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Guerre(s) au Moyen-Orient : point de situation au 13 mai 2026

Par Michel Isidore
Publié le 14/05/2026 • modifié le 14/05/2026 • Durée de lecture : 9 minutes

I. L’échec d’une véritable désescalade régionale

Les négociations semblent s’enliser toujours davantage depuis le cessez-le-feu du 9 avril. Le président américain Donald Trump a en effet déclaré que la trêve, déjà fragile, avec l’Iran, était désormais « sous assistance respiratoire massive » [2], et les membres de son administration laissent de plus en plus entendre que les États-Unis pourraient reprendre les combats. Une réunion entre le vice-président américain JD Vance, le Secrétait d’Etat Marco Rubio et le Secrétaire à la Défense des États-Unis Pete Hegseth, aurait par exemple été organisée le 11 mai afin d’étudier le scénario d’une reprise prochaine des hostilités contre l’Iran [3]. De fait, aux refus par l’Iran des propositions américaines suivent les refus par les Etats-Unis des propositions iraniennes, entrecoupés de diverses menaces et actes militaires visant à convaincre l’autre du bien-fondé de ses menaces : le 8 mai par exemple, plusieurs vaisseaux iraniens ont été endommagés par des tirs américains alors qu’ils essayaient de briser le blocus naval américain [4], quelques jours après qu’un pétrolier iranien a été attaqué par les forces américaines, poussant les Iraniens à riposter [5]. Le 4 mai déjà, afin de démontrer leur capacité toujours intacte à frapper les pays de la péninsule arabique, les forces iraniennes ont mené une petite attaque de drones contre les Emirats arabes unis [6]. Ces incidents, loin de pousser les belligérants à se montrer plus enclins à accepter un compromis, radicalisent chacun des protagonistes et les poussent à une intransigeance toujours plus dommageable pour le futur des négociations.

Ces pourparlers sont pourtant encouragés, autant que possible, par divers acteurs de la région. Si le Pakistan s’était distingué en la matière et avait réussi la prouesse de réunir les protagonistes à Islamabad pour des négociations durant le mois d’avril, la médiation pakistanaise semble s’essouffler face à l’inflexibilité de Téhéran et de Washington [7]. Dans ce contexte, des acteurs à la capacité de médiation éprouvée tentent de reprendre en main ces négociations. C’est le cas du Qatar notamment, dont le rôle de médiateur dans de nombreux conflits régionaux - au premier rang desquels celui à Gaza - s’est avéré central ces dernières années ; le secrétaire d’État Marco Rubio et l’envoyé de la Maison-Blanche Steve Witkoff ont par exemple rencontré le 9 mai un médiateur qatari à Miami afin de discuter d’un possible accord avec l’Iran [8], sans que le détail exact des discussions ne soit connu. Les Qataris sont aidés dans leur démarche par leur allié turc dont le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s’est rendu à Doha le 11 mai afin de coordonner les efforts de médiation turco-qataris [9]. Il s’agit bien là, toutefois, des seuls pays à même de pouvoir proposer une telle offre de médiation. Alors que l’Egypte s’emploie à rester aussi neutre que possible [10] et que la médiation omanaise a été rejetée par Donald Trump [11], diverses informations parues ces derniers jours révéleraient que l’Arabie saoudite [12] et les Emirats arabes unis [13] auraient lancé secrètement, durant la guerre entre l’Iran et la coalition américano-israélienne, plusieurs attaques contre le territoire iranien ; un acte les plaçant difficilement en position de s’imposer comme médiateurs du conflit.

En-dehors de la région, la Russie et la Chine adoptent des positions distinctes mais convergentes : tandis que Moscou condamne les frappes américano-israéliennes contre l’Iran et dénonce une déstabilisation volontaire du Moyen-Orient par Washington, Pékin, de son côté, privilégie une posture de médiation diplomatique et insiste sur la nécessité d’un cessez-le-feu durable, notamment pour préserver la stabilité énergétique mondiale et la sécurité des routes commerciales passant par Ormuz. Les Européens, quant à eux, adoptent une position plus prudente et davantage centrée sur la désescalade ; la France, le Royaume-Uni et plusieurs États membres de l’Union européenne soutiennent notamment la sécurisation du détroit d’Ormuz, mais refusent une logique d’escalade militaire directe contre l’Iran. Paris plaide en particulier pour une mission internationale « totalement neutre et pacifique » [14] afin de garantir la liberté de navigation dans le Golfe et a d’ores et déjà initié le positionnement du groupe aéronaval Charles de Gaulle vers la mer d’Arabie en ce sens [15]. L’Iran a menacé le Royaume-Uni et la France de « réponse décisive et immédiate » en cas de déploiement militaire dans le golfe d’Ormuz [16].

