Guide une influence certaine [60]. Shamkhani dispose d’un capital élevé de considération dans le royaume [61].

Les hasards du calendrier de cette visite (entre le sommet de l’Organisation de la Conférence islamique et la signature de l’accord saoudo-pakistanais) en attestent l’importance. Cette rencontre intervient en sus au moment où Téhéran et Riyad doivent traiter des dossiers sensibles, en particulier celui de l’avenir du Liban et de l’Irak où les deux acteurs sont en compétition d’influence et sont à la recherche d’un ‘modus vivendi’ entre eux pour la partager [62]. C’est pourquoi Ali Larijani a d’abord fait escale à Beyrouth puis à Bagdad avant de se rendre dans le royaume. Ces étapes ont été calibrées en sorte de clarifier au Liban (où malgré les sympathies pour l’axe de la résistance, Téhéran appuie les décisions libanaises au nom de la recherche de stabilité) puis en Irak (où il a signé un accord bilatéral de sécurité et solidifié la posture de Téhéran à l’égard des autres acteurs) les positions iraniennes en vue des conversations avec les Saoudiens. Comme le souligne Nournews, media proche du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, ces dernières concrétisent des ambitions amples qui ne se limitent pas aux enjeux strictement sécuritaires et conjoncturels, mais couvrent tout autant les questions politiques et économiques. Il s’agit de concrétiser les modes et canaux de coopération ouverts par A. Shamkhani dans l’accord de mars 2023 dans l’ensemble de ces domaines.

La rencontre avec le ministre saoudien de la Défense a été un des moments-clés de cette visite à Riyad. Les deux parties ont convenu de poursuivre le travail délicat de construction d’une confiance entre eux pour succéder à la défiance persistante. Ceci en tenant compte par réalisme des relations étroites de défense qui lient le royaume à Washington : « Ceci signifie qu’assurer la durabilité de tout accord de sécurité sera vital ». Au premier rang des préoccupations qui ont été évoquées, figure naturellement Israël. Mais l’ambition iranienne est plus vaste : sortir la République islamique des seules problématiques de crises, conflits, en vue de l’insérer dans une architecture de sécurité régionale à multiples dimensions où la négociation et la diplomatie sont primordiales [63].

Il reste que cette visite dont il faudra suivre les résultats concrets est d’abord l’affirmation d’un choix des deux pays en faveur du traitement de leurs différends sécuritaires, de leur défiance, en institutionnalisant au plus haut niveau leurs canaux de communication pour prévenir toute crise à naître. Ceci ne signifie pas la disparition des différends mais les rend traitables par dialogue et mesures de confiance. En second lieu, c’est la confirmation de leur option partagée pour une stabilité régionale. La coopération en matière de défense a été étroitement passée en revue, et Larijani a indiqué que sa mise en œuvre sera traitée dans plusieurs groupes de travail qui vont l’organiser concrètement [64]. L’implication des deux acteurs dans la sécurité régionale a naturellement été au cœur des discussions quant aux voies et moyens d’y parvenir dans la foulée de la conférence de l’Organisation de la Conférence islamique tenue à Doha le 15 septembre. Riyad et Téhéran y ont participé tandis que les instances de défense du Conseil de Coopération du Golfe réfléchissent à mieux coordonner les actions. Comme le soulignent les analystes d’Amwaj.media, l’avenir des relations bilatérales dépendra largement de la capacité des deux protagonistes à ce que « leur dialogue puisse traduire leur inquiétude partagée quant aux actions israéliennes en une coopération tangible, si limitée » [65] Selon cette source, un test redoutable sera le désarmement du Hezbollah (dont nous avons parlé plus haut), tout comme l’attitude éventuelle du royaume en cas de nouvelle attaque contre l’Iran. A moyen terme, ces experts perçoivent que si la coopération bilatérale se poursuit, le dossier du Yémen devra être traité en commun.

