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A l’occasion de l’exposition « Fables d’Orient-Miniaturistes, artistes et aventuriers à la cour de Lahore » présentée au Musée national des arts asiatiques-Guimet, retour sur l’adaptation picturale des fables de La Fontaine selon un modèle indo-persan
Article publié le 08/03/2019

Par Florence Somer Gavage

En 1835, le général Jean-François Allard, engagé en Inde au service du maharajah de Lahore, charge un peintre local de réaliser l’illustration des œuvres de La Fontaine, dont deux volumes publiés par Didot lui avaient été remis par Feuillet de Conches. Un premier volume est envoyé en France en 1838 et, à la mort du général, Jean-Baptiste Ventura, un italien passé du côté des armées françaises, s’assure de l’expédition du second, terminé le 25 Ša’ban 1255, soit le 18 novembre 1839.

L’exposition temporaire présentée au Musée Guimet et enrichie des prêts du Louvre et de la Bibliothèque nationale de France offre l’opportunité de découvrir la richesse de cette adaptation picturale des fables de La Fontaine selon un modèle indo-persan.

La miniature selon le modèle indo-persan

Le choix d’un artiste du Pendjab est conforme à la provenance du pouvoir du maharajah sikh Ranjit Singh (1780-1839), maître du Pendjab, de Lahore et du Kashmir après la dynastie moghole (1526-1757). Le nouveau pouvoir hérite alors de deux traits essentiels à l’art pictural en général et la miniature en particulier : l’influence de l’esthétique musulmane et de l’art de la miniature persane. Imam Bakhsh, illustre, entre 1837 et 1839, trente fables de La Fontaine selon des instructions précises écrites en persan.

Retour aux sources

Ainsi que nous l’avions évoqué dans un précédent article, la littérature de sagesse indienne a inspiré les recueils de morale dont les fables de La Fontaine est l’exemple type. Le Pañcatantra de Bibpaï, écrit en sanskrit autour du IIIème siècle avant notre ère, est arrivé en Perse à la cour de Khosrow Anusherwān par les mains du médecin Borzouyeh et c’est de la traduction en moyen-perse que sont nées toutes les versions ultérieures dont celles, persanes et grecques, retenue par La Fontaine pour rédiger ses contes en français. Néanmoins, d’autres sources indiennes semblent avoir également inspiré l’auteur des fables morales telles les explications laissées dans son traité de voyage par François Bernier, le médecin des souverains moghols Dara Shikoh (1615-1659) puis Aurangzeb (1618-1707). D’autres sources sont plus tardives et il semble plausible que La Fontaine se soit inspiré du poète persan Saadi (1210-1291) et de son « Gulistan » ou jardin de rose pour rédiger la fable du « songe d’un habitant du Mogol », la quatrième histoire de son XIème livre.

Le malicieux hasard de l’histoire qui ne cense de confondre la culture d’Orient et d’Occident, a voulu que ces mêmes contes, originaires d’Inde, y retournent au XIXème par l’entremise du Baron Félix Feuillet de Conches (1798-1887), chef du protocole au ministère des Affaires étrangères en France et passionné par l’œuvre de La Fontaine qu’il avait entrepris de diffuser mondialement et d’en assurer l’illustration par des artistes locaux.

Modèle et séquence

La traduction persane des instructions de Feuillet de Conches quant à l’ordre des séquences était destinée à Imam Bakhsh, formé dans les écoles de miniatures de Lahore et dont le style est reconnaissable à la dorure que prennent ses cieux en-dessous desquels évoluent des personnages issus, comme la nature et l’architecture les environnants, d’une atmosphère du nord de l’Inde.

La miniature indo-persane s’est nourrie d’un échange interculturel s’étendant sur une durée de temps indéterminée et dont il n’a pas été possible de sérier l’impact de chaque culture sur l’autre tant leurs influences réciproques sont inextricablement liées. Outre la racine indo-européenne de la langue, les similitudes cultuelles et religieuses, les pratiques textuelles similaires, la communication des danses et des instruments musicaux et les échanges commerciaux incessants, l’Inde et l’Iran ont partagés leurs spécificités à travers les actes politiques de leurs dirigeants notamment durant l’époque moghole (1526-1857), de Babur à Aurangzeb jusqu’à la révolution des Cipayes contre la compagnie des Indes orientales. Suite à ces évènements, le changement politique qui vit arriver la minorité Sikh au pouvoir au Pendjab n’a pas opéré de césure avec la tradition iconographique.

La miniature persane s’ancre dans une tradition visant à illustrer avec précisions et finesses philosophiques, des thèmes religieux et mythologiques comme les histoires issues du « Šahnāmeh » ou Livre des Rois.

La miniature convient particulièrement à l’illustration des contes car elle tient, par essence, au confinement de détails narratifs superposés en deux dimensions dans un espace restreint, avec pour principale tâche de décrire en une illustration, le schéma d’une histoire. Récits de batailles, expériences mystiques, rencontres avec le divin, histoires d’amour et de sagesse, chaque genre est représenté à l’échelle d’une page ou d’une fraction précise de cet espace, avec précisions et détails, éléments signifiants et symbolique de la couleur.

Les codes de la peinture des miniatures indo-persanes font fit des règles de la perspective ou de la tridimensionnalité. La représentation du monde physique n’intéresse pas l’artiste occupé à saisir la représentation idéelle ou pure des étants dans leur dimension primordiale, au-delà de leur matérialité. Les éléments sont à la fois reliés et indépendants, traduisant, en un ensemble, l’action passée, présente et future et l’état le plus abouti de chaque élément ou être individuel.

En revenant à leur source, les fables de sagesse montrent qu’elles ont encore beaucoup à nous apprendre des liens, littéraires certes mais également graphiques, iconographiques et symboliques qui ont façonnés depuis des millénaires, et qui construisent aujourd’hui encore, les échanges culturels entre Orient et Occident.

Bibliographie :
Sadiq Beg, Qanun al-Suwar (The Canons of Painting), translated into English by M. B. Dickson, in M. B. Dickson and S. C. Welch, The Houghton Shahnamah, vol. I, appendix I, Harvard Univeristy Press, Cambridge 1981.
N. M. Titley, Persian Miniature Painting and its Influence on the Art of Turkey and India, University of Texas Press, Austin 1983.
F. Z. Hassan, “Mughal Persian Miniature Painting”, in K. Azzam, Arts & Crafts of the Islamic Lands. Principles, Materials, Practice, Thames & Hudson, London, 2013.
http://www.guimet.fr/event/fables-dorient-miniaturistes-artistes-et-aventuriers-a-la-cour-de-lahore/
https://kwd.hypotheses.org/487
https://www.persee.fr/doc/befeo_0336-1519_1991_num_78_1_1789
http://worldcat.org/identities/lccn-nr91038969/

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