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Eurorient n°40 « L’Afghanistan 2014 : retrait ou retraite ? »
Article publié le 15/04/2013

Par Allan Kaval

L’année 2014 va mettre un terme à près de 13 ans de présence occidentale en Afghanistan et ce retrait prochain résonne déjà comme un aveu d’échec. Alors qu’un nouveau cycle guerrier paraît s’ouvrir dans le monde musulman avec la régionalisation de la crise syrienne, le pays est loin d’avoir renoué avec la stabilité. La violence ne cesse d’y sévir, de même que la corruption et les prises d’intérêts de puissances extérieures et rivales. L’avenir de l’Afghanistan et de son environnement régional paraît périphérique par rapport aux problématiques moyen-orientales. Pourtant, de même que pour le Mali et que l’espace sahélien dans son ensemble, il est pris dans des dynamiques historiques semblables et nul ne pourra comprendre ce qui se joue aujourd’hui en Syrie sans prêter attention aux perspectives afghanes et pakistanaises. Deux acteurs rivaux dont la lutte d’influence est connue au Proche-Orient y prennent d’ailleurs un rôle de première importance, l’Iran et l’Arabie saoudite. La revue Eurorient, dans son numéro spécial « Afghanistan », coordonné par David Rigoulet-Roze et Ata Ayati, revient sur ces différentes problématiques.

Au registre des clichés géopolitiques et historiques, la représentation d’un Afghanistan en « tombeau des empires » jouit d’une longévité rarement égalée. L’année 2014, celle du retrait des troupes de l’OTAN du pays, sera peut-être l’occasion de méditer à nouveau sur le caractère singulier de ce pays, qui bien que faible et occupant une position stratégique aura fait battre en retraite l’Empire des Indes britannique et l’Empire russe sous ses avatars tzariste et soviétique. On peut légitimement se poser la question de savoir si les nations de l’OTAN, en quittant le pays près de treize ans après la chute du régime des talibans, auront été les derniers en date à avoir subi cette constante historique. Le retrait qui s’amorce n’aura rien de serein. Il sanctionne un échec. En 2014, le pays que les Occidentaux devront laisser derrière eux sera plus instable que dans les mois qui ont suivi leur arrivée. La production et le trafic de drogue n’auront pas diminué, pas plus que la corruption généralisée qui règne parmi les élites politiques. Quoique dramatique en soi, la situation intérieure dans laquelle le retrait va se dérouler doit être mise en perspective avec les dynamiques inquiétantes qui risquent d’affecter l’environnement régional de l’Afghanistan où des acteurs de poids, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Pakistan, l’Inde et la Russie, déploient leur influence et aiguisent leurs rivalités.

La perméabilité du pays aux rapports de forces régionaux est d’autant plus importante qu’aucun Etat digne de ce nom n’a pu être bâti sur les décombres du joug taliban. Aucune institution neutre n’a pu émerger pour représenter tant bien que mal une société ravagée, ni même obtenir sa confiance comme le met en évidence Assem Akram [1] dans sa contribution. L’autorité est disséminée à l’échelle locale parmi des chefs miliciens ou tribaux en compétition pour des rentes. Pour Michel Koutouzis [2] l’Etat de droit, dont l’instauration avait pu être évoquée parmi les objectifs que la coalition occidentale avait fixés à son intervention afghane, n’a pas vu le jour et n’est pas non plus en gestation. Le pavot, matière première des drogues opiacés, est toujours la principale ressource du pays, tandis que la population vit sous la menace persistante du terrorisme. Les élites afghanes n’ont cependant pas été les seules à se montrer défaillantes et la doctrine militaire appliquée lors de l’occupation du pays par les forces de l’OTAN doit également être retenue parmi les causes du désastre actuel. C’est la position du colonel d’infanterie René Cagnat [3] qui met en lumière les effets négatifs causés par des représentations faussés de l’ennemi et par une technicisation excessive des moyens militaires responsables de la conduite défectueuse d’une guerre asymétrique dans laquelle ce sont les plus forts qui ont du se résoudre à la défaite.

Une large part du dossier est consacrée aux voisinages de l’Afghanistan et aux conséquences que pourra avoir le retrait sur les rapports de forces qui le structurent et qui impliquent souvent le facteur pakistanais. Héritée de la période coloniale, la ligne Durand sépare les deux Etats en traversant le pays pashtoune, et c’est de part et d’autre de cette limite largement fictive que s’étend ce que la terminologie du Département américain de la Défense a baptisé l’AfPak, un foyer de tensions transfrontalier où les affrontements politiques se conjuguent à la réalité tribale propre au monde pashtoune dont est par ailleurs issu l’essentiel des talibans afghans. Côté pakistanais, Islamabad pratique l’Indirect Rule, relief de l’ordre colonial britannique. Sa souveraineté n’y est exercée que de manière partielle, les pouvoirs coutumiers et tribaux conservant une latitude d’action importante. C’est d’ailleurs vers cette région où les délimitations officielles ne sont que peu opérantes que les talibans afghans ont pu se replier après 2001, perpétuant une longue histoire d’interpénétrations réciproques qui unit ces territoires malgré les frontières que nous donnent à voir les planisphères politiques.