Cela étant, ce serait une grave erreur que d’imaginer que les pays du Golfe et au-delà, déçus par l’Amérique peu fiable, se détourneront d’elle au profit de tiers pour leur protection malgré les abondants discours entendus à Doha et ailleurs. Le Qatar a promptement obtenu un executive order signé le 29 septembre donnant pour la première fois au Moyen-Orient une garantie de sécurité à l’Emirat [66]. Ceci a incité Riyad à relancer les négociations avec Washington pour un accord de défense [67]. Ces efforts se sont concrétisés lors de la visite du prince saoudien à Washington. Le 19 novembre, les deux parties signent un Strategic Defense Agreement (SDA) où les deux partenaires annoncent qu’ils vont renforcer leur coopération sur le long terme [68]. Washington s’appuie sur le SDA pour conclure de très importants contrats d’armement, en particulier des F35 et quelque 300 chars Abrams [69]. D’autres matériels tels que des drones MQ-9B seraient envisagés ainsi que 200 Gambit loyal wingman systems. Ceci est plus qu’une opération commerciale. C’est un signal. En effet, bien que leur nombre n’ait pas été révélé, il est question qu’une flotte de quelque 48 F35 de dernière génération soit fournie. Trump s’est engagé lors de la conférence de presse du 18 novembre à ne pas livrer des F35 de niveau inférieur. Or ceci va rencontrer des obstacles puisque les Etats-Unis ont une obligation légale de préserver la supériorité qualitative militaire (QME, Qualitative Military Edge) d’Israël en vertu de laquelle l’Etat hébreu s’est opposé à la vente de F35 à des pays arabes et à la Turquie. Ceci n’a pas empêché Trump de confirmer qu’il veut livrer des F35 de dernière génération. Incidemment, même si en pratique Washington pourrait destiner à Israël des avions modifiés [70], c’est un signal de distanciation adressé à Netanyahu. C’est un geste de confiance accordé à MBS qui devient un partenaire ‘responsable’. Quand il sera doté de ce matériel, le royaume aura gravi un échelon dans le champ stratégique régional [71] en tant que puissance crédible. Comme ces livraisons vont s’étaler sur plusieurs années, le royaume envisage de commander des drones de type Collaborative Combat Aircraft (CCA).

Mais une mesure d’une portée autrement plus symbolique a été annoncée à l’occasion de la visite du prince saoudien. Trump a accordé au royaume le statut d’allié majeur non OTAN. Si cette décision a valeur de message vis-à-vis de la région du Golfe et de l’Iran, en réalité, elle est de portée limitée. Riyad rejoint 19 autres prédécesseurs. Ce statut facilite l’accès à certaines fournitures de matériels mais, pas plus que l’accord de défense stratégique, ne prévoit pas d’engagement de défense réciproque [72]. C’est une avancée significative mais le royaume n’a pas obtenu la garantie de défense semblable à celle consentie au Qatar.

Il reste que l’ensemble constitué par l’Accord de Défense Stratégique, la vente de F35 (sans parler des autres matériels), le statut d’Allié Majeur Non OTAN, dépasse de loin le cadre bilatéral, et modifie l’équilibre stratégique régional. Ceci concrétise la volonté américaine de confier à ses partenaires locaux plus de responsabilité dans leur défense. Ce changement dans le rapport de forces régionales impacte certainement la posture stratégique de l’Iran [73] qui percevra un renforcement de son encerclement, d’autant plus que Trump a rappelé les dommages infligés aux sites nucléaires iraniens (« Regardez la situation en Iran ; nous avons été capables de détruire leur capacité nucléaire ») dans son intervention juste au moment où il annonce la fourniture des F35. Pour l’heure la République islamique s’abstient de réactions pouvant altérer la relation avec Riyad mais est certainement en train d’évaluer la situation nouvelle.

IV. « It’s Economy, Stupid ! »

L’économie, trop modeste mais prometteuse bénéficiaire à l’avenir ?

Cette phrase célèbre [74], prononcée par James Carville, communiquant de Bill Clinton pour la campagne présidentielle de 1992, est bienvenue au moment de conclure provisoirement ces réflexions. Bien sûr, le sort des relations saoudo-iraniennes est pavé d’incertitudes, et Netanyahu pourrait parfaitement leur porter un coup sévère. D’autres aléas sont susceptibles de faire de même. Nous avons insisté tout au long de cette analyse sur le fait que Téhéran et Riyad ont impérativement besoin d’une détente régionale autant que bilatérale pour le développement de leur économie [75]. Desserrer l’étau des sanctions et les coûts liés aux affrontements, tensions, etc. est vital pour l’Iran. Donner de l’espace, élargir le spectre de ses échanges et investissements, est essentiel pour le Plan Vision 2030 saoudien qui fait face à des défis de plus en plus lourds. Cet intérêt commun est un des piliers de ce rapprochement, aussi essentiel que le volet sécuritaire. Ceci n’a pas échappé aux analystes israéliens qui soulignent que les deux partenaires ne cherchent avant tout qu’une détente, mais que si celle-ci prend corps, la coopération économique se développera [76]. Aujourd’hui, malgré les discours optimistes, les échanges sont infinitésimaux, tout comme les investissements. Les principaux freins sont les sanctions que Riyad ne peut braver ; en cas de levée des sanctions, l’accord du 27 mai 1998 pourrait enfin se concrétiser. Des investissements saoudiens sont espérés en Iran, et les experts précités entrevoient la possibilité de zones franches conjointes [77]. Dans la foulée de la signature de l’accord du 10 mars 2023, le ministre saoudien de l’Economie, Mohammed Al Jadaan avait déclaré que son pays était prêt à investir ‘rapidement’ en Iran et qu’il y avait beaucoup d’opportunités [78]. C’était un signal fort.

