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Entretien avec le Docteur Marie-Noëlle AbiYaghi : « les manifestants sont en train de réinventer la manière de faire la politique au Liban »
Article publié le 01/11/2019

Propos recueillis par Ines Gil

Depuis la mi-octobre, les Libanais ont investi la rue pour dénoncer les mesures d’austérité et la corruption de la classe politique libanaise. Le mouvement s’est étendu au-delà de Beyrouth, de Tripoli jusqu’au Liban Sud. Face à la contestation, le mardi 29 octobre, le Premier ministre Saad Hariri a annoncé sa démission. Ses mesures proposées quelques jours plus tôt - retrait de certaines taxes, augmentation des frais pour les banques - n’avaient pas suffi à calmer les protestataires. Aujourd’hui, le mot « révolution » a envahi les rues libanaises. Une révolution qui souhaite dépasser les divisions communautaires, et qui se veut non violente. Cependant, des blessés sont déjà à déplorer, et le 29 octobre, des militants du Hezbollah et d’Amal ont saccagé les sites des manifestants.

Entretien avec le Dr Marie-Noëlle AbiYaghi, spécialiste des mouvement sociaux, Directrice de Lebanon Support (un centre de recherche basé à Beyrouth) et Professeur à l’université Saint-Joseph, à Beyrouth.

Le soulèvement qui a éclaté ces dernières semaines semble inédit. Décentralisé (1), il se revendique comme apolitique. Il semble aussi transcender les clivages communautaires, pourtant fortement ancrés dans la politique et la société libanaises. Que nous disent ces manifestations sur le Liban d’aujourd’hui ? Les Libanais veulent-ils tourner la page du confessionnalisme ?

Selon moi, ce mouvement n’est pas totalement inédit. Différents groupes sociaux se mobilisent autours de mots d’ordre similaires au moins depuis la fin de la guerre civile (1990). Il faut regarder le mouvement actuel à la lumière de l’ensemble des mobilisations sociales au Liban au cours des dernières décennies ; notamment certains acteurs du monde associatif qui revendiquent l’avènement de l’Etat de droit, ou certaines formations politiques qui se positionnent contre le confessionnalisme mais qui ne sont cependant pas parvenues à s’imposer dans le paysage politique jusqu’à présent.

En revanche, ce qui est inédit, c’est l’ampleur de la mobilisation. Pour la première fois, des centaines de milliers de Libanais se sont réunis pour protester au même moment, et dans les différentes régions du pays. Habituellement, ce type de mobilisations est plutôt concentré à Beyrouth, la capitale, et les tentatives de décentralisation des mouvements protestataires aux autres villes du pays lors des cycles de mobilisation précédents sont restés très limités.

Quelles sont les demandes des manifestants ? Une partie d’entre eux se revendique comme apolitique. Qu’en pensez-vous ?

Les revendications des manifestants sont politiques par excellence. Elles vont de la demande d’un État social et d’un État de droit, à la dénonciation de la collusion entre la classe politique et le pouvoir économique, en passant par la captation des richesses par les élites économiques et politiques et la privatisation à outrance. Les manifestants demandent en outre des mesures et des mécanismes qui responsabilisent les dirigeants politiques au pouvoir depuis la fin de la guerre civile, mais aussi la chute du système confessionnel qui renforce les liens clientélaires, et qui est instrumentalisé par les leaders politiques pour cliver la population.

On entend beaucoup de manifestants identifier le système confessionnel comme l’obstacle principal à l’établissement d’un État de droit, d’un État social. En ce sens, la contestation du confessionnalisme est une contestation a priori socio-économique. Il ne faut pas oublier que ces mobilisations ont éclaté suite à l’intensification des mesures d’austérité.

Ceci ne doit non plus pousser les observateurs de ces mouvements à des constats hâtifs, dans l’euphorie de cette ébullition contestataire. Il y a certes une remise en cause du confessionnalisme, mais le Liban ne va pas se réveiller aconfessionnel ou anti-confessionnel du jour au demain, et c’est dans une perspective processuelle qu’il faut appréhender les mobilisations en cours, tout comme les systèmes qu’elles contestent et les dynamiques qui les travaillent. En ce sens, ces mobilisations sont aussi une invitation à repenser le regard que l’on pose sur le Liban et sur sa prétendue « culture » confessionnelle, cette dernière étant tout d’abord un assemblage de lois, d’institutions, de dispositifs et de pratiques.

"Renverser la peur". Crédit photo : Marie-Noëlle AbiYaghi

Quelle a été la réaction de la classe politique libanaise, justement ?

