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Histoire des putschs et tentatives de coups d’Etat en Turquie : l’armée turque, du statut de gardienne du kémalisme à celui d’outil politique (4/4). Le mémorandum de 1997, un putsch aux allures de coup d’éclat plutôt que de coup d’Etat

Par Emile Bouvier
Publié le 19/10/2020 • modifié le 19/10/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Undated photo shows Necmettin Erbakan, a former Prime Minister who led Turkey’s first Islamist government between 1996 and 1997, speaking during a news conference in Ankara.

AFP PHOTO / ADEM ALTAN
/ AFP

1. Contexte du putsch

Les élections législatives du 24 décembre 1995 consacrent Necmettin Erbakan, vainqueur de l’élection avec son « Parti du bien-être » (21,4% des voix), à forte tendance islamiste. Ce parti, successeur du « Parti du salut national » dissout lors du coup d’Etat de septembre 1980, est en effet parvenu à s’imposer au fil des années comme un parti incontournable parmi les populations rurales et conservatrices [1], ayant déjà marqué les esprits par sa victoire lors des élections municipales du 27 mars 1994, durant lesquelles le jeune Recep Tayyip Erdoğan, dauphin d’Erbakan, remporte la mairie d’Istanbul [2]. D’alliances parlementaires en manœuvres politiques, Erbakan parvient à créer une coalition avec le Parti de la juste voix et à imposer sa majorité au sein de la Grande assemblée nationale de Turquie, accédant ainsi à la primature le 28 juin 1996.

Aussitôt en poste, il s’emploie à favoriser le retour de l’islam dans la sphère publique turque : plusieurs lois sont ainsi passées visant à encourager la construction de mosquées, la diffusion de programmes islamistes à la radio et à la télévision, ou qui vont encore, par exemple, jusqu’à supprimer l’interdiction de porter des vêtements religieux dans l’administration turque [3]. Il prend par ailleurs à contre-pied l’orientation pro-européenne adoptée jusqu’ici par la Turquie en prononçant plusieurs discours antieuropéens et en réorientant la Turquie vers les pays arabo-musulmans [4].

En matière de politique étrangère, Erbakan connaît plusieurs camouflets, au point de s’attirer les foudres de l’opposition, de l’armée, mais aussi de ses soutiens. L’un des événements les plus marquants à ce titre consiste en la visite d’Erbakan en Libye, auprès de Muammar al-Kadhafi. Au cours de leur entretien rendu public et d’une conférence de presse, le leader libyen critique vertement la Turquie pour ses relations cordiales avec Israël tendant à prouver que les « puissances impérialistes ont colonisé la Turquie » et que les Turcs ont « perdu leur fierté nationale » [5]. La politique antikurde d’Erbakan fait également l’objet de blâmes publics de la part de Kadhafi, créant un embarras visible chez Erbakan et une gronde palpable en Turquie [6].

Malgré ces déboires en Libye, Erbakan souhaite toujours maintenir une politique étrangère résolument orientée vers les pays islamiques, proposant par exemple de créer une organisation sécuritaire islamique internationale jumelle - et rivale - de l’OTAN [7], ainsi que de créer une monnaie islamique qui serait nommée le « dinar » [8]. Alarmé par ces déclarations, l’armée turque crée une organisation clandestine nommée le « groupe de travail occidental », chargé de surveiller et d’espionner les activités du parti d’Erbakan sous l’égide de l’adjoint au chef d’Etat-Major des armées, le général Çevik Bir [9]. Cette organisation, active jusqu’en 2009, aurait espionné jusqu’à 6 millions de personnes, tant en Turquie qu’à l’étranger [10].

L’image d’Erbakan continue de s’éroder auprès de l’opinion publique lors d’un discours moqueur qu’il tient au sujet de manifestations nocturnes organisées fin 1996 en réaction au scandale de Susurluk [11].

