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Entretien avec Stéphane Valter – Bachar al-Assad, l’opposition syrienne, l’Etat islamique et l’intervention militaire russe : où en est la situation en Syrie ?

Par Stéphane Valter
Publié le 29/12/2015 • modifié le 04/02/2016 • Durée de lecture : 10 minutes

Stéphane Valter

Où en est la position de Bachar al-Assad ?

Sa position ne me semble pas avoir encore beaucoup changé : malgré l’intervention russe qui le sauve – temporairement – et le blanc-seing octroyé à l’Iran (après l’accord nucléaire), les gains sur le terrain sont faibles, même s’ils ne sont pas négligeables. Sans parler de l’organisation de l’État islamique, qui règne sur une grande partie du nord et du nord-est (avec des signes de faiblesse), et en omettant les nombreuses factions kurdes irrédentistes qui ne divergent que sur la forme que devra prendre leur région (province autonome au sein de la Syrie ? région rattachée au Kurdistan iraquien ? etc.), la bataille sur les autres terrains est loin d’être gagnée par les troupes du