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Guerre(s) au Moyen-Orient : Point de situation au 6 mars 2026

Par Michel Isidore
Publié le 06/03/2026 • modifié le 06/03/2026 • Durée de lecture : 17 minutes

Parmi le flot informationnel entourant cette crise, cet article entend dresser un point de situation synthétique en répondant aux questions suivantes : quels événements ont précédé, voire mené, à cette campagne de frappes ? Pourquoi, alors que les négociations se poursuivaient et que certains progrès semblaient émerger, les Etats-Unis et Israël ont-ils attaqué ? Quel bilan, pour le moment, de cette campagne qui devrait durer plusieurs semaines aux direx des autorités américaines ? Quels sont les impacts des frappes iraniennes à travers la réunion et, surtout, quelle est l’objectif recherché par Téhéran ? Quel rôle jouent les alliés (ou potentiels alliés) de l’Iran et des forces israélo-américaines dans le conflit ? Quelles perspectives à court et moyen terme pour ce conflit ?

I. Historique des dernières semaines avant le début de la campagne de frappes

Depuis le dernier point de situation réalisé par Les clés du Moyen-Orient à la mi-février et jusqu’au déclenchement de la campagne de frappes américano-israéliennes, les négociations ont continué à se poursuivre à un rythme relativement notable au vu de la défiance partagée par les différents protagonistes et les ultimatums américains : si Donald Trump accordait le 20 février un ultimatum de dix jours à l’Iran pour conclure un accord [2] mais rappelait le 24 qu’il préférait résoudre cette crise par la voie diplomatique plutôt que par les armes [3], le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, déclarait le 25 février qu’un accord « historique » avec les Etats-Unis pour éviter un conflit militaire était « à portée de main » [4]. Le lendemain débutait le troisième cycle de négociations indirectes entre les deux belligérants à la résidence de l’ambassadeur d’Oman auprès de l’ONU à Genève ; la délégation américaine en est sortie apparemment insatisfaite [5], bien que les autorités iraniennes aient salué des « progrès significatifs » [6]. Alors que le renforcement militaire américain au Moyen-Orient se poursuivait à marche forcée au point de devenir le plus grand déploiement de forces des Etats-Unis depuis l’invasion de l’Irak en 2003 (quelque cinquante mille soldats, deux cents avions et deux porte-avions, entre autres choses) [7], le département d’Etat américain classait l’Iran comme « parrain de la détention arbitraire » le 27 février et l’exhortait à libérer l’intégralité des ressortissants américains qui y étaient détenus [8], les chancelleries de plusieurs pays appelaient leurs ressortissants à quitter le Moyen-Orient [9]. Le 28 février, et alors qu’un quatrième cycle de négociations était prévu trois jours plus tard [10], la campagne de frappes débutait.

II. Pourquoi une attaque maintenant ?

Beaucoup d’incertitudes entourent les raisons exactes ayant présidé au choix d’attaquer le samedi 28 février, alors que des négociations étaient encore en cours. En effet, diverses explications officielles se contredisent parfois : si les autorités américaines affirmaient que l’Iran était sur le point de se doter de missiles balistiques capables de frapper les Etats-Unis [11], un rapport de la Defense Intelligence Agency (DIA) rendu public par CNN le contredisait et affirmait que l’Iran pourrait développer un missile balistique intercontinental « militairement viable » d’ici au moins 2035, « si Téhéran décidait de poursuivre cette capacité » [12]. Dès lors, seul un faisceau d’hypothèses, entremêlées à bien des égards les unes avec les autres, permet d’envisager certaines explications.