Le clivage entre les kémalistes et Erbakan s’accroît davantage encore au début 1997 avec une intensification - et surtout une libération - de la parole et des revendications islamistes. Le 31 janvier 1997 par exemple, des manifestations sont organisées par le maire pro-Erbakan de la ville de Sincan, à l’ouest d’Ankara, afin de dénoncer les actions d’Israël à l’encontre des populations palestiniennes dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ; au cours des manifestations, des drapeaux et posters du Hamas et du Hezbollah sont exhibés et collés partout dans la ville [12], provoquant l’ire et l’inquiétude de l’armée quant à une dérive de plus en plus islamiste du pouvoir.

2. Déroulé du coup d’Etat

De fait, malgré plusieurs avertissements de l’armée, le maire de Sincan affirme quatre jours plus tard, le 4 février 1997, son souhait d’un rétablissement de la charia en Turquie. Il est rejoint par d’autres militants du Parti du bien-être qui appuient sa demande [13]. L’armée envoie aussitôt plusieurs colonnes de chars de combat prendre position à Sincan et à Ankara : « Nous ne ferons aucune concession sur les principes d’Atatürk, sur la démocratie et la laïcité » [14] affirme le 22 février le général Çevik Bir, à la tête du service de renseignement informel « Groupe de travail occidental » précédemment évoqué.

Le 28 février 1997, les officiers supérieurs de l’armée se réunissent dans le cadre du Conseil pour la sécurité nationale (MGK) afin de soumettre leurs préoccupations au gouvernement concernant la laïcité, le sécularisme et l’islam politique en Turquie. Les propositions émises ce jour-là par le MGK ont valeur d’avertissement à l’intention d’Erbakan et de prélude potentiel à un coup d’Etat en bonne et due forme. Les généraux prônent par ailleurs l’extension de l’instruction primaire gratuite jusqu’à l’âge de huit ans, la fermeture de l’intégralité des écoles religieuses ouvertes durant le mandat d’Erbakan, l’abolition des Tarikats (sectes religieuses) [15] et, surtout la démission du Premier ministre. Erbakan abandonne son poste, de fait, le 30 juin 1997.

Malgré un accord conclu lors de l’établissement de la coalition début 1996 entre le Parti du bien-être et le Parti de la juste voix, qui prévoyait notamment que le leader du Parti de la juste voix deviendrait Premier ministre en cas de démission ou d’empêchement d’Erbakan, le Président Süleyman Demirel décide de nommer à la place Mesut Yılmaz, Ministre d’Etat dans le gouvernement post-coup d’Etat de 1980 de Turgut Özal [16].

Le « Parti du bien-être » est dissous par le Conseil constitutionnel turc en 1998 en raison de sa violation de la clause constitutionnelle relative à la séparation de la religion et de l’Etat. Erbakan est à nouveau interdit d’exercer une quelconque activité politique durant cinq ans. Les cadres et militants du « Parti du bien-être » rejoignent pour la très grande majorité d’entre eux le « Parti de la vertu », progéniture et successeur direct du « Parti du bien-être ». Le maire d’Istanbul, Recep Tayyip Erdoğan, qui a rejoint également le « Parti de la vertu », est quant à lui condamné à une peine de prison de 10 mois [17] et à une interdiction d’exercer une quelconque activité politique pendant cinq ans, après qu’il a lu un poème islamo-nationaliste lors d’un discours public qu’il tenait en sa qualité de maire.

3. L’après-putsch

Lors des élections législatives du 18 avril 1999, le « Parti de la vertu » remporte plusieurs sièges au Parlement mais ne parvient pas à surpasser le score de son prédécesseur en 1995 (21,38% des voix en 1995 contre 15,40% en 1999). Il réussit toutefois à envoyer au Parlement, pour la première fois de l’histoire de la république turque, une députée voilée, Merve Kavakçı. En raison de son voile islamique, celle-ci est interdite de prêter serment le 2 mai 1999, avant d’être exclue du Parlement en mars 2001 après que sa double nationalité turco-américaine a été révélée, malgré les efforts déployés par l’intéressé pour la dissimuler [18]. En juin 2001, le « Parti de la vertu » sera à nouveau banni par la Cour constitutionnelle [19], avant de ressurgir le 14 août 2001 sous les traits du « Parti de la justice et du développement » (AKP) à la suite d’une union des factions réformistes du « Parti de la vertu » et des nationalistes du Parti de la mère-patrie, sous l’égide - clandestine - de Recep Tayyip Erdoğan, toujours interdit à l’époque d’exercer une activité politique. C’est ce parti qui, aujourd’hui encore, est au pouvoir avec à sa tête le Président de la république turque, Recep Tayyip Erdoğan.

