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Etat palestinien (2/4), Le statut des Arabes israéliens : quel enjeu pour un futur État palestinien ?

Par Ilham Younes
Publié le 14/03/2014 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Palestinian president Mahmud Abbas delivers a speech during the admission ceremony of Palestine at the UNESCO headquarters in Paris, on December 13, 2011. Abbas said membership in the UN's education, science and culture agency represented the key first recognition of his state and he hoped other world bodies would follow suit.
JOEL SAGET / AFP

Lire également :
- Etat palestinien : quelles réalités ? (1/3)
- Etat palestinien (3/4) : Les défis du nationalisme palestinien
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Qui sont les Arabes israéliens ?

Les Arabes israéliens sont l’ensemble des Arabes de Palestine qui sont restés dans la région où Israël s’est établi en 1948. On estimerait à plus de 1,4 million leur présence sur le territoire israélien avec une majorité de musulmans (84%), une minorité de chrétiens (8%) et de druzes (8%) [1]. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité d’entre eux se considèrent comme des Palestiniens citoyens d’Israël plutôt que comme des Arabes israéliens. En effet, les Arabes qui vivent en Israël sont des citoyens non juifs égaux en droit et soumis à la loi israélienne depuis la déclaration d’indépendance en 1948. Toutefois, les droits reconnus par cette citoyenneté ne sont pas les mêmes en fonction de la communauté d’appartenance. Trois communautés sont reconnues dans l’état civil israélien : juive, arabe et druze.

Les druzes appartiennent à une branche ismaélienne du courant musulman du chiisme, ils sont également présents au Liban et en Syrie. La particularité de cette communauté est l’engagement inconditionnel et la fidélité qu’ils ont envers le pays qui les héberge. Cette loyauté envers Israël leur permettra d’obtenir en 1961 une nationalité différente de celle des Arabes. Ce lien spécial avec l’État hébreu a d’ailleurs été consacré par un pacte en 1956 qui prévoit la conscription obligatoire des hommes pour les druzes. Aujourd’hui, beaucoup de druzes atteignent des hauts grades prestigieux comme celui d’officier au sein de l’armée israélienne. Par ailleurs, ce statut préférentiel leur accorde de nombreux avantages notamment au niveau éducatif où les druzes disposent de leurs propres programmes scolaires. Les juifs quant à eux bénéficient de certains droits exclusifs comme la loi du retour qui permet à n’importe quel juif dans le monde de venir s’installer et d’obtenir la nationalité israélienne. Cette citoyenneté à géométrie variable est un problème majeur pour les Arabes vivant en Israël qui font face à de nombreuses discriminations.

En 2011, un rapport exclusif de l’Union européenne rédigé par plusieurs ambassadeurs des pays membres fait état des différences de traitement à l’encontre de la minorité arabe vivant en Israël [2]. Ce rapport révèle en outre que plus de 50% d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté et seulement 3% sur les 20% constitutifs de la population arabe possèdent des terres. Considérés comme des citoyens de seconde zone, les Arabes d’Israël ne disposent pas des mêmes droits en matière d’éducation, d’accès aux droits sociaux et à la propriété.

Toutefois, ce basculement permanent entre l’égalité de droit et l’exclusion de fait ne date pas d’hier. De 1948 à 1966, les Arabes israéliens vivaient sous administration militaire et ne disposaient que de très peu de droits sauf celui de voter. Aujourd’hui, même si le statut de la minorité arabe a évolué depuis 1948, un véritable bond en arrière se manifeste depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle alliance nationaliste incarnée par le duo Netanyahu-Lieberman. En effet, la situation économique des Arabes israéliens ne cesse de se dégrader. Leur taux de chômage est largement supérieur à la moyenne nationale (6%), environ 11% chez les hommes et près de 18% chez les femmes. Près de 13 000 diplômés sont à la recherche d’un emploi. Très peu intégré économiquement, le secteur arabe israélien ne compte qu’à hauteur de 8% du PIB national [3]. Les Arabes peuvent difficilement accéder à certaines fonctions liées à la défense et à la fonction publique nationale.