Globalement, les prises de positions de la classe politique n’ont pas satisfait les manifestants. Elles sont considérées comme insuffisantes voire même populistes, comme par exemple la décision du Premier ministre Saad Hariri (Courant du Futur) de diviser par deux les salaires du président, des ex-présidents, des ministres et des députés. Ou encore la décision de Samir Geagea (Forces Libanaises) de quitter le gouvernement et de se joindre aux rangs des manifestants. Elles ont contribué à alimenter la colère dans la rue, et à intensifier les demandes de responsabilisation des hommes politiques.

Ceci doit aussi être compris dans un contexte d’extrême lassitude des Libanais face à la classe dirigeante. De fait, ce sont les principaux chefs de guerre, qui à la fin de la guerre civile (1975-1990), sont devenus les principales figures politiques. Au lieu de prendre leurs responsabilités face aux crimes de guerre, ils ont été réintégrés dans l’État libanais d’une façon ou d’une autre. Certains slogans des manifestants illustrent aujourd’hui bien cette volonté d’une double responsabilisation des dirigeants politiques : on leur reproche à la fois leur rôle lors du conflit civil d’une part, et leur reconversion politique et leur mode de gouverner depuis les années 1990 de l’autre.

Quelle a été la réaction des manifestants après la démission de Saad Hariri ? Quelle évolution peut prendre le mouvement ?

La démission de Saad Hariri a d’abord été positivement accueillie par les manifestants, qui l’ont perçue comme une étape vers le reste de leurs revendications. Plus prosaïquement, elle tombait à un moment où la rue mobilisée depuis plusieurs jours (et nuits) commençait à s’essouffler. En ce sens, elle a aussi offert une opportunité aux manifestants pour se replier momentanément et réviser leurs tactiques et stratégies contestataires.

Elle a toutefois aussi déclenché une forte colère et une mobilisation des sympathisants du Premier ministre, ce qui, dans la nuit de mercredi à jeudi, a rassemblé de nouveau les principaux groupes de manifestants, qui craignent une récupération politique et confessionnelle.

Il est important de souligner ici que les manifestants ne sont pas une masse homogène. Si ce sont des facteurs similaires qui ont embrasé les différentes localités du territoire libanais, la composition sociographique des manifestants, leurs affiliations notamment politiques et idéologiques sont variées et parfois même contradictoires : elles vont par exemple de revendications radicales voire révolutionnaires, à un nationalisme qui frise la xénophobie, à des positions favorables aux travailleurs migrants et aux réfugiés, ou des prises de positions féministes, et des slogans misogynes et sexistes. Le grief unificateur et global demeure la contestation du modèle économique et social.

Étant donnée l’ampleur de ce mouvement, et la nouveauté de certaines des revendications, peut-on dire que les manifestants sont en majorité des jeunes, qui appartiennent à une nouvelle génération de Libanais veulant changer le pays ?

Ce mouvement est transgénérationnel. Les classes populaires sont très présentes dans ces mobilisations, notamment les classes moyennes paupérisées, les chômeurs, les jeunes qui n’arrivent pas à intégrer le marché du travail. On voit aussi beaucoup de personnes âgées participer aux manifestations autour de demandes relatives à l’accès aux soins de santé, aux médicaments, et surtout à la retraite.

C’est l’annonce de la taxation des applications Whatsapp et Viber le 17 octobre qui a mis le feu aux poudres dans le pays. Mais les contestations sont surtout nées de la crise économique et sociale que le Liban traverse. La valeur de la livre libanaise a considérablement chuté, le pays est entré en récession en septembre et pour répondre à cette situation, le gouvernement a souhaité instaurer de nouvelles taxes alors même que les Libanais sont déjà sous pression sur le plan économique. De quelle manière la situation économique et sociale des Libanais s’est-elle dégradée Ces derniers mois ?

Il est anecdotique d’affirmer que la taxation des réseaux sociaux Whatsapp et Viber ait été à l’origine des manifestations. Aux cours des dernières années, plusieurs mobilisations, plus ou moins ponctuelles et (in)visibles ont eu lieu. La mobilisation actuelle a certes été déclenchée par l’intensification des mesures d’austérité, l’augmentation des taxes indirectes - les plus injustes socialement - la fin des crédits subventionnés aux logements mais aussi par la dégradation générale de la situation économique et des conditions de vie et les taux de chômage et d’émigration des jeunes, pour ne citer que ces facteurs. Dans cet ordre d’idée, ces contestations sont similaires à d’autres mouvements protestataires dans d’autres pays comme le Chili par exemple.