Premièrement, de façon pragmatique, les armées américaine et israélienne étaient fin prêtes pour cette guerre : les Etats-Unis n’auraient pas frappé l’Iran début 2026, durant les manifestations de la population iranienne et alors qu’ils avaient promis à Téhéran de sévères représailles en cas de répression meurtrière des protestataires, car leur dispositif militaire n’était pas encore assez robuste non seulement pour mener des opérations militaires sérieuses, mais aussi pour protéger ses emprises dans la région et ses alliés. Or, durant les négociations menées avec l’Iran, le renforcement des capacités militaires américaines a considérablement cru, notamment en matière aéronavale : plusieurs pays de la région, notamment l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Irak, où se trouvent de nombreuses - et stratégiques - bases américaines, avaient fait savoir publiquement leur refus que leur territoire ou leur espace aérien servent à des opérations contre l’Iran [13]. Afin de compenser cette perte notable en capacités aériennes, les Etats-Unis ont déployé deux porte-avions, dont l’un de leurs plus modernes et plus puissants : le USS Gerald R. Ford. Ces porte-avions ont donc été prévus, d’emblée, comme la clé de voûte de toute opération militaire américaine contre l’Iran. Or, sans affirmer qu’il s’agisse là de la raison ayant poussé les Etats-Unis à attaquer, l’une des pièces maîtresses de ce dispositif s’est trouvé menacée par des complications opérationnelles réelles : les membres d’équipage de l’USS Gerald R. Ford font face, depuis des semaines, à des problèmes de sanitaires, notamment de toilettes [14], ayant fortement contraint leur moral et leurs capacités opérationnelles. Attendre encore plusieurs semaines avant d’attaquer l’Iran aurait contribué à accroître davantage encore les risques que le porte-avions perde en capacités opérationnelles [15].

Deuxièmement, une autre raison potentielle repose sur la décision des Israéliens, apparemment déjà prise [16], de mener des frappes contre l’Iran ce jour-là. Conscient que le régime des mollahs aurait aussi riposté tant contre les forces israéliennes que contre les intérêts américains dans la région, Donald Trump aurait préféré lancer sa grande offensive afin de neutraliser au plus vite les capacités de nuisance iraniennes [17]. La décision israélienne d’attaquer aurait été motivée par les mois de surveillance dont l’ayatollah Khamenei a fait l’objet [18] et qui avait abouti à déterminer que l’intéressé, de même que de nombreux hauts responsables iraniens, prévoyaient de se réunir samedi 28 février au matin dans un complexe de Téhéran qui abrite les bureaux du Guide suprême et de la présidence iranienne entre autres choses [19]. Il a été tué, de fait, par une trentaine de bombes israéliennes larguées sur ce complexe dans la matinée du 28 février [20].

Enfin, après quelques semaines d’accalmie, des manifestations, notamment étudiantes, avaient commencé à reprendre en Iran le 22 février [21], laissant entrevoir une fenêtre d’opportunité pour les Etats-Unis et Israël qui, peu désireux d’envoyer des troupes au sol [22], misent sur un soulèvement populaire pour venir à bout du régime iranien actuel [23]. Washington et Tel-Aviv auraient donc eu tout intérêt à saisir l’opportunité offerte par ces nouvelles manifestations avant qu’elles ne soient réprimées.

III. Quel bilan, pour le moment, de cette campagne ?

Alors que les Etats-Unis ont assuré le 4 mars être en « position de force » et mettre en œuvre le nécessaire pour infliger à l’Iran « mort et destruction du matin au soir » [24], causant la mort de quelque 1 230 personnes en Iran entre le 28 février et le 4 mars [25], quel est le bilan de cette campagne de frappes pour le moment, au vu des objectifs affichés par Washington et Tel-Aviv ?

Premièrement, d’un point de vue politico-institutionnel, les Etats-Unis et Israël sont parvenus à éliminer le Guide Suprême le 28 février, comme évoqué supra ; les autorités israéliennes ont fait savoir que quiconque serait choisi pour lui succéder connaîtrait le même sort [26], marquant leur propos par un bombardement destructeur d’un bâtiment où se réunissait alors l’Assemblée des experts de Téhéran, composée de 88 membres, pour choisir le prochain Guide suprême [27]. Le président iranien Masoud Pezeshkian aurait fait partie des cibles des premières heures de l’offensive [28] mais semble désormais épargné, dans la mesure où il réalise de nombreuses interviews pour les chaînes d’informations européennes [29]. Israël continue de cibler explicitement les « infrastructures du régime » (sic) à Téhéran [30]. Toutefois, en dépit de la très forte fragilisation des autorités et des forces de sécurité iraniennes, la population ne semble pas, pour le moment et malgré les espoirs américano-israéliens, se révolter et chercher à entreprendre un changement de régime [31].