II. Les opérations militaires israéliennes

Depuis la suspension des frappes menées conjointement avec les États-Unis contre l’Iran, Israël a intensifié ses opérations militaires dans la bande de Gaza au cours des cinq dernières semaines, recentrant son effort militaire sur l’enclave palestinienne dévastée par bientôt trois ans de guerre. L’armée israélienne estime en effet que le Hamas cherche actuellement à réaffirmer son contrôle sur le territoire en reconstituant progressivement ses capacités militaires, à l’aune de la diversion que lui offre le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne [17]. Selon le ministère de la Santé de Gaza, 120 Palestiniens, parmi lesquels 8 femmes et 13 enfants, ont été tués depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu avec l’Iran le 8 avril, soit une augmentation d’environ 32% par rapport aux cinq semaines précédentes [18], période durant laquelle Israël concentrait principalement ses frappes sur l’Iran. L’armée israélienne n’a pas officiellement expliqué cette intensification des opérations ; toutefois, quatre responsables de la défense israélienne ont indiqué à l’agence de presse britannique que l’état-major avait récemment averti le gouvernement de Benyamin Netanyahou que le Hamas renforçait son emprise sur Gaza, reconstituait ses effectifs et relançait la fabrication d’armes [19].

Au Liban, la situation demeure particulièrement tendue malgré le cessez-le-feu annoncé le 8 avril puis prolongé de trois semaines par Donald Trump le 23 avril ; Israël continue en effet de mener des frappes régulières contre des positions du Hezbollah dans le sud du Liban et dans la vallée de la Bekaa, estimant que le mouvement chiite poursuit ses activités militaires en violation des accords de trêve, mais aussi dans le sud de Beyrouth, où une frappe israélienne a visé, le 6 mai, un commandant du Hezbollah [20]. Le président libanais Joseph Aoun a dénoncé le 30 avril les « violations persistantes » du cessez-le-feu par Israël [21], évoquant une augmentation quotidienne du nombre de victimes civiles, y compris parmi les secouristes et les journalistes. De son côté, l’état-major israélien considère désormais le front libanais comme sa « principale zone de combat » [22] depuis la réduction des affrontements directs avec l’Iran. Le Hezbollah continue, de fait, de se réinventer militairement [23] et de représenter une menace pour Israël : le 13 mai, le mouvement aurait lancé sa plus importante attaque de drones contre Israël, occasionnant plusieurs blessés dans le nord du pays [24]. En tout, près de 600 personnes auraient été tuées au Liban depuis la proclamation du cessez-le-feu [25].

III. Une crise vectrice et révélatrice de larges recompositions géopolitiques

La crise moyen-orientale a accéléré le rapprochement stratégique entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis, l’un des principaux partenaires de l’Etat hébreu dans la région. Début mai d’ailleurs, plusieurs responsables américains ont confirmé qu’Israël avait discrètement transféré des batteries antimissiles « Dôme de Fer » ainsi que du personnel militaire spécialisé afin d’aider le pays à protéger certaines de ses infrastructures stratégiques de potentielles futures frappes iraniennes [26]. Par ailleurs, constatant le manque de solidarité régionale alors que l’Iran frappait, plus que tous les autres pays de la péninsule arabique, les Emirats arabes unis, ces derniers, soucieux de retrouver une flexibilité politique et économique dans le contexte des contraintes économiques imposées par la guerre en Iran, ont annoncé le 28 avril leur départ de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dominée par l’Arabie saoudite [27]. Ce départ témoigne des divergences et de la prise de distance toujours plus fortes entre Riyad et Abou Dhabi ces dernières années.