A l’instar des fomentateurs du coup d’Etat de 1980, ceux du mémorandum de 1997 sont jugés par un tribunal en avril 2012 à la suite de la réforme constitutionnelle de 2010 permettant de juger les auteurs de putschs. Çevik Bir et une trentaine d’autres officiers sont condamnés à des peines de prison variables mais, en aucun cas, à perpétuité ; les procès visaient avant tout, pour Erdoğan, à initier une mise au pas de l’armée [20]. Preuve symbolique de cette démarche du dauphin d’Erbakan, il s’assure que les anciens putschistes soient enfermés dans la prison de Sincan, ville où les généraux avaient fait déployer des détachements blindés afin d’intimider le gouvernement en février 1997 [21].

En 2007, sommé de s’expliquer sur le mémorandum de 1997, Çevik Bir explique que « en Turquie, il y a un mariage entre l’islam et la démocratie. […] L’enfant de ce mariage est la laïcité. De temps à autre, cet enfant tombe malade. Les forces armées turques sont le docteur qui sauve l’enfant. En fonction du degré de gravité de la maladie, nous administrons les médicaments nécessaires pour permettre à l’enfant de récupérer » [22].

Dans la nuit du 15 juillet 2016, une tentative de nouveau coup d’Etat se produit sous l’égide d’une frange minoritaire de l’armée et, surtout, du mouvement Hizmet, une confrérie religieuse dirigée par un ancien compagnon de route islamiste de Recep Tayyip Erdoğan, Fethullah Gülen. Le déroulé de cette tentative de coup d’Etat ont été présentés en détail au cours de plusieurs articles dans les Clés du Moyen-Orient et ne seront donc pas abordés dans le présent exposé.

Conclusion

La tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 marque toutefois la mise au pas définitive de l’armée, dont l’autonomie et les capacités d’ingérence politique ont été grevées méticuleusement par l’AKP depuis son arrivée au pouvoir en 2002 par des hommes politiques qui avaient pu, personnellement, faire l’expérience - et dans certains cas les frais - de l’interventionnisme politique de l’armée turque. Comprenant que cette dernière continuerait de s’opposer à la vision islamiste de partis comme le MHP et l’AKP, les cadres de ces partis et leurs alliés se sont employés à saper le rôle autoproclamé de « régulateur » de l’armée et de gardienne des valeurs du kémalisme. Si Recep Tayyip Erdoğan n’a pas attendu la mise au pas de l’armée pour initier une (ré)islamisation de la Turquie, il n’est ainsi pas anodin que l’intensification très nette de cette politique islamiste coïncide précisément avec l’échec du coup d’Etat et de la mise sous tutelle de l’armée sous l’autorité de la sphère civile et politique.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Kemal : de Kemal Pacha à Kemal Atatürk (2/2)
- Le PKK, un mouvement résolument transfrontalier. Partie 1 : l’Irak, une base arrière majeure pour le PKK
- Entretien avec Ahmet Kuyas - L’islamisme politique turc au défi du pouvoir
- Extrême droite et extrême gauche en Turquie (1970-1983)
- Alévis de Turquie : de l’oppression ottomane aux débordements du conflit syrien

