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Idéologie ou pragmatisme : quelles sont les motivations de la diplomatie turque au Moyen-Orient à l’ère AKP ?

Par Omar Babakhouya
Publié le 06/10/2020 • modifié le 06/10/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

I. Les fondements de la politique étrangère turque au Moyen-Orient

Comprendre les interactions entre la Turquie de l’AKP et son environnement régional requiert une mise en perspective historique et contextuelle, développée dans la première partie de l’ouvrage.

Dans un premier temps, l’héritage ottoman et kémaliste représente l’un des fondements de la diplomatie turque (chapitre 1). D’abord, à la faveur d’une « realpolitik offensive » poursuivie par l’Empire ottoman depuis sa fondation au XIVe siècle, une large partie de la région moyen-orientale est placée sous domination d’Istanbul, capitale du Sultanat et du Califat. À partir du XVIIIe, l’Empire est confronté à une crise multidimensionnelle liée aux défaites militaires, au retard économique, à la diffusion des idées libérales et à l’appétit grandissant des puissances européennes dans les provinces arabes de l’Empire. Face à la « question d’Orient » et à l’échec des réformes, le sultan Abdülhamid II mobilise une pensée panislamiste pour conserver son influence dans les provinces de l’Empire, tentative qui se heurte à l’émergence des Jeunes-Turcs et la montée de l’arabisme au tournant du XXe siècle.

Toutefois, c’est bien la Première Guerre mondiale qui provoque la chute de l’Empire ottoman et instaure un climat de méfiance entre la République turque et les entités arabes issues du nouvel ordre régional. Il en résulte une prise de distance de l’élite kémaliste vis-à-vis des anciennes provinces arabes de l’Empire dans l’entre-deux-guerres, une « rupture » a priori idéologique qu’il convient de nuancer. L’intégration de la Turquie dans le camp occidental ne se réalisera qu’en l’existence d’un « ennemi » commun, l’Union soviétique. Dans ce contexte de Guerre froide, la Turquie s’emploie à protéger les intérêts de l’alliance atlantique dans la région, avant d’infléchir sa position et favoriser ses propres intérêts. La politique arabe d’Ankara, qui débute au milieu des années 1960, est renforcée par le contexte du choc pétrolier puis par le volontarisme de Turgut Özal dans les années 1980. Y compris après la fin de la Guerre froide, la Turquie demeure fidèle à l’OTAN et continue son rêve d’adhésion à l’Union européenne (UE). Sur le plan régional, l’abandon de la politique arabe de la Turquie dans les années 1990 et le rapprochement stratégique avec Israël sont les conséquences d’une perception de danger vis-à-vis du PKK, entité paramilitaire kurde classée terroriste par Ankara.

Arrivé au pouvoir en 2002, le parti de l’AKP hérite ainsi d’une relation complexe entre la Turquie et le Moyen-Orient, une histoire qui présente autant d’avantages que de contraintes pour la politique étrangère turque au tournant du XXIe (Chapitre 2). Mais l’exercice du pouvoir de l’AKP ne représente pas une « révolution » idéologique à bien des égards. D’une part, sur le plan interne, les cadres de l’AKP ont tiré les leçons de la répression vis-à-vis des mouvements islamistes et se présentent désormais sous une étiquette de « conservateurs-démocrates ». En ce sens, du moins dans les premières années de pratique de pouvoir, les gouvernements AKP évitent de se confronter directement au camp laïc conduit par l’establishment militaire. D’autre part, l’orientation diplomatique de l’AKP s’inscrit dans une certaine mesure dans la continuité de la « tradition » turque. En effet, les « ex-islamistes » sont en première ligne pour l’accélération du processus d’adhésion à l’Union européenne et ne remettent pas fondamentalement en cause l’Alliance atlantique avec les États-Unis. Aussi, l’approfondissement des relations, notamment économiques, est la poursuite d’un processus initié sous l’ère Özal visant à utiliser les liens historiques et culturels comme approche pour l’intégration régionale.