La compréhension des enjeux nécessite de prendre le recul de l’histoire, de s’y plonger pour prendre la mesure du caractère récent et contingent des constructions étatiques modernes dans la région. C’est ce à quoi Pierre Lafrance [4] nous invite dans sa contribution. Se plaçant dans le prolongement de cette analyse, David Rigoulet-Roze [5] qui a coordonné ce numéro avec Ata Ayati, analyse au prisme de ce « pashtounistan » transfrontalier le passé, le présent et les perspectives d’avenir qui s’ouvrent à l’AfPak. Il souligne l’importance du regard porté par Islamabad sur l’Afghanistan. Pour l’establishment sécuritaire pakistanais, véritable Etat dans l’Etat pétri de représentations géopolitiques classiques voire anachroniques, le pays constitue une « profondeur stratégique ». Dans le conflit qui l’oppose à l’Inde, le Pakistan doit maintenir l’Afghanistan sous son contrôle pour éviter qu’il ne contracte une alliance de revers avec Delhi. A cela s’ajoute la condescendance relative des stratèges pakistanais pour ce territoire périphérique et sous-développé où ils se perçoivent comme fondé à intervenir directement lorsque leurs intérêts sont en jeu et qu’ils le peuvent. Cette tendance lourde de la politique pakistanaise en Afghanistan s’est illustrée avec une intensité singulière lors de l’occupation soviétique, quand l’implication d’Islamabad, allié fidèle du camp occidental, s’inscrivait dans le cadre plus vaste de la guerre froide. Elle ne s’est pas cependant pas évanouie avec la disparition du rideau de fer.

La Pakistan a continué à s’ingérer dans les affaires afghanes tout au long de la guerre civile traversée par le pays dans les années 1990, nouant et dénouant des alliances avec les acteurs afghans en accordant son soutien au chef de guerre Gulbuddin Hekhmatyar, puis aux Talibans avec la bienveillance de l’Arabie saoudite et la manne financière qu’elle peut ouvrir. Effective en 1996, la connexion de ce qui était encore Al-Qaïda et les Talibans n’a pas empêché Islamabad de leur réitérer son soutien et de reconnaître leur gouvernement alors même que l’organisation d’Oussama ben Laden, basée en Afghanistan, commençait à attaquer des cibles américaines. Ces liens, justifiés dans la perspective pakistanaise par les rapports de forces régionaux et le conflit latent avec l’Inde, auraient du être rompus après le 11 septembre 2001. Or si le Pakistan officiel a effectivement désavoué ses alliés talibans, il en fut autrement dans les profondeurs de l’appareil sécuritaire. Pénétré de groupes d’intérêts rivaux entretenant leurs propres relations extérieures et poursuivant leurs intérêts propres, « l’Etat profond » pakistanais a conservé ses relations avec certains groupes talibans tout en restant formellement du côté des puissances de l’OTAN, alors en guerre contre eux. Cette ambivalence persistante n’a bien sûr pas échappé à Washington et les rapports entre les deux anciens alliés de la Guerre froide n’ont plus cessé de se dégrader.

L’inflexion pro-américaine prise dans les années 2000 par une Inde également aux prises avec le terrorisme islamiste n’a rien arrangé, d’autant qu’il a permis à New-Delhi d’étendre son influence en Afghanistan en s’appuyant sur les acteurs locaux hostiles aux Talibans, donnant ainsi corps aux hantises stratégiques de l’ISI. La crise de confiance qui caractérisait les rapports entre Washington et le Pakistan s’est installée dans la durée jusqu’à ce que la coopération entre les deux puissances soit rompue de facto, l’armée américaine lançant à partir de 2010 des attaques de drones dans les zones pashtounes pakistanaises où les Talibans afghans pouvaient trouver refuge sans avoir cherché à obtenir l’aval d’Islamabad. La crise qui a suivi l’assassinat d’Oussama ben Laden, établi de longue date dans la ville d’Abottabad, en territoire pakistanais, a révélé au grand jour la dégradation des relations entre les deux pays. Il ne faut cependant pas méconnaître l’hétérogénéité des acteurs en présence. Les Talibans ne forment pas un groupe unifié, mu par une stratégie commune et cohérente. Le vocable par lequel on les désigne recouvre une réalité plus complexe. Il en va de même du Pakistan dont les institutions politiques et les autorités militaires peuvent être distinguées. Une analyse plus fine encore s’avère nécessaire concernant ces dernières, divisées en plusieurs factions qui disposent chacune de leurs clients sur le théâtre afghan. Aussi, comme le rappelle Didier Chaudet [6], le Pakistan ne peut être considéré en bloc comme le responsable d’un chaos régional dont sa population pourrait bien avoir à subir les conséquences à court terme.