Cette intégration difficile s’est accentuée à mesure d’une méfiance croissante à l’égard de la communauté arabe. Comment expliquer cette perception ?

Le processus de « palestinisation » des Arabes d’Israël

Jusqu’aux années 1980, les Arabes d’Israël étaient marginalisés du champ politique israélien. La majorité d’entre eux s’orientaient vers les partis de « consensus sioniste » : le parti travailliste et le Parti National Religieux. Selon Laurence Louer, chercheur au Centre d’Études et de recherches internationales (CERI), « Il ne faut pas voir dans ce comportement politique des affinités idéologiques mais l’effet de réseaux de clientèle très efficaces » [4]. En effet, ces choix de vote s’avéraient purement stratégiques pour les Arabes puisque ces partis gouvernementaux disposaient de ministères essentiels pour la représentation des intérêts vitaux des Arabes d’Israël comme l’Education ou encore la Justice. En matière d’éducation, les Arabes vivant en Israël souhaitent une pleine reconnaissance de leurs droits. Ainsi, très peu d’étudiants arabes accèdent à l’enseignement supérieur puisque les universités sont essentiellement hébraïques, cela constitue de facto un handicap pour un étudiant dont la langue maternelle est l’arabe. La communauté musulmane majoritaire parmi les Arabes israéliens revendique également l’égalité dans la répartition des budgets consacrés aux sites religieux. Ces revendications ont toutes pour priorité commune la reconnaissance des droits fondamentaux des Arabes d’Israël.

Les années 1980 marquent un tournant dans la représentation des intérêts des Arabes israéliens au sein de l’échiquier politique national. En même temps que le nationalisme palestinien connaît un renouveau depuis l’étranger avec la création du Fatah (Mouvement de libération nationale) en 1959 au Koweït par Yasser Arafat, de nouveaux partis pro nationalistes palestiniens voient le jour en Israël et modifient en profondeur l’identité des Arabes israéliens. Ces nouveaux mouvements qui regroupent juifs et Arabes ne nient pas l’existence d’Israël mais réclament principalement la création d’un État palestinien dans ses frontières de 1967 et la mise en place d’une pleine égalité entre juifs et Arabes au sein de l’entité israélienne. D’ailleurs, la particularité de ces partis politiques arabes est qu’ils vont pendant plusieurs années faire partie intégrante de la scène politique israélienne en collaborant de façon implicite par le jeu des élections avec les partis de gouvernement, et notamment le parti travailliste. C’est le cas du Front démocratique pour la paix et l’égalité qui naît de la fusion en 1977 du Parti communiste israélien et de divers mouvements nationalistes étudiants. Jusqu’en 1984, il sera le seul parti nationaliste arabe représenté au sein de la Knesset. En 1996, le Rassemblement démocratique national voit le jour et revendique la garantie des mêmes droits pour les citoyens juifs et arabes et souhaite la reconnaissance du statut des Arabes israéliens en tant que minorité nationale [5]. En marge de ces partis de gouvernement, la mouvance islamiste s’organise principalement à travers des canaux associatifs parmi lesquels on peut citer l’association Al-Aqsa créée en 1889 pour la réhabilitation des lieux saints musulmans dont l’objectif principal est de protéger et recenser les sites musulmans en Israël. Ces mouvements connaissent un vif succès auprès de la population arabe d’Israël qui y voit la possibilité de se réapproprier de l’intérieur l’identité palestinienne. On parle de « palestinisation du vote arabe » [6] puisque désormais la majorité des électeurs arabes s’orientent vers ces nouveaux partis nationalistes. Aux élections législatives de 2003, 76% des électeurs arabes ont voté pour des partis arabes, en 2009, ils étaient plus de 82% [7].