Bibliographie :
- Kavakci, Merve. "Turkey’s test with its deep state." Mediterranean Quarterly 20, no. 4 (2009) : 83-97.
- Narli, Nilufer. "The rise of the Islamist movement in Turkey." Middle East 3, no. 3 (1999) : 39.
- Akinci, Ugur. "The Welfare Party’s municipal track record : evaluating Islamist municipal activism in Turkey." The Middle East Journal (1999) : 75-94.
- Franz, Erhard. "Secularism and Islamism in Turkey." The Islamic World and the West : An Introduction to Political Cultures and International Relations 71 (2000) : 161.
- Robins, Philip. "Turkish foreign policy under Erbakan." Survival 39, no. 2 (1997) : 82-100.
- Tachau, Frank. "Turkish political parties and elections : Half a century of multiparty democracy." Turkish Studies 1, no. 1 (2000) : 128-148.
- Idiz, Semih. "Erbakan is far from unencumbered power." Mediterranean Politics 1, no. 3 (1996) : 376-381.
- Makovsky, Alan. "How to deal with Erbakan." Middle East Quarterly (1997).
- Heper, Metin, and Aylin Guney. "The military and the consolidation of democracy : The recent Turkish experience." Armed Forces & Society 26, no. 4 (2000) : 635-657.
- Demirdas, Ali. "The Turkish Foreign Policy Under The Justice And Development Party (AKP) : A Paradigm Shift ?." (2015).
- Yavuz, M. Hakan. "Turkish-Israeli Relations Through the Lens of the Turkish Identity Debate." Journal of Palestine Studies 27, no. 1 (1997) : 22-37.
- Gunter, Michael M. "The Silent Coup : The Secularist-Islamist Struggle in Turkey." Journal of South Asian and Middle Eastern Studies 21, no. 3 (1998) : 1.
- Birtek, Faruk, Kenan Cayir, Abdurrahman Dilipak, Charles Prof Dwyer, Ahmet Evin, Mustafa Fayda, Nilufer Gole et al. "“Secularism : The Turkish Experience” Transcript."
- Gülmez, İsmail. "28 Şubat 1997 Askeri Darbesi ve Türk Eğitim Sistemine Etkileri." PhD diss., 2014.
- Kamrava, Mehran. "Pseudo‐democratic politics and populist possibilities : the rise and demise of Turkey’s Refah party." British Journal of Middle Eastern Studies 25, no. 2 (1998) : 275-301.

Sitographie :
- Turkey’s post-coup crackdown, régulièrement mis à jour :
https://turkeypurge.com/
- Turkish Leftists Kidnap Israeli Consul General, The New York Times, 18/05/1971
https://www.nytimes.com/1971/05/18/archives/turkish-leftists-kidnap-israeli-consul-general.html
- Türkiye ekonomisinde `Özallı yıllar`, Paranin Uzmani – Uzmanpara, 16/04/2016
https://uzmanpara.milliyet.com.tr/turkiye-ekonomisinde-ozallı-yıllar
- La Turquie et l’Union européenne, 31 ans de rapprochements avortés, France Inter, 26/04/2018
https://www.franceinter.fr/monde/la-turquie-et-l-ue-31-ans-de-rapprochements-avortes
- Turgut Özal remembered on 27th anniversary of death, Daily Sabah, 17/04/2020
https://www.dailysabah.com/turkey/turgut-ozal-remembered-on-27th-anniversary-of-death/news
- Tirade by Qaddafi Stuns Turkey’s Premier, The New York Times, 09/10/1996
https://www.nytimes.com/1996/10/09/world/tirade-by-qaddafi-stuns-turkey-s-premier.html
- Turkish President Strips a Muslim Parliamentarian of Citizenship, The New York Times, 16/05/1999
https://www.nytimes.com/1999/05/16/world/turkish-president-strips-a-muslim-parliamentarian-
citizenship.html
- Turkish Court Bans Religious Party, Main Opposition Force, The New York Times, 23/06/2001
https://www.nytimes.com/2001/06/23/world/turkish-court-bans-religious-party-main-
- Çevik Bir jailed pending trial, Daily Sabah, 14/04/2012
https://www.dailysabah.com/turkey/2012/04/14/questioning-continues-of-general-responsible-

Publié le 19/10/2020


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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