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Entretien avec Yara El Khoury – Le Hezbollah libanais dans le contexte de la guerre en Iran

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Yara El Khoury
Publié le 10/03/2026 • modifié le 10/03/2026 • Durée de lecture : 6 minutes

Quelle a été la teneur de l’intervention télévisée du secrétaire général du Hezbollah Naim Qassem le 7 mars dernier ? Malgré les demandes réitérées du gouvernement libanais de ne pas intervenir contre Israël, le Hezbollah a lancé des frappes dès le 2 mars. Pourquoi le Hezbollah est-il intervenu contre Israël ?

Depuis sa prise de parole mercredi dernier, le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, ne s’est plus exprimé. Hier, lundi 9 mars, c’est le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad qui a fait une déclaration, reprenant en substance ce que Kassem avait déjà dit, à savoir le choix de « la résistance à outrance ». Derrière leurs propos s’est profilé un blâme à l’encontre des autorités libanaises qui ont, selon leur terminologie, « frappé la résistance dans le dos » en déclarant sa branche armée illégale par la décision prise en Conseil des ministres le lundi 3 mars. Hier, lundi 9 mars, le président de la République libanaise Joseph Aoun a annoncé que le Liban est prêt à s’engager dans des pourparlers directs avec Israël, actant une rupture inédite dans le discours politique libanais qui s’est toujours gardé d’avancer une telle hypothèse.

Les frappes menées par le Hezbollah contre Israël dans la soirée du dimanche 2 mars ont été présentées comme un acte de vengeance à l’issue de l’assassinat d’Ali Khamenei, le guide suprême de la République islamique d’Iran, le 28 février dernier, au premier jour des frappes américano-israéliennes contre Téhéran. D’autres explications ont été avancées : ainsi, les milieux du Hezbollah mettent en avant le fait qu’Israël ne s’est pas plié aux termes de l’accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024, refusant d’évacuer les positions que son armée avait occupées en territoire libanais, et poursuivant ses opérations de bombardements aériens sur différentes cibles dans les régions du Sud-Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, à l’instar de la frappe qui a visé Haytham Ali al-Tabataba’i le 23 novembre dernier. Le Hezbollah estime que, pour sa part, il a tenu ses engagements et fait preuve de patience face à non seulement Israël mais aussi à l’égard du gouvernement libanais qui, par sa décision du 5 août 2025, avait proclamé que seul l’État avait le monopole de la détention et de l’usage des armes. C’est ce qui ressort de la déclaration de Mohammad Raad hier, ce qui revient à dire que le Hezbollah se bat tout autant contre Israël que contre l’État libanais.

Quel est le sentiment des libanais face au Hezbollah, dans ce contexte ?

Un sentiment de colère et d’impuissance prévaut parmi les Libanais qui subissent une énième guerre alors que leur économie est à genoux depuis l’effondrement généralisé du système bancaire en 2019. Si l’attention paraît concentrée sur les populations chiites du Liban-Sud et de la Békaa contraintes encore une fois à fuir leurs villages suite aux directives lancées par le porte-parole arabophone de l’armée israélienne Avichay Adree, il faut garder à l’esprit que les régions qui les accueillent n’ont que de maigres ressources à mettre à leur disposition. Alors que ses caisses sont vides, l’État libanais est présent sur le terrain, le gouvernement a activé sa communication et sa logistique pour répondre aux besoins de quelque 667.000 réfugiés (selon les dernières estimations du HCR) qu’il faut loger et nourrir, et les associations locales participent à l’effort, mais le défi est incommensurable.

Cette situation se traduit par un accroissement des tensions au sein de la population. Dans les régions transformées en centres d’accueil, des rixes éclatent et les invectives se multiplient à l’encontre les réfugiés chiites, notamment ceux qui continuent d’afficher leur soutien au Hezbollah, car il y en a encore, et les « succès » enregistrés par ce dernier qui continue – aux yeux de ses partisans – de tenir tête à Israël leur redonnent espoir et courage. Les réseaux sociaux, espaces où la haine se déploie de manière totalement désinhibée, sont le miroir d’une guerre civile qui ne dit pas son nom.