Ali Larijani, lors de sa visite, a reconnu que des ‘obstacles’ subsistent et doivent être traités. On songe évidemment aux sanctions américaines. Mais ce ne peut être l’unique explication. La bureaucratie, la corruption, sont des facteurs qui portent préjudice à ces échanges. Et in fine, de part et d’autre, existent sans doute des freins politiques qui empêchent la traduction en actes des messages ambitieux. Depuis de nombreux mois est annoncée la réunion proche du Joint Economic Committee, pièce centrale pour la structuration des relations économiques bilatérales, mais se fait attendre [79]. La poursuite de l’amélioration des relations entre le royaume et l’Iran est suivie de près dans les pays d’Asie Centrale dans la perspective du développement en cours de leur connectivité avec le Golfe, dans laquelle l’Iran peut jouer un rôle central [80].

Selon des sources iraniennes, les échanges non pétroliers entre l’Iran et l’Arabie saoudite auraient atteint $25 millions pendant l’année (iranienne) achevée le 21 mars 2025 [81]. La majorité des exportations vers le royaume consisterait en différents produits de la famille des aciers. Une autre catégorie se distingue : les pistaches, raisins et fruits (qui peuvent connaître des obstacles), et les tapis et pierres polies. Les importations venant du royaume ont consisté en une quantité minime d’un composant chimique. Ces transactions passent par des pays tiers : Emirats, Qatar, Oman, Koweït. Parmi les secteurs où les échanges sont destinés à progresser rapidement, figure le tourisme, en particulier religieux, en forte croissance [82].

Outre les problèmes de paiements posés par les sanctions, les deux pays vont devoir procéder à un travail important d’organisation de ce commerce. Les Chambres de Commerce des deux pays travaillent sur ce chantier complexe. Les problèmes autres que financiers/bancaires, pèsent : manque de procédures logistiques fluides, bureaucratie. Les deux pays vont devoir aussi opérer des choix quant aux priorités dans cette coopération. On ne peut exclure qu’ils coopèrent sur des marchés tiers comme les infrastructures et le tourisme en Irak. Les deux acteurs sont intéressés à développer leur interconnectivité. Le retour des sanctions de l’ONU le 28 septembre, à la suite du snapback initié par le trio européen va compliquer cette situation. Il est trop tôt pour en évaluer l’impact. En même temps, l’Amérique continue sa politique de pressions maximales. Ce qui n’empêche pas Téhéran d’envoyer des signaux de souhaits de normalisation financière, comme la récente ratification de la Convention Contre le Financement du Terrorisme demandée par le Gafi. Le think tank allemand CARPO réfléchit sur les voies et moyens concrets de véritablement dynamiser cette coopération économique, et a publié récemment une étude qui est le fruit de la mise en commun de réflexions d’experts saoudiens et iraniens. Elle formule un certain nombre de suggestions utiles [83].