Cependant, force est de constater que l’idéologie de l’AKP se montre distante vis-à-vis des expériences précédentes. Si le parti se détache des visions dogmatiques de l’islamisme turc « traditionnel », il conserve néanmoins une proximité avec les valeurs religieuses et morales qui influencent partiellement ses choix politiques. De même, les « conservateurs-démocrates » se détachent de l’atlantisme relativement inconditionnel de ses prédécesseurs pour adopter une diplomatie plus autonome, comme en témoigne le rejet de la guerre d’Irak et la tolérance envers un programme nucléaire civil iranien. Aussi, le profil des cadres de l’AKP et leurs expériences du monde arabe font émerger un facteur psychologique dans le rapprochement turco-arabe. Cependant, dans les premières années du pouvoir de l’AKP, la prudence et le réalisme sont de mise, sans pour autant totalement éclipser les considérations idéologiques. La politique de « zéro problème avec les voisins » est à ce titre révélatrice de la domination du pragmatisme entre 2002 et 2011.

II. Affirmation de la Turquie sur la scène régionale entre 2002 et 2011

La deuxième partie de l’ouvrage analyse les facteurs d’arbitrage entre les approches idéologique et pragmatique au profit de la seconde durant les années 2002-2011.

Tout au long de la décennie 2000, la politique étrangère turque au Moyen-Orient se fonde sur un dépassement pragmatique des rivalités historiques et idéologiques pour bâtir un nouvel ordre régional favorable à ses vues (chapitre 3). À cet égard, la normalisation des relations entre Ankara et Damas est spectaculaire et se réalise en dépit de la répression et méfiance du régime syrien envers les Frères musulmans, confrérie idéologiquement proche de l’AKP. De plus, la prédominance du réalisme est visible dans l’approche turque vis-à-vis de l’Irak post-Saddam Hussein. D’une part, Ankara accepte la présence à ses frontières d’un Kurdistan irakien autonome, mais non indépendant, et tisse des liens économiques avec cette région riche en pétrole. D’autre part, à l’heure où des tensions existent au Moyen-Orient, la Turquie joue la carte de médiation dans un certain nombre de dossiers (conflit israélo-palestinien, Irak, Liban).

En outre, à la faveur du décollage économique de la Turquie, le pays s’engage dans une quête de partenaires commerciaux et énergétiques (chapitre 4). Sur le plan interne, l’émergence d’une « nouvelle bourgeoisie islamique » reconfigure la composition des élites économiques en accordant une place accrue à la « Turquie noire » issus des régions conservatrices d’Anatolie. Les tigres anatoliens, entreprises liées au patronat conservateur, contribuent ainsi à augmenter la part des exportations vers le Moyen-Orient. Sur le plan extérieur, la rationalité économique guide les orientations diplomatiques turques dans la région, d’autant plus que cette dernière représente un vaste marché pour les produits turcs et une source vitale d’énergie. Le facteur pragmatique vise en ce sens à faire du Moyen-Orient un tremplin pour l’émergence turque à l’échelle internationale. En somme, le réengagement économique turc dans la région trouve sa source dans un amalgame d’un esprit du capitalisme et, dans une moindre mesure, d’une éthique musulmane portée par les nouvelles élites au pouvoir.

Enfin, une étude de cas clôt cette deuxième partie et s’attache à examiner en profondeur les facteurs d’arbitrage entre l’idéologie et le pragmatisme appliqué à la politique turque vis-à-vis du conflit-israélo-palestinien (chapitre 5). D’une part, la Turquie de l’AKP ne peut baser son approche vis-à-vis de Tel-Aviv uniquement sur les sentiments de l’opinion publique turque (pro-palestinienne), sans prendre le risque de se priver d’un éventuel allié en cas de menace sur sa propre sécurité, d’une source d’armements de haute technologie et, surtout, de sortir du parapluie nucléaire de l’allié américain. D’autre part, accepter la politique israélienne pourrait altérer sensiblement la « nouvelle » image de la Turquie en tant que « puissance musulmane » [1], sans compter la potentielle dégradation des relations avec les pays arabes et l’Iran, qui représentent un marché économique conséquent et une source d’énergie primordiale. Ainsi, l’ambivalence de la relation turco-israélienne rend une rupture impossible et une lune de miel improbable.

III. La diplomatie turque face aux défis du printemps arabe (2011-2020) : de l’idéal au pragmatisme

Finalement, le printemps arabe à partir de 2011 semble consacrer le retour de l’idéalisme dans la diplomatie turque et révèle le caractère singulier de l’exemple démocratique turc. Néanmoins, ces dernières années sont marquées par un pragmatisme prononcé, une évolution exposée dans la troisième partie de l’ouvrage.