Israël poursuit ses bombardements sur le Sud-Liban, ainsi que dans la banlieue sud de Beyrouth. Israël évoque aujourd’hui en particulier des tirs sur Saïda et Tyr, dans l’objectif de détruire les installations militaires du Hezbollah. Pouvez-vous revenir sur ces évènements et leurs conséquences pour la population civile ? Quelles sont à ce jour les capacités militaires du Hezbollah ?

Il n’est pas clair que les attaques israéliennes sur Tyr et Saïda ces dernières heures visaient bien des infrastructures militaires du Hezbollah. Les bâtiments visés se trouvent à proximité d’écoles publiques. Ceci étant dit, le Hezbollah est installé au milieu de la population civile, c’est un fait. Les deux villes ont déjà été la cible de nombreux raids israéliens contre des lieux présentés comme des sites du Hezbollah. Le fait qu’il y en ait encore est en soit déroutant.

Depuis la reprise des bombardements à vaste échelle sur le Liban, les contours d’une opération terrestre de l’armée israélienne semblent se préciser jour après jour. Si elle venait à avoir lieu, cela ramènerait le Liban un quart de siècle en arrière, quand Israël occupait encore une bande frontalière dont il s’est retiré le 25 mai 2000. Jusqu’à hier, les villages chrétiens de cette zone tenaient encore, mais ils ont été ciblés par des menaces et frappes israéliennes, alors que, en principe, ils n’abritent pas de structures liées au Hezbollah, une situation qui est le fruit de la vigilance extrême dont ils ont toujours fait preuve. Dans le caza de Marjeyoun, suite à des tirs de l’artillerie israélienne, le curé de Qlayaa a été tué, un drame qui a été attribué au fait que des éléments du Hezbollah s’étaient infiltrés dans le village. L’émotion est d’autant plus vive que ce prêtre avait manifesté publiquement sa détermination et celle de ses paroissiens à ne pas quitter leurs maisons. Aujourd’hui, pour ces villageois chrétiens du Sud-Liban, l’heure est grave : soit ils restent et encourent le risque d’être tués par les frappes israéliennes, soit ils partent, possiblement sans espoir de retour.

Quant aux capacités militaires du Hezbollah à l’heure actuelle, des informations invraisemblables ont circulé ces derniers jours et tout chiffre doit être pris avec précaution. Depuis le 8 octobre 2023, le Hezbollah est soumis à une entreprise systématique de destruction de la part de l’armée israélienne qui est la plus puissante de la région, dotée des moyens technologiques les plus avancés et secondée par des services de renseignements très efficaces. L’affaiblissement du régime iranien du fait des frappes israéliennes de juin 2025 (Guerre des 12 jours) et de la révolte interne de la fin de l’année, conjugué à la chute de Bachar el Assad en Syrie et l’arrivée au pouvoir d’un nouveau régime qui n’est pas favorable au Hezbollah, tout ceci doit être pris en compte pour évaluer le potentiel de ce dernier. Et pourtant, ses hommes sur le terrain affrontent les soldats israéliens qui ont fait des incursions sur le sol libanais, et il continue de frapper Israël avec des résultats plus ou moins importants, mais assez pour attirer sur le Liban le désastre que rien ne semble pouvoir arrêter à l’heure actuelle.

Les gouvernements israélien et américain, appuyés par une partie de l’opinion publique libanaise, somment l’armée du Liban de mettre en œuvre les décisions du gouvernement en procédant sans délai au désarmement total du Hezbollah. Mais le commandant en chef de l’armée, qui connaît les capacités très limitées de ses troupes et le fait qu’elles sont composées en majorité d’éléments chiites, redoute une confrontation dont il a des raisons de croire qu’elle peut entraîner l’armée à sa perte. L’armée assure des opérations de maintien de l’ordre dans les régions chrétiennes, sunnites et druzes où affluent les réfugiés, intervenant pour limiter le désordre causé par les tensions intestines. Si elle se désintègre, plus rien ne pourrait empêcher le Liban de sombrer dans le chaos.

Lire également, de Yara El Khoury : Entretien avec Yara El Khoury – Les conséquences de la guerre en Iran pour le Liban

Publié le 10/03/2026


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Yara El Khoury est Docteur en histoire, chargée de cours à l’université Saint-Joseph, chercheur associé au Cemam, Centre D’études pour le Monde arabe Moderne de l’université Saint-Joseph.
Elle est enseignante auprès de la Fondation Adyan, et consultante auprès d’ONG libanaises.


 


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