Conclusion

Riyad s’engage plus loin. Un nouveau statut

Outre les importantes annonces qui ont marqué la visite du prince saoudien à Washington, ce dernier a élevé la position de l’Arabie saoudite à un niveau inédit. Nous avions relevé les prises de positions saoudiennes défendant l’intégrité territoriales de l’Iran, les mesures de confiance bilatérales (exercices militaires mixtes), les visites destinées à conforter la relation des deux protagonistes, et le rôle de ‘porte-messages’ de ministres saoudiens auprès de Téhéran. Or, lors de la conférence de presse conjointe Trump/MBS, celui-ci déclare à propos des conversations nucléaires directes entre les Etats-Unis et l’Iran et leur impact sur la relation saoudo-américaine : « Nous sommes des alliés proches et nous travaillerons étroitement ensemble sur ce sujet et nous ferons de notre mieux pour parvenir à un accord entre l’Amérique et l’Iran. Et nous croyons qu’il est bon pour l’avenir de l’Iran d’avoir un bon accord qui satisfera la région et le monde et le reste de l’Amérique. Aussi nous ferons de notre mieux pour voir que ceci arrive ». Dans la foulée, Trump surenchérit en affirmant : « l’Iran veut faire un accord. Je suis totalement ouvert à cela et nous leur parlons et nous entamons un processus ». Il insiste : « Ils (les Iraniens) voudraient beaucoup avoir un accord ».

Par cette prise de position, Mohammed ben Salmane ouvre un nouveau chapitre dans la relation saoudo-iranienne : il se pose en médiateur (plus exactement en « Monsieur bons-offices »), ce qui atteste un niveau inédit de qualité (à défaut de confiance) dans cette relation. Des observateurs saoudiens ne s’y sont pas trompés : « Cette tendance n’est pas accidentelle, mais survient comme un prolongement d’une stratégie saoudienne qui a commencé depuis la signature de l’Accord de Pékin en 2023 et qui est basé sur l’apaisement de la polarisation régionale et la transformation fu Golfe Arabe en un espace de stabilité propice au développement » [84]. Ceci affecte au premier chef cette dernière mais aussi peut produire un impact régional. Rappelons que les autres monarchies du Golfe souhaitent elles aussi prioritairement une baisse de la tension. Cette proposition saoudienne intervient dans un contexte d’extrême méfiance [85] entre Washington et Téhéran (qui détient une binationale irano-américaine Afarin Mohajer).

Esmail Baqaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a démenti le 19 novembre les propos du président américain en affirmant qu’il n’y a pas de négociations directes en cours avec les Etats-Unis. Or, la veille de la visite de MBS à Washington, le président iranien a communiqué une lettre à ce dernier, et qui véhicule un message à Washington. Son contenu n’a pas été révélé et a soulevé maints commentaires. Selon Reuters, Pezechkian aurait demandé au prince saoudien de persuader Trump que l’Iran « ne cherche pas la confrontation » et souhaite la reprise de négociations sur le dossier nucléaire, « pourvu que ses droits soient garantis », craignant la reprise de frappes israéliennes [86]. D’autres sources confirment que la lettre aurait été envoyée avec l’autorisation du Guide (on imagine mal comment il pourrait en être autrement) et qu’au surplus les propos de Trump montrent qu’il a bien compris le message [87]. Les autorités iraniennes ont démenti que ce courrier était une demande de négociations avec l’administration américaine mais prétendent qu’il ne concerne que les relations bilatérales et remercie Riyad pour avoir facilité le pèlerinage iranien à la Mecque [88]. Or, il s’avère, selon le site Iran International se référant au media libanais al-Akhbar, que Trump aurait autorisé MBS « à organiser un canal afin d’ouvrir un dialogue entre Washington et Téhéran » [89]. La même source indique que le prince saoudien avait souligné au locataire de la Maison-Blanche qu’un compromis entre ces deux protagonistes est nécessaire à la stabilité régionale face au risque qu’Israël fasse dérailler tout processus diplomatique par de nouvelles opérations armées. Le media libanais révèle aussi que MBS aurait sondé Ali Larijani lors de leur rencontre à Riyad sur l’intérêt d’une initiative saoudienne en direction de Washington pour un accord possible avec Téhéran ; Larijani (toujours selon cette source citée par Iran International) aurait répondu positivement tout en indiquant que l’Iran n’était pas prêt à des concessions. La possibilité d’une réunion saoudo-iranienne à Paris aurait été évoquée en vue de futures navettes entre les Etats-Unis et l’Iran. Les réserves iraniennes sur cette médiation rendent cette démarche complexe.

La période est délicate, puisque en même temps les relations entre la République islamique et l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique se sont encore plus dégradées depuis la publication le 20 novembre d’une résolution du Conseil des Gouverneurs sommant l’Iran de faire toute la lumière sur son stock d’uranium, et de rétablir les inspections de l’Agence, en particulier sur les sites qui ont été endommagés par les frappes. Abbas Araqchi, ministre iranien des Affaires étrangères, a annoncé que l’arrangement conclu au Caire avec l’Agence en septembre 2025 est caduc [90].