Cependant, l’arrivée de ces nouveaux mouvements nationalistes palestiniens va accentuer une méfiance à l’égard des Arabes vivant en Israël tant au niveau des forces gouvernementales qu’au sein même de la société israélienne. Ils vont être rapidement considérés comme des ennemis de l’intérieur. Ce fossé va se creuser avec le recul progressif du parti travailliste et l’arrivée de la droite nationaliste : le Likoud (Bloc national des libertés) fondé en 1974 et le parti Kadima (En avant) crée par Ariel Sharon en 2005. Aujourd’hui, les principales forces politiques arabes - le Parti démocratique arabe, le Mouvement islamiste et le Mouvement arabe pour le changement - sont mis à l’écart et n’ont que très peu d’influence au sein de l’échiquier politique israélien.

Toutefois, même si la représentation des intérêts des Arabes s’est réduite sur le champ politique, de nombreuses associations ont pris le relais. C’est le cas du Centre juridique de la défense de la minorité arabe en Israël (Adalah) qui demande l’application effective en Israël du principe de non-discrimination entre les citoyens. Plusieurs batailles juridiques ont été menées avec succès et c’est sur le terrain de l’application du droit positif que ces associations souhaitent faire bouger les lignes. Pour autant, même si les Palestiniens d’Israël souhaitent une reconnaissance de leur appartenance à la nation palestinienne, ils ne souhaitent pas dans leur grande majorité changer de citoyenneté si un État palestinien voyait le jour. Comment expliquer ce positionnement ?

Pour les Arabes qui vivent en Israël, ce statut de citoyen de seconde zone est vécu comme un moindre mal face à une Autorité palestinienne qu’ils considèrent comme fragile, corrompue et qu’ils pensent peu encline à améliorer leurs conditions de vie. La droite nationaliste israélienne n’est pas du même avis. Ainsi, selon Avigdor Lieberman, chef de file de l’extrême droite israélienne, si un État palestinien voyait le jour, les Arabes israéliens auraient vocation à être transférés dans ce nouvel État afin de préserver au mieux le caractère juif de l’État hébreu. Cette position pose la question de l’avenir du statut des Arabes vivant en Israël. D’un point de vue démographique, le Bureau de la statistique palestinien annonçait que le nombre de Palestiniens à la fois en Israël et dans les Territoires égalera le nombre d’Israéliens juifs en 2015 et le dépassera en 2020 [8]. Ces chiffres, à prendre avec précautions puisqu’il s’agit de projections, ont le mérite toutefois de poser les jalons d’un véritable problème. Ce déséquilibre démographique par rapport à la croissance de la population israélienne risque de porter atteinte à la préservation du caractère juif de l’État hébreu. Selon Laurence Louer, « La véritable crainte pour Israël, c’est de voir apparaître, comme le prévoyait le plan de partage de 1947, un État palestinien, donc arabe, à côté d’un État juif qui ne le sera pas vraiment, puisque la population israélienne ne sera pas homogène » [9].

Publié le 14/03/2014


Juriste de formation et diplômée de l’Institut des Sciences Politiques de Paris, Ilham Younes s’est spécialisée sur les relations Union européenne/Proche-Orient avec pour objectif de travailler dans la recherche sur ces questions. D’origine franco-palestinienne, elle a créé en 2007 et préside toujours l’association « Printemps de Palestine » dont le but est de promouvoir la culture palestinienne au travers de festivités, d’expositions ou encore de concerts.
Rédactrice-chercheur pour Carto et Moyen-Orient de janvier à mai 2012, et assistante de recherche auprès de Pascal Boniface (directeur de l’IRIS) de janvier à mai 2013 , elle a rédigé de nombreux articles sur la situation politique en Jordanie, en Égypte, ou encore au Liban. Elle s’est plus récemment impliquée aux côtés de la délégation diplomatique palestinienne pour l’éducation et la culture au cours de la 37ème Conférence générale de l’UNESCO.


 


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