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Entretien avec Thomas Serres : « En Algérie, la police est censée avoir les moyens de gérer les manifestations sans tirer »
Article publié le 03/03/2019

Propos recueillis par Léa Masseguin

Thomas Serres est lecturer au département de politique à l’université de Californie, Santa Cruz, et chercheur associé à l’UMR développement et Sociétés. Il a publié des articles dans plusieurs revues à comités de lecture, dont « En attendant Bouteflika. Le Président et la crise de sens en Algérie », Année du Maghreb (2014). Il a également dirigé un ouvrage collectif avec Muriam H. Davis, intitulé « North Africa and the Making of Europe », Bloomsbury (2018). Il s’apprête à publier un ouvrage consacré à l’Algérie de Bouteflika chez Karthala, intitulé « L’Algérie face à la catastrophe suspendue. Gérer la crise et blâmer le peuple sous Bouteflika (1999-2014) » (prévu pour mars 2019).

Pour le spécialiste de l’Algérie, le mouvement de contestation actuel en Algérie possède ses propres spécificités, ce qui permet de sortir de la « logique catastrophique » de la Libye et la Syrie.

Quel bilan politique et économique peut-on tirer de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999 ?

Il faut admettre le fait que Bouteflika a relativement stabilisé le jeu politique en Algérie. Il a su contribuer au retour de la paix, ce qui explique qu’il a été relativement légitime jusqu’en 2013 et son accident ischémique transitoire. Au niveau économique, son bilan semblait plutôt bon : retour de la croissance économique, création d’emplois, programmes de grands travaux remis en route. Toutefois, il faut souligner que cette économie fonctionnait grâce à la rente gazière qui finançait les investissements gouvernementaux. Or, ce n’est plus le cas depuis 2013. De plus, si Bouteflika a réduit le taux de chômage (10%), le nombre d’emplois précaires a fortement augmenté, en particulier pour les jeunes. Les réussites économiques des années 2000 se sont donc faites à deux prix : la dépendance aux hydrocarbures et la précarité croissante des travailleurs. Aujourd’hui, le gouvernement est contraint d’entamer des réformes structurelles par la chute des cours des hydrocarbures. Ces réformes vont menacer un peu plus l’état social. C’est ce qui explique le retour d’Ahmed Ouyahia, l’homme des tâches difficiles, de nouveau Premier ministre depuis 2017.

Quel est l’état actuel de la société algérienne ?

Certes, la société vit en paix, mais à quel prix ? Elle a été maintenue dans une situation post-traumatique. Une grande partie de la population est née à la fin des années 1980 et dans les années 1990, dans le contexte de la décennie noire avec la guerre civile algérienne (1992-1999). Ces jeunes gens ont grandi avec un sentiment d’anomie sociale, d’absurdité politique et de schizophrénie postcoloniale nourri par des discours médiatiques et politiciens. Le culturalisme omniprésent a servi le maintien de l’ordre. Bouteflika n’a pas offert de moyens de relâcher la pression à la population, notamment à travers des loisirs ou une vraie politique culturelle. Contrairement à ce qui peut se dire, l’Algérie n’est pas un pays fermé. Dans un monde globalisé, les Algériens ont pu prendre conscience qu’une vie normale, libérée d’un quotidien pénible, les attendait quelque part. Certains jeunes tentent de quitter leur pays en émigrant. D’autres se mobilisent pour changer les choses en Algérie, par la contestation ou l’engagement associatif. En réponse, la marque de fabrique du gouvernement depuis cinq ans a été de dire au peuple que, s’il se soulève, le pays finira comme la Libye ou la Syrie.

Avec les manifestations actuelles, peut-on imaginer que la situation évolue dans ce sens ?