Sans surprise, la classe politique iranienne est divisée entre les ‘durs’ qui excluent toute médiation de Riyad dont les accords de défense avec l’Amérique (dont sur le F35) menacent l’Iran, et les pragmatiques qui estiment qu’il y a une chance à saisir [91]. Lors de sa visite à Paris le 26 novembre 2025, Abbas Araqchi (tout en démentant que la lettre du président iranien aborde le dossier nucléaire), a déclaré dans une interview à la chaîne France 24 [92] que l’Iran fait pleine confiance à l’Arabie saoudite dans le dossier nucléaire, et que les deux pays ont une très bonne convergence sur la paix et la stabilité régionale. Il a confirmé qu’il y a beaucoup d’intermédiaires mais que le problème réside dans la volonté réelle ou pas de Washington d’entrer dans une vraie négociation. On notera que les media reflétant la ligne du régime iranien sont plus réservés sur le rôle de l’Arabie saoudite comme ‘médiateur’. Le Tehran Times estime qu’« elle n’agit pas comme médiateur dans les discussions nucléaires » et prétend qu’Araqchi « renforce le discours iranien sur l’autonomie et le contrôle sur ses processus de négociation, empêchant les acteurs extérieurs de limiter son espace de manœuvre » [93]. Une façon de dire que l’Arabie saoudite ne fait pas partie des intermédiaires qui sont utilisés comme ‘navettes’ lors des séquences de négociations indirectes, mais que le royaume fait ‘passer des messages’ à Téhéran et inversement.

Au terme des présentes réflexions, nous retenons que malgré un empilement d’aléas le consensus a minima saoudo-iranien quant à la nécessité d’une baisse des tensions régionales est un fil conducteur de cette relation bilatérale. Ce thème a été au centre des échanges entre les responsables de la diplomatie saoudienne et iranienne à Téhéran le 30 novembre 2025 [94]. L’accroissement de ces rencontres atteste qu’ils sont devenus une pratique courante. Le 3ème sommet tripartite Iran-Arabie saoudite-Chine qui s’est tenu le 9 décembre 2025 a été l’occasion de réaffirmer la volonté des deux protagonistes d’amplifier les efforts de son application tandis que Pékin y voit non seulement la possibilité de conforter son influence mais également une contribution à sa sécurité énergétique. Riyad et Téhéran ont abordé le délicat dossier du Yémen et se sont prononcés pour promouvoir une solution. Les deux partenaires ont par ailleurs conjointement appelé Israël à cesser ses opérations contre les Palestiniens, la Syrie et le Liban [95].

Les perturbateurs d’horizons opposés qui tentent de casser cette dynamique n’y sont pas parvenus jusqu’ici. Nul ne peut en garantir la pérennité [96] mais elle a le mérite de refléter chez les intéressés une évaluation stratégique cohérente.

En ce début de l’année 2026, plusieurs facteurs contrarient la ligne saoudo-iranienne de diminution des tensions régionales et d’intensification des échanges bilatéraux. La fin de l’année 2025 a été marquée par l’émergence de la plus forte contestation du régime iranien par la population depuis 2022. La dégradation de l’économie, l’effondrement de la monnaie, la montée de l’inflation (qui atteindrait en moyenne 52% avec des pics plus élevés pour certains biens) expliquent en grande partie (pas uniquement, comme le montrent les slogans contre le régime, le Guide…) une mobilisation qui s’étend à travers le pays [97]. Le fait nouveau est qu’elle émane au premier chef du bazar dont les commerçant ont fermé boutique, car la chute de la devise hors contrôle ne leur permet plus d’opérer des transactions. C’est leur survie qui est en cause et ils dénoncent frontalement la politique économique du gouvernement. Le président Pezechkian a tenté d’apaiser cette colère par quelques mesures symboliques tandis que le régime riposte par une répression démesurée (avec des premières victimes) qui ne peut qu’attiser la colère. De fait, les étudiants ont rejoint la contestation. La mise en branle du bazar pourrait être un signal alarmant de la fragilisation du régime. En effet, historiquement les commerçants du Bazar sont, comme d’aucuns le rappellent, des alliés fidèles. Et le Bazar a joué un rôle important dans la révolution de 1979 et la chute du shah [98]. Pour l’heure le régime tient par la répression, et le manque d’alternative organisée et crédible, mais un pas a été franchi dans la dégradation du pouvoir. Le mécontentement sur le coût de la vie insupportable atteint même des personnels des forces de l’ordre [99]. Or cette crise en elle-même n’est pas favorable au développement des échanges commerciaux entre Téhéran et Riyad, elle est un facteur de dangereuses tensions que ces deux partenaires s’efforcent d’apaiser. En effet, d’un côté Trump a menacé l’Iran en déclarant que « si l’Iran tire sur des manifestants pacifiques et les tue violemment, comme ils en ont l’habitude, les Etats-Unis d’Amérique viendront à leur secours » [100]. Et il a précisé : « nous sommes prêts ». Il est étonnant que Washington envisage (verbalement) une intervention par la force contre l’Iran pour des motifs non liés au programme nucléaire.