Deuxièmement, du point de vue militaire, la situation exacte est relativement incertaine en raison du « brouillard de guerre » propre à un conflit de cette ampleur et des déclarations triomphales - ou plutôt triomphalistes - de chaque belligérant. Ainsi, malgré de premières déclarations affirmant que les Etats-Unis et Israël s’étaient rendus maîtres du ciel iranien [32] (c’est-à-dire que les appareils de combat israéliens et américaines peuvent opérer librement, sans la menace de l’aviation adverse), Washington admettait le 4 mars être finalement « sur le point » d’obtenir la domination aérienne [33]. Domination aérienne ou non, les appareils de combat israéliens et américains pilonnent sans relâche l’Iran, occasionnant des destructions à travers l’intégralité du pays afin de réduire ses capacités opérationnelles : cinq jours après le début des opérations, mercredi 4 mars, Israël annonçait avoir déjà largué plus de 5 000 bombes sur l’Iran [34] sur des cibles civiles et militaire de tout type, à l’instar des 300 lance-missiles détruits entre le 28 février et le 5 mars [35]. Au 4 mars, ces opérations auraient abouti en la diminution de près de 86% des tirs de missiles balistiques iraniens [36] et de 73% des lancements de drones comparé au premier jour du conflit [37]. La Marine iranienne dans le Golfe persique aurait, quant à elle, été entièrement détruite selon les autorités américaines [38] ; les bâtiments iraniens ailleurs dans le monde sont également traqués par les Etats-Unis, qui ont annoncé par exemple le 4 mars avoir coulé une frégate iranienne non loin des côtes sri-lankaises, dans ce qui est devenu la première destruction d’un navire par une torpille de sous-marin américain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [39]. Toutefois, comme spécifié déjà supra, il convient de prendre avec précaution ces affirmations, avancées pour le moment par les seuls belligérants du conflit : ainsi, si le Pentagone a affirmé le 4 mars que la Marine iranienne dans le Golfe persique avait été détruite, l’état-major américain a annoncé le 6 mars la destruction de nouveaux bâtiments iraniens dans cet espace maritime [40], dont un porte-drones qui avait déjà été annoncé comme endommagé le 28 février [41]. Si les informations fournies par les belligérants sont donc à prendre avec les précautions d’usage, il apparaît toutefois évident que l’armée iranienne subit de puissants dommages. L’état-major iranien a, quant à lui, été décimé par des séries de frappes l’ayant spécifiquement visé [42] ; le Pentagone a affirmé le 4 mars que tous les officiers généraux iraniens auraient été tués [43].

Enfin, concernant le programme nucléaire iranien, dont la destruction est l’un des objectifs de cette campagne de frappes, les résultats sont peu visibles en raison de la très forte protection dont ces sites (parfois souterrains, troglodytes ou bunkerisés) font l’objet et de l’incapacité des frappes aériennes à assurer une destruction totale des infrastructures nucléaires iraniennes. Toutefois, plusieurs frappes ont d’ores et déjà été réalisées et ont conduit à l’endommagement de plusieurs sites, notamment celui de Natanz [44] et dans la banlieue de Téhéran [45].

IV. Quels sont les impacts des frappes iraniennes à travers la région et, surtout, quel est l’objectif recherché par Téhéran ?

La riposte iranienne, massive et régionale, s’est avérée relativement inattendue par son ampleur : plusieurs centaines de missiles et drones ont été tirés contre les pays du Golfe arabo-persique et plusieurs dizaines de projectiles ont atteint leurs cibles, militaires comme civiles, causant des images spectaculaires pour des Etats qui se distinguaient jusqu’à maintenant par leur relative quiétude, mais sans provoquer de dommages matériels majeurs ni de pertes humaines significatives. La quasi-totalité des pays de la région a été touchée (Israël, l’Irak, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, Oman), à l’exception du Yémen, où les Houthis semblent respecter leur accord de paix du 6 mai 2025 avec les Etats-Unis [46], la Syrie où l’explosion accidentelle d’un missile destiné à Israël a provoqué plusieurs morts [47], l’Egypte et la Turquie, qui a malgré tout annoncé l’interception d’un missile qui la visait jeudi 5 mars, sans qu’il soit possible pour le moment de déterminer s’il s’agit d’une attaque délibérée ou d’une erreur de calcul de la trajectoire du missile ; l’Iran a d’ailleurs démenti avoir tiré un missile contre le territoire turc, alors même que Téhéran avait largement assumé, jusqu’à maintenant, le bombardement des autres pays [48]. Tous ces pays partagent en effet un point commun : ils abritent au moins une base américaine, expliquant que les forces iraniennes les ciblent et, ce faisant, bombardent ces pays. Une seule exception a surgi le 5 mars toutefois : des drones iraniens ont frappé une école et un aéroport en Azerbaïdjan (au Nakhitchevan plus particulièrement) [49], alors même que ce pays n’accueille, normalement ou officiellement, aucune base militaire américaine, ni aucune présence notable des Etats-Unis.