Il ne faut pas oublier toutefois les inscriptions plus locales de cette mobilisation, qui doit aussi être lue dans le contexte d’Etat historiquement ultralibéral, qui s’est déchargé de ses responsabilités sociales. Ces dernières sont prises en charge par des initiatives privées, privatisées, des ONG, dont certaines sont directement affiliées à des personnalités ou des partis confessionnels et/ou politiques, ce qui n’est pas sans contribuer à nourrir et renforcer les liens clientélaires et confessionnaux.

Les mobilisations actuelles illustrent en quelque sorte les limites des formes de solidarité informelle à travers la famille, de la communauté et des notables, ce qui écorche le mythe de la fameuse pseudo « résilience » libanaise. En ce sens, ce sont des mobilisations qui revendiquent plus d’État au Liban.

Même dans le Liban sud, à Tyr, Nabatieh, Kfar Rouman ou Bint Jbeil, dans le fief du Hezbollah chiite, des milliers de Libanais sont descendus dans la rue pour manifester leur soutien au mouvement. Le Hezbollah, acteur politique - et armé - le plus puissant du pays, qui parvient généralement à mobiliser fortement sa base électorale traditionnelle, est-il en train de perdre le soutien de cette base ?

Ce sont des facteurs similaires qui ont poussé les manifestants à se mobiliser, de Tripoli (longtemps cantonnée à n’être considérée qu’un bastion islamiste), au Mont Liban, Beyrouth, et au Liban Sud. Au-delà de revendications liées à la dégradation des conditions de niveau de vie, ces mobilisations illustrent une certaine crise de légitimité des principales forces politiques au Liban, comme le montre la répression même que celles-ci sont en train de mettre en place envers les manifestants, que ce soit directement ou via leurs sympathisants, dans plusieurs localités comme par exemple à Nabatiyeh, ou aussi au centre-ville de Beyrouth.

En 2015 déjà, des dizaines de milliers de Libanais étaient descendus dans les rues pendant la crise des poubelles. Leur objectif : dénoncer l’échec du gouvernement à traiter les ordures suite à la fermeture de la plus grande décharge du Liban. Voyez-vous des similarités entre la mobilisation de 2015 et les manifestations actuelles ?

Il y a une continuité notable entre les derniers cycles de mobilisations au Liban, que ce soit dans les causes du mécontentement, dans les revendications des manifestants, ou dans leurs conclusions, notamment la dénonciation du système confessionnel comme étant un vecteur des inégalités sociales. Cela se retrouve au fil des années, pas seulement en 2015. En 2011, déjà, en pleine vague d’émulation dudit printemps arabe, des militants ont battu le pavé, revendiquant la « chute du système confessionnel ». En 2015, si les revendications étaient plus techniques, liées à la crise des déchets, elles ont introduit la dénonciation de la corruption, et la notion de responsabilisation de la totalité des partis et hommes politiques. Aujourd’hui, les principales revendications articulent l’ensemble de ses demandes.

Pour l’instant, aucun leader ne se dégage vraiment des manifestations. Le mouvement commence à s’essouffler. Cette absence de leadership, d’une certaine hiérarchie, peut-elle être préjudiciable à la mobilisation ?

Il me semble qu’il faudrait renverser la question. Nous sommes en présence d’un mouvement protestataire, de rue, qui veut de prime abord dénoncer un système politique et des politiques publiques. La rue, les manifestants, rappellent que c’est le peuple qui est la source légitime du pouvoir. Dans cet ordre d’idées, c’est aux responsables politiques de proposer des alternatives. Acculer les manifestants à un certain type d’organisation, ou à une certaine finalité est injuste à mon sens. Tout comme il serait naïf de penser qu’un mouvement social de cette ampleur se fait sans organisation sur le terrain.

Jusqu’ici, le choix d’adopter une structure horizontale, décentralisée, et sans leader, a plutôt joué en faveur des manifestants, qui craignent notamment une récupération politique. Il est cependant peu probable qu’il soit pérenne, notamment en ce qui concerne les processus de prise de décision, qui semblent se fonder sur un modèle consensuel, paradoxalement à l’image du système politique qu’ils décrient. Dans cette perspective, au lieu de mener des analyses prématurées de succès et d’échec de ce mouvement, ce sont plutôt les micro-processus en marche qui sont intéressants à analyser. Les manifestants sont en train de réinventer la citoyenneté et la manière de faire de la politique au Liban.

Note :
(1) Les manifestations sont organisées dans tout le pays, pas seulement à Beyrouth.

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