De toute façon, si Washington exécutait cette menace, le trouble régional [101] qui en découlerait irait frontalement à l’encontre de la volonté saoudienne de détente, menacerait par rebond sa sécurité. On peut donc penser que le royaume ne manquera pas de faire part de son hostilité à ce scénario. En même temps, Netanyahu mène une intense campagne de persuasion auprès de Trump pour convaincre celui-ci de lancer une 2ème séquence de frappes sur l’Iran [102]. Trump semblait jusqu’ici réservé sur cette idée, considérant que les destructions spectaculaires (selon lui) infligées au programme nucléaire iranien avaient permis d’écarter cette ‘menace’ pour quelque temps. Or le Premier ministre israélien a tenté d’obtenir du locataire de la Maison-Blanche un feu vert pour le déclenchement de ces frappes. Ce n’est plus la ‘menace nucléaire’ qu’il met en avant, mais le péril que pose à Israël le développement, semble-t-il rapide, d’un impressionnant arsenal de missiles iraniens, associé aux comportements hostiles de la République islamique [103]. En brandissant de récents tests de missiles par Téhéran, certains responsables militaires israéliens ont alerté leurs interlocuteurs américains en prétendant qu’il s’agit en fait de préparatifs pour de prochaines attaques contre l’Etat hébreu [104]. L’hypothèse de frappes sur l’Iran a donc été un des principaux sujets au menu de la rencontre entre Trump et Netanyahu le 31 décembre 2025. Les deux interlocuteurs qui ont fait assaut de compliments réciproques se sont déclarés enchantés et confortés de leur rencontre où ils ont lourdement insisté sur leur profond accord (de principe), sur de nombreux points essentiels [105], mais qui ne peuvent cacher de sérieuses nuances [106]. A cette occasion, Trump a déclaré que s’il était avéré que les Iraniens poursuivraient leur programme nucléaire dans des sites clandestins, il n’hésiterait pas à lancer promptement des frappes. Il avoue qu’il faut bien s’accorder sur ce que signifie la reconstitution de ce programme, ce qui laisse apparaître une certaine prudence. Il a ajouté qu’il appuierait Israël si Téhéran renforçait son arsenal de missiles [107]. C’est un engagement fort auprès de Netanyahu (d’où la satisfaction affichée de ce dernier) mais il n’est pas inconditionnel [108] : on devine que celui-ci devra sérieusement démontrer qu’il y a péril en la demeure pour recevoir un feu vert. En plus, le locataire de la Maison-Blanche a répété qu’il demeure favorable à un accord avec l’Iran et qu’éviter des frappes serait mieux pour tout le monde. Pour l’heure, l’Arabie saoudite (occupée prioritairement à écarter la présence des Emirats arabes unis du Yémen [109] et à les inciter à cesser leur appui en armes aux Rapid Support Forces soudanaises tandis que l’Iran soutient les Forces Armées Soudanaises [110]), reste dans une prudente expectative. Le royaume surveille attentivement [111] l’évolution de la crise de régime en Iran qui est de nature à perturber ses relations bilatérales et, sans nul doute a fait savoir discrètement tant à Israël qu’au président américain qu’elle est hostile à la reprise de frappes et opérations militaires contre l’Iran qui contrarieraient la priorité qu’elle accorde à la stabilité régionale.

Publié le 08/01/2026


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 20 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique. Il a publié de nombreux articles et études dans des revues françaises et étrangères. Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur l’Iran et son environnement régional, les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, la Tribune, France 24….).


 


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