Il y a toujours une chance qu’une situation évolue de manière catastrophique. Toutefois, les Algériens font tout ce qu’ils peuvent pour exprimer leur attachement à la paix. Aujourd’hui, ils manifestent à travers des mouvements dont l’un des slogans est « pacifisme et civilité ». La société donne des leçons de maturité au pouvoir. En Syrie et en Libye, la situation a dégénéré en raison de la répression des régimes en place. Il n’y aurait pas eu de guerre civile sans Bachar el-Assad et Mouammar Kadhafi. De son côté, le régime algérien, de par son évolution au cours des 20 dernières années, s’appuie d’abord sur la police. Celle-ci est censée avoir les moyens de gérer les manifestations sans tirer. Pour l’instant, la confrontation est non-létale, d’un côté comme de l’autre. La grande majorité des acteurs n’a pas intérêt à ce qu’une montée dramatique au-delà d’un certain seuil ait lieu. L’Algérie est sortie de la temporalité des Printemps arabes. Il s’agit d’un mouvement algérien avec ses propres spécificités, sa propre rhétorique, ce qui permet de sortir de la logique catastrophique de la Libye et la Syrie.

Le mouvement de contestation est-il seulement lié à l’état de santé du président de la République ou peut-on également l’expliquer par la situation économique et sociale en Algérie ?

Les deux facteurs sont liés. En Algérie, comme en Syrie et en Égypte, les régimes nationalistes ont été fondés historiquement sur un pacte social post-colonial vertical. Leur légitimité était basée sur la redistribution socio-économique. Lorsque les régimes se sont néolibéralisés, leur légitimité politique s’est effondrée et des problèmes sociaux-économiques sont apparus. La question a toujours été sociale en Algérie, dont la guerre d’indépendance fondatrice fut aussi une révolution socialiste. Mais ce qui s’y déroule actuellement est aussi très politique. Bouteflika ne peut plus parler ni marcher, ce qui est perçu comme un non-sens et une forme de mépris pour le peuple. Les manifestants rejettent ce président mais aussi tout son entourage. Ils réaffirment leur droit à la dignité et à une représentation populaire.

Abdelaziz Bouteflika est malade depuis plusieurs années. Pourquoi ces manifestations interviennent-elles aujourd’hui ?

Les jeunes en âge de voter n’ont connu que Bouteflika durant toute leur vie. Ils le perçoivent comme un « vieux bonhomme » qui répétait la même chose, et encore… lorsqu’il était en état de parler. Désormais, il n’est plus qu’une image manipulée. Par ailleurs, depuis sa réélection en 2014, on assiste à un début d’ajustement structurel car la rente gazière s’est tarie. L’ambiance politique se détériore quand l’argent vient à manquer et les droits sociaux sont menacés, surtout si l’homme censé guider la nation est incapable de s’exprimer.

Peut-on imaginer qu’Abdelaziz Bouteflika retire sa candidature à l’élection présidentielle prévue en avril prochain ?

C’est possible. Toutefois, il me semble peu probable que le régime ait une alternative consensuelle qui n’a pas été utilisée. L’entourage de Bouteflika a encore moins de crédibilité que lui et les membres de son équipe sont souvent perçus comme des marionnettes. Un homme comme Ramtane Lamamra, tenu à distance des jeux politiques nationaux et reconnu par l’étranger, me paraît en revanche plus crédible. Le problème pour les oppositions est que l’élection est prévue dans un mois et que le calendrier est extrêmement serré. Cela profitera au candidat du régime qui a tout simplement plus de ressources à mobiliser. Repousser les élections permettrait de réorganiser le champ politique, au profit des partis d’opposition.

Abdelaziz Bouteflika bénéficie-t-il encore d’un soutien de la part de la société ?

En termes de capital politique, Bouteflika possédait un avantage par rapport aux très nombreux partis d’oppositions, peu crédibles et divisés. Il bénéficie toujours du soutien d’une base électorale réelle. Les gens lui sont reconnaissants car il est associé au retour de la concorde. S’agit-il toutefois d’un soutien purement transactionnel ou d’une véritable adhésion politique ? C’est difficile à dire. Le recours au clientélisme a longtemps compensé l’absence de réel message politique au-delà de la promesse de sécurité et stabilité. Dans ce contexte, je ne pense pas que le régime soit capable de créer une contre-mobilisation aux contestations actuelles, spontanées et avec un message politique très fort. Le mouvement a sorti l’Algérie d’un climat politique marqué par l’attente anxieuse d’un nouveau désastre similaire à la décennie noire. Les protestataires réaffirment le droit des Algériens à vivre dignement et à espérer mieux qu’un président grabataire. Ils réaffirment leur droit à un futur libéré du traumatisme de la guerre civile. C’est déjà une révolution majeure sur le plan symbolique.

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