De fait, la crise énergétique provoquée par le blocage du détroit d’Ormuz continue de peser de plus en plus à travers le monde, occasionnant une hausse des coûts des transports et des prix de nombreux produits. Cette crise met notamment en évidence la vulnérabilité des pays du Sud face aux chocs pétroliers mondiaux. La situation est particulièrement préoccupante en Asie du Sud et du Sud-Est [28], où de nombreuses économies restent fortement dépendantes des importations d’hydrocarbures. Le Pakistan, par exemple, ne disposerait que de quelques jours de réserves pétrolières [29], tandis que l’Indonésie, le Bangladesh ou le Vietnam ne possèderaient que de quelques semaines de stocks. Cette crise révèle également, de manière plus générale, les déséquilibres du système énergétique mondial ; tandis que les principaux détenteurs de réserves stratégiques - États-Unis, Chine, Japon, Inde ou pays européens - concentrent l’essentiel des capacités de stockage mondiales, une majorité de la population mondiale vit dans des pays insuffisamment préparés à gérer de telles crises et en subissent les principaux contrecoups. La crise énergétique actuelle, la plus importante de l’Histoire selon l’Agence international de l’énergie [30], devrait continuer à se développer dans les semaines et mois à venir, même en cas de réouverture du détroit d’Ormuz, et draguer dans son sillage une dégradation des conditions de vie de millions de personnes dans le monde.

IV. Perspectives

La crise moyen-orientale semble évoluer vers une nouvelle configuration stratégique marquée par un « équilibre instable » : aucun des principaux acteurs régionaux - Israël, l’Iran, les États-Unis ou les monarchies du Golfe - ne paraît aujourd’hui rechercher une guerre régionale totale. Toutefois, aucun n’est non plus disposé à renoncer à ses capacités militaires (notamment l’Iran) ou à ses objectifs stratégiques fondamentaux. Cette situation favorise l’émergence d’un nouvel équilibre régional reposant davantage sur la dissuasion, les affrontements indirects et les démonstrations de force que sur une véritable stabilisation politique ou l’établissement d’un nouvel ordre régional.

Le scénario le plus probable à l’heure actuelle est celui d’une stabilisation relative du conflit. Cette hypothèse reposerait sur le maintien du cessez-le-feu actuellement en vigueur entre l’Iran, Israël et les États-Unis - en tenant compte d’épisodiques violations, comme celles ayant eu lieu ces derniers jours - ainsi que sur la poursuite des médiations menées par le Pakistan, le Qatar ou la Turquie. De fait, la plupart des acteurs régionaux, notamment les pays de la péninsule arabique, ont tout intérêt à éviter une nouvelle escalade susceptible de menacer leurs infrastructures énergétiques et leurs projets économiques ; de son côté, Washington cherche également à limiter l’enlisement militaire dans lequel il se trouve déjà, et contenir autant que possible les conséquences économiques du conflit, de plus en plus palpables, à l’approche des élections de mi-mandat. Dans cette perspective, les tensions devraient rester fortes et trouver un exutoire dans les déclarations belliqueuses et autres actes de provocation militaires, mais les belligérants devraient continuer à éviter la reprise d’un conflit à grande échelle. Toutefois, le risque d’une nouvelle confrontation régionale majeure demeure réel : la multiplication des incidents militaires et des tensions augmente le danger d’une escalade provoquée par une erreur de calcul ou un événement localisé ; une attaque contre des infrastructures pétrolières du Golfe, une frappe particulièrement meurtrière contre un pays de la région ou une pérennisation du blocus du détroit d’Ormuz pourraient rapidement provoquer une réaction militaire des États-Unis ou d’Israël contre l’Iran par exemple.

Ainsi, ces dernières semaines ont confirmé l’installation du Moyen-Orient dans une dynamique d’« équilibre instable », caractérisée par l’échec des tentatives de désescalade, la poursuite des opérations militaires et l’accélération des recompositions géopolitiques régionales. Malgré le maintien officiel du cessez-le-feu entre l’Iran, Israël et les États-Unis, les incidents militaires répétés, les opérations israéliennes au Levant et les tensions autour du détroit d’Ormuz témoignent de la volatilité toute particulière de la situation. Dans ce contexte, si une stabilisation relative demeure envisageable à court terme, la multiplication des provocations militaires et l’absence de compromis politique durable maintiennent un risque élevé d’escalade régionale incontrôlée.

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Publié le 14/05/2026


(publiant auparavant sous le nom de plume Émile Bouvier) est consultant en sûreté internationale, analyste des risques (politiques, sécuritaires et économiques) et chercheur indépendant, spécialisé sur le Moyen-Orient, en particulier la Turquie et son voisinage proche-oriental. Formé en géopolitique à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il a développé une expérience reconnue au sein d’environnements étatiques et privés, en France comme à l’étranger. Il accompagne les décideurs et organisations de toute nature dans l’analyse des environnements complexes, l’anticipation des menaces et la sécurisation de leurs activités.


 


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