L’alliance entre islam et démocratie, la prospérité économique et le discours turc au ton « néo-tiers-mondiste » ont constitué un « modèle turc » relativement séduisant dans le monde arabe, attractivité entretenue dans la région par la diplomatie publique, les think tanks, l’audiovisuel et les ONG islamiques (chapitre 6). Dans la politique turque de séduction du monde arabe, les considérations idéologiques semblent jouer un rôle tant dans l’action de la diplomatie publique officielle que dans les activités des acteurs non étatiques. A titre d’exemple, dans un effort de réconciliation avec son passé ottoman et islamique, une partie de l’Aide au Développement turque vise la restauration de monuments ottomans et des mosquées historiques à travers les anciennes provinces. De même, il existe une interconnexion entre la nouvelle bourgeoisie islamique, l’électorat « pieux » de l’AKP et les ONG de solidarité islamique et humanitaire qui se déploient sur les théâtres de conflit. Cependant, à la fin des années 2000, l’image globalement positive de la Turquie se trouve sujette à évolution avec les soulèvements arabes (2011) et les nouvelles positions diplomatiques d’Ankara.

Ainsi, le défi du printemps arabe a remis en question des partenariats patiemment construits avec des régimes autoritaires dans la région (chapitre 7). Ankara se trouve dès lors face à un dilemme cornélien entre éthique et intérêt national, entre la promotion de l’idéal démocratique dans un nouvel ordre régional ou le maintien du statu quo avec les régimes autoritaires. Progressivement, la diplomatie turque fait le choix d’accompagner le vent du changement et fait le pari de l’islam politique par le biais de transitions démocratiques. Mais, si l’idéal révolutionnaire prévaut dans les premières années, la Turquie est rapidement contrainte par les réalités géopolitiques d’adopter une politique plus pragmatique, une mutation catalysée par la chute du pouvoir des Frères musulmans en Egypte (2013), l’enlisement syrien et la politique interne (coup d’Etat manqué de 2016). Pour sortir de sa « solitude précieuse » [2], le pouvoir turc se montre plus enclin à faire usage de son hard power pour protéger ses intérêts nationaux. Le réengagement en Méditerranée orientale dans la lutte pour les gisements gaziers et le déploiement de l’aide militaire turque au gouvernement de Fayez Sarraj en Libye sont en ce sens des symptômes révélateurs de cette évolution.

Ankara affiche désormais l’ambition d’être un acteur incontournable des grands dossiers de la région ANMO, de la crise syrienne et ses conséquences humanitaires au théâtre libyen en passant par la persistante équation chypriote et le soutien au Qatar dans la guerre froide qui l’oppose à ses voisins du Golfe. Ce déploiement de la puissance turque n’est pas sans conséquences, et modifie ses relations avec l’UE et l’OTAN. Au sein de cette dernière, la Turquie est devenue un électron libre dans une alliance qui peine à établir une stratégie moyen-orientale cohérente conciliant les intérêts de ses membres. Le rêve européen s’est dissipé, en raison du durcissement du régime diront les uns, pour des craintes européennes d’ordre identitaire diront les autres, laissant place à une relation moins apaisée entre les deux partenaires. L’année 2023 marquera le centenaire de la fondation de la République turque et les futures élections présidentielles seront un moment décisif de mutation ou de continuité de la politique étrangère turque, en particulier vis-à-vis du Moyen-Orient.

Omar Babakhouya, La diplomatie turque au Moyen-Orient à l’ère AKP, préfacé par Didier Billion, Paris L’Harmattan, 2020.

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Publié le 06/10/2020


Auteur de "La diplomatie turque au Moyen-Orient à l’ère AKP" (2020), préfacé par Didier Billion (publié aux éditions L’Harmattan), Omar Babakhouya est diplômé du Master 2 Conflits et Développement de Sciences Po Lille. Il a effectué une année d’étude à Istanbul, un séjour de recherche à l’IFEA et contribué au travail de l’Ambassade de France en Libye. Son domaine d’expertise porte essentiellement sur les relations extérieures de la Turquie (Moyen-Orient, UE, OTAN), la Libye et la géopolitique de la région ANMO. Il est chercheur associé et contributeur aux observatoires Patrimoine d’Orient et Pharos.


 


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