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Entretien avec Thomas Pierret : « Sans l’Iran, le régime syrien n’arrive pas à faire la différence à Idlib »
Article publié le 25/07/2019

Propos recueillis par Lea Masseguin

A Idlib, dernière province qui échappe encore à son contrôle, le régime syrien peine à avancer sans son allié iranien. Pour Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie, chargé de recherche au CNRS (Paris) et à l’Iremam (Aix-en-Provence), « le nombre d’hommes loyaux, déterminés et bien entraînés que le régime est capable d’aligner n’est pas si impressionnant ». Décryptage d’une offensive qui s’enlise.

Depuis deux mois, les forces russo-syriennes tentent de reprendre la province d’Idlib, tenue par des groupes rebelles et djihadistes. Comment évolue cette offensive ?

Les combats sont très violents et le régime syrien utilise une stratégie de destruction totale, encore plus violente que ce qu’on a pu voir jusqu’à présent. Mais malgré la reprise de deux villes au début de l’offensive, les forces du régime n’avancent plus et font face à une contre-offensive des rebelles. La ligne de front est gelée et, en dépit de la disproportion des forces, on assiste à une forme d’équilibre sur le terrain.

Pourquoi le régime syrien, soutenu par l’aviation russe, a-t-il tant de mal à reprendre ce dernier bastion rebelle ?

Il ne faut jamais être surpris par la médiocrité de l’armée syrienne. Le nombre d’hommes loyaux, déterminés et bien entraînés que le régime est capable d’aligner n’est pas si impressionnant. Et cela a toujours été le cas depuis le début de la guerre. Lorsqu’il a fallu faire la différence en termes d’effectifs, comme ce fût par exemple le cas lors de la bataille d’Alep en 2016, ce n’est jamais le régime qui l’a faite, mais l’Iran et ses milices supplétives. A Idlib, il n’y a pas de présence massive de groupes paramilitaires soutenus par l’Iran. C’est pour cela que le bât blesse.

Le régime s’attendait-il à une telle résistance du côté des rebelles ?

Les rebelles possèdent des forces de bien meilleure qualité aujourd’hui. Il s’agit des mêmes groupes qui ont pris Idlib en 2015 ou qui ont tenté de percer le siège d’Alep en 2016. L’accumulation d’expérience et d’expertise est en train de payer aujourd’hui.

Par quels moyens l’offensive pourrait-elle sortir de l’enlisement ?

Aujourd’hui, trois scénarios sont possibles : soit cette situation va se poursuivre, soit un cessez-le-feu fragile va être signé, soit le régime va « sortir de son chapeau » le lapin iranien pour sortir de cette forme d’enlisement. Mais cela dépendra de la volonté de l’Iran et de la Russie, pas du régime.

La livraison de missiles russes S-400 à la Turquie a-t-elle un impact sur l’offensive sur Idlib ?

Ces enjeux dépassent le terrain syrien. La Russie soutient l’offensive du régime contre Idlib au détriment des intérêts turcs, tandis que la Turquie arme les insurgés syriens, ce qui va à l’encontre des intérêts russes. Les deux pays se « plantent des couteaux dans le dos » à Idlib tout en continuant à faire du commerce. On peut également imaginer que la situation dans le nord-est syrien n’a pas encouragé la Turquie à se montrer flexible face à la position américaine.

La France et le Royaume-Uni ont accepté d’envoyer des troupes supplémentaires en Syrie pour compenser le retrait des troupes américaines. Pourquoi Washington pousse-t-il ses alliés à augmenter leurs effectifs au nord-est du pays ?

L’idée de Donald Trump était de maintenir un statu quo pour que l’est de la Syrie reste un protectorat des pays alliés de l’OTAN. Le président américain cherche à montrer à son électorat qu’il a obtenu un meilleur partage des responsabilités et des tâches avec ses alliés. Il s’agit avant tout d’une opération de communication plutôt qu’un véritable changement sur le terrain.

Les attaques récurrentes d’Israël en Syrie font-elles craindre un risque d’escalade avec l’Iran ?

Non. Ces campagnes de bombardements de très grande ampleur sur des installations militaires iraniennes en Syrie sont devenues routinières et ne sont pas une menace d’escalade sérieuse. D’abord, parce qu’il existe un accord tacite entre Israël et la Russie qui ne fait rien pour arrêter ces frappes. Ensuite, parce que Téhéran est conscient du rapport de force avec Israël qui ne lui est pas du tout favorable. Si le Hezbollah riposte à l’une de ces attaques, Israël ne ferait pas de distinction entre ce groupe islamiste chiite et l’État libanais et frapperait au Liban encore plus fort qu’en 2006. Or, le Hezbollah ne veut pas entraîner le Liban dans cette aventure.

Le président syrien Bachar al-Assad a promis vendredi de « poursuivre » les efforts pour la formation d’un comité constitutionnel, exigé par l’ONU, pour un règlement politique du conflit en Syrie. Qu’est-ce que ce comité pourrait changer concrètement ?

Ce comité pourra voir le jour car il s’agit d’une caution diplomatique du processus d’Astana qui prétend rechercher une solution politique au-delà des discussions militaires. En revanche, le dispositif constitutionnel n’a jamais pesé sur le fonctionnement effectif de l’appareil d’État du régime syrien. Par exemple, il n’y a eu aucun changement depuis l’adoption de la Constitution de 2012 malgré ses nombreux changements avec celle de 1973. Pour qu’une véritable réforme politique ait lieu, il faut une refonte du centre du pouvoir, c’est-à-dire l’appareil sécuritaire et militaire. Sinon, cela ne changera rien.

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