Dès lors, la stratégie de l’Iran interroge : alors même qu’il se trouve en infériorité militaire qualitative et quantitative face aux Etats-Unis et à Israël, pourquoi s’emploie-t-il à faire grossir les rangs de ses opposants (l’Azerbaïdjan a par exemple annoncé des représailles [50]) en frappant autant de pays dans la région ? Plusieurs explications peuvent être avancées. Tout d’abord, attaquer ainsi les bases américaines dans la région est une façon pour l’Iran de maximiser ses chances de tuer des vies américaines, qui viendront faire croître l’impopularité de cette guerre aux Etats-Unis et potentiellement mettre en difficulté, politiquement, Donald Trump. Mais plus encore, il pourrait s’agir d’une volonté délibérée de créer le chaos dans la région afin de pousser les Etats du Golfe, dont la prospérité économique se trouve balayée par toute forme d’instabilité géopolitique, à militer auprès du président américain pour une cessation des hostilités et une reprise des négociations. L’attaque iranienne contre l’Azerbaïdjan, dont les relations avec les Etats-Unis s’était fortement améliorées ces derniers mois [51], pourrait être lue sous le même angle d’analyse, Bakou ayant fortement misé économiquement sur le corridor de Zangesur (surnommée « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales ») et la déclaration de paix avec l’Arménie et ne souhaitant pas subir de nouvelle forme d’instabilité à même de compromettre ses efforts et ambitions.

V. Quid des alliés de l’Iran et des Etats-Unis ?

Alors que l’état de guerre entre les Etats-Unis et l’Iran semble désormais incontestable, comment se positionnent leurs alliés respectifs ? Leur viennent-ils en aide ? Dans le cas de l’Iran, ses grands alliés étatiques que sont la Chine et la Russie n’ont pas montré leur intention, pour le moment, d’aider leur partenaire iranien, en-dehors de déclarations publiques et de condamnation des frappes américano-israéliennes : Moscou, occupé en Ukraine, n’a aucun intérêt, ni aucune réelle capacité, à entrer en confrontation militaire directe avec les Etats-Unis et Israël. Quant à la Chine, elle n’a aucun intérêt non plus, à l’heure actuelle, à aider militairement l’Iran, notamment eu égard au fait que ses besoins pétroliers colossaux sont assouvis, pour plus de la moitié, par les exportations d’hydrocarbures en provenance des pays que bombarde actuellement l’Iran [52] ; de fait, la Chine a bien plus à gagner, à l’heure actuelle, à ménager les pays de la péninsule Arabique dont elle s’est fortement rapprochée ces dernières années, qu’à soutenir l’Iran. De plus, un enlisement américain dans ce conflit profiterait à Pékin qui, outre une observation fine des techniques militaires américaines - comme en témoigne la présence du navire de surveillance Liaowang-1 dans les eaux du Golfe persique [53] -, pourra bénéficier de l’attrition des ressources économiques et militaires américaines engagées dans ce conflit.