Alors que la violence ne faiblit pas dans la zone AfPak, le retrait de 2014 et l’état de nécrose des institutions étatiques laissent présager des développements funestes qui pourraient aller jusqu’à l’effondrement complet du Pakistan. Enfin, les Talibans - quel que soit les groupes que ce terme désigne - ne sont plus des pions que les puissances régionales peuvent utiliser comme bon leur semble. Laurent Amelot [7] le souligne, ils ont gagné en autonomie ce qui ajoute une inconnue supplémentaire à une équation déjà complexe. Les violences communautaires sont déjà communes dans le pays. Elles frappent la petite minorité chrétienne mais visent de plus en plus les chiites pakistanais. Le conflit à coloration interconfessionnelle qui tend à structurer l’espace musulman depuis qu’a éclaté la guerre civile syrienne ne se limite pas au Proche et Moyen-Orient. Il concerne le Pakistan et l’Afghanistan au même titre que les alignements stratégiques qu’il impose. A cet égard, la politique que mène sur son flanc oriental l’Iran, leader du camp chiite, ne doit pas être négligée malgré l’effet grossissant du rôle que Téhéran peut jouer dans les crises irakienne, syrienne et libanaise comme le met en évidence Jean-Paul Burdy [8]. Frontalière et du Pakistan, et de l’Afghanistan, la République islamique est un acteur déterminant des conflits qui s’y trament.

Malgré l’utilisation ponctuelle et opportuniste de sa capacité de nuisance après 2001, l’Iran chiite est historiquement hostile aux talibans, défenseurs du fondamentalisme sunnite le plus étroit, et soutient les Tadjiks persanophones ainsi que les Hazaras chiites. Rival de l’Arabie saoudite et des monarchies du Golfe qui sont autant de soutiens du Pakistan et de ses alliés, Téhéran semble coopérer étroitement avec l’Inde en Afghanistan et ce malgré le rapprochement constant de Washington et de Delhi qui a voté les sanctions de l’ONU contre l’Iran. Sans que leurs relations soient dénuées d’équivoques, l’Inde et l’Iran ont des intérêts communs, l’une comme l’autre redoutant le retour des talibans au pouvoir et le renforcement du djihadisme sunnite qu’il pourrait faciliter. Au delà de ces considérations stratégiques générales, l’Iran mène en Afghanistan, sur un territoire auquel l’histoire longue le lie, une politique d’influence soutenue et visible sur le terrain depuis 2002. Concentrée sur les provinces occidentales du pays et notamment sur la région d’Hérat, elle se traduit par des investissements massifs et des exportations manifestement croissantes. Souvent négligé, l’aspect économique de la politique afghane de l’Iran est opportunément analysé par Michel Makinsky [9] tandis que Clément Therme [10] aborde l’influence d’un autre acteur de poids, la Russie qui, du fait du passif de l’URSS dont elle assume l’héritage et par sa situation géopolitique vis-à-vis de l’Asie centrale, considère l’ensemble afghano-pakistanais en puissance voisine.

Largement consacré aux rapports de force politiques par ailleurs, le dossier d’Eurorient se conclut par une série d’articles traitant de problématiques plus sociétales. La situation des femmes afghanes est abordée par Fakhera Mousavi [11] et Selma Benkhelifa Selma [12] se penche sur les conséquences désastreuses des conflits successifs qu’a traversé l’Afghanistan sur la reconnaissance de leurs droits. Myriam Laaroussi et Senop Tchakarjan [13] présentent quant à eux un état des lieux de la santé mentale dans le pays. Zalmaï Haquani revient par la suite sur la longue histoire des relations bilatérales entre la France et l’Afghanistan, avant qu’Ata Ayati propose une sélection d’archives diplomatiques illustrant l’intervention soviétique de 1979.

[1Assem Akram est enseignant à l’Université de Washington.

[2Michel Koutouzis est co-fondateur de l’Observatoire de Géopolitique des Drogues.

[3René Cagnat est chargé de recherches à l’IRIS.

[4Pierre Lafrance est Ambassadeur de France. Il a servi en Afghanistan, en Iran et au Pakistan.

[5David Rigoulet-Roze est enseignant à l’IFAS.

[6Didier Chaudet est Research fellow à ISAS (Institute for South Asian Studies).

[7Laurent Amelot est chargé d’enseignement à l’Université de Perpignan Via Domitia (UPVM) et ILERI.

[8Jean-Paul Burdy est maître de conférence à l’Institut d’Etudes politiques de Paris.

[9Michel Makinsky est chargé d’enseignement à l’Ecole Supérieur de Commerce et de Management de Poitiers (ESCEM) et collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège.

[10Clément Therme est chercheur à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève).

[11Fakhera Mousavi est doctorante en Sciences politiques, IEP Lyon II.

[12Benkhelifa est avocate au barreau de Bruxelles.

[13Myriam Laaroussi est ex-chef de mission de l’ONG Afghanistan libre. Senop Tchakarjan est psychiatre.

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