Les alliés paramilitaires de l’Iran dans la région se sont montrés, eux, moins absents, à l’exception des Houthis : s’ils ont déclaré le 6 mars avoir « le doigt sur la gâchette » [54], ils sont en réalité restés relativement attentistes, se contentant de renforcer leurs défenses et la sécurité de leurs dirigeants dans l’éventualité d’une offensive israélo-américaine à leur encontre [55]. Les milices chiites en Irak, en revanche, ont répondu à l’appel et ont attaqué tant des cibles américaines (notamment les forces basées à l’aéroport d’Erbil) que kurdes (dont il sera fait mention infra), s’attirant des ripostes aériennes des Etats-Unis [56]. Le Hezbollah libanais, quant à lui, a lancé plusieurs salves de bombardements, avec des succès variables, contre Israël, fournissant à Tel-Aviv le prétexte pour lancer lundi 2 mars une vaste opération terrestre appuyée par une campagne de bombardements intensifs à travers le pays, notamment dans la banlieue sud de Beyrouth : au 6 mars, au moins 120 personnes avaient été tuées [57], tandis que le ministre israélien des Finances menaçait la veille de bombarder la banlieue méridionale de la capitale libanaise « jusqu’à ce qu’elle ressemble à Khan Younis » [58], en référence à cette ville de la bande de Gaza quasiment rasée par les bombardements israéliens ces dernières années.

Les Etats-Unis ne peuvent pas réellement compter sur d’autres alliés qu’Israël à l’heure actuelle ; si plusieurs pays d’Europe, dont la France [59], ont annoncé l’envoi d’aide militaire défensive au Moyen-Orient afin de participer à la protection des Etats du Golfe face aux attaques iraniennes, aucun pays n’a décidé, pour le moment, de participer, directement ou indirectement, aux actions offensives israélo-américaines, pas même le traditionnel allié britannique, qui avait pourtant renforcé ses capacités aériennes au Moyen-Orient dans les jours ayant précédé la crise. Le refus du Royaume-Uni [60], ou encore celui de l’Espagne [61], de laisser leurs bases être utilisées par l’armée américaine pour appuyer leurs opérations contre l’Iran a d’ailleurs créé des crises diplomatiques entre ces pays et les Etats-Unis, le président Donald Trump ayant par exemple demandé que toute relation commerciale avec Madrid soit interrompue [62], affirmant qu’en Europe, « nous avons beaucoup de gagnants, mais l’Espagne est un pays de perdants, et le Royaume-Uni a été très décevant » [63].

Les Etats-Unis cherchent donc de nouveaux alliés, capables notamment d’engager de potentielles opérations terrestres contre l’Iran. C’est à ce titre que les mouvements armés kurdes iraniens basés au Kurdistan d’Irak, notamment le PAK, le PDKI et le Komala, avec qui Washington entretient des relations de longue date dans le cadre de son inimitié avec Téhéran [64], auraient à nouveau été approchés par les Etats-Unis : si Donald Trump les a appelé publiquement, le 5 mars, à rejoindre l’effort de guerre américain contre l’Iran et leur a promis qu’ils seraient soutenus par l’armée américaine [65], la CIA serait déjà à la manœuvre depuis plusieurs semaines afin d’armer les Kurdes, tant en Irak qu’en Iran, et les enjoindre à une grande rébellion contre le régime des mollahs [66] : les Kurdes iraniens représentent en effet environ 10% de la population iranienne, et font l’objet de discriminations étatiques que les manifestations « Femme, Vie, Liberté » de l’automne 2022 avaient mis en lumière. Si un média israélien a annoncé le 4 mars qu’une vaste opération militaire conduite par des milliers de combattants kurdes avait débuté dans l’ouest de l’Iran [67], celle-ci a été démentie le lendemain par les principaux intéressés [68] et rien ne transparaît, à l’heure actuelle, qui puisse laisser penser qu’une telle offensive puisse être en train d’avoir lieu. Quoi qu’il en soit, la menace est assez sérieuse pour que les forces iraniennes, de même que les milices chiites en Irak soutenues par l’Iran, aient bombardé plusieurs positions kurdes iraniennes en Irak, notamment des camps du PDKI et du PAK [69]. A noter que le PJAK, excroissance iranienne du PKK qui avait refusé de répondre à l’appel au désarmement de son fondateur Abdullah Öcalan l’année dernière, aurait créé une coalition, avec quatre autres groupes kurdes en exil, visant à renverser la République islamique et obtenir l’autodétermination du Kurdistan [70] ; si aucune action armée n’a pour le moment été rapportée de leur part, la Turquie a annoncé surveiller de près les activités de cette nouvelle coalition kurde [71].

VI. Quelles perspectives à court et moyen terme pour ce conflit ?

Les Etats-Unis et Israël ont insisté à plusieurs reprises, tant pour prévenir leur opinion publique respective que pour exercer une pression supplémentaire sur l’Iran, qu’ils entendaient faire durer le conflit encore plusieurs semaines, jusqu’à ce que tous leurs objectifs soient atteints. Dans le cas d’Israël, et plus particulièrement de la primature israélienne, une prolongation de cette guerre pourrait permettre à Benyamin Netanyahu de renforcer son image et son poids politique alors qu’approchent des élections législatives pour le moins sensibles, en octobre 2026 : selon un sondage réalisé cette semaine par l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale (INSS), 81 % du public israélien soutient les frappes contre l’Iran, tandis que 63 % des personnes interrogées estiment que la campagne devrait se poursuivre jusqu’à la chute du régime iranien [72]. La primature israélienne a donc tout intérêt, à des fins de politique intérieure, à poursuivre le conflit aussi longtemps que nécessaire. La même tendance ne semble pas, toutefois, être observable aux Etats-Unis, en dépit des élections de mi-mandat en novembre 2026, au contraire même : cette guerre fracture la société américaine (59% des Américains désapprouvent l’opération « Furie époque » selon un sondage réalisé le 2 mars [73]), y compris parmi les Républicains et, plus encore, parmi le noyau dur des fidèles de Trump, dits « MAGA » (Make America Great Again), qui adhéraient aux promesses d’une figure politique qui avait fait, jusqu’alors, du non-interventionnisme et de la condamnation des opérations militaires américaines au Moyen-Orient (Irak et Afghanistan notamment) l’un des fers de lance de son programme [74].

La guerre devrait se poursuivre encore plusieurs semaines, voire davantage : comme évoqué supra, la population iranienne ne semble pas encline, pour le moment, à vouloir renverser le régime, pas tant nécessairement par loyauté à l’égard du pouvoir place - bien qu’il convienne de ne pas sous-estimer l’ampleur de cette loyauté au sein de larges franges de la population - que par crainte des représailles que le régime est encore en mesure de conduire. Si les Kurdes iraniens venaient bel à bien à lancer des opérations militaires d’ampleur contre les forces de sécurité iraniennes, leur impact resterait fort probablement limité du fait de la faiblesse de leurs capacités militaires, même avec des envois d’armes américaines. La question d’envoyer des troupes américaines au sol se pose donc ; si le président américain a affirmé ce 6 mars qu’envoyer une force terrestre en Iran serait « une perte de temps » [75], il avait malgré tout admis, le 2 mars, qu’il n’excluait pas cette option « si cela s’avérait nécessaire » [76]. L’armée américaine continue, en tous cas, d’envoyer toujours plus de renforts humains et matériels au Moyen-Orient [77], tandis que les autorités iraniennes se sont déclarées « confiantes » [78] dans leur capacité à repousser toute invasion terrestre à l’encontre de leur territoire qui, pour rappel, s’avère près de quatre fois plus grand que celui de l’Irak. Qu’une invasion terrestre soit lancée ou non, l’armée iranienne et les Gardiens de la Révolution seront encore en mesure de représenter une menace substantielle même avec une capacité de frappes balistiques/aériennes fortement réduites par les frappes américano-israéliennes : préparées et organisées depuis des décennies en prévision d’un tel affrontement, les forces iraniennes se caractérisent par leur rusticité et leur résilience et ne devraient que fort difficilement rendre les armes face à de seules frappes aériennes. Alors que les autorités iraniennes affirment ne plus vouloir négocier avec les Etats-Unis par manque de confiance à leur égard (« Négocier avec les États-Unis quand nous avons négocié avec eux deux fois, et qu’à chaque fois ils nous ont attaqués en plein milieu des négociations ? » [79]), l’issue du conflit semble dès lors hautement incertaine, tant par sa durée que dans sa nature.

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Publié le 06/03/2026


(publiant auparavant sous le nom de plume Émile Bouvier) est consultant en sûreté internationale, analyste des risques (politiques, sécuritaires et économiques) et chercheur indépendant, spécialisé sur le Moyen-Orient, en particulier la Turquie et son voisinage proche-oriental. Formé en géopolitique à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il a développé une expérience reconnue au sein d’environnements étatiques et privés, en France comme à l’étranger. Il accompagne les décideurs et organisations de toute nature dans l’analyse des environnements complexes, l’anticipation des menaces et la sécurisation de leurs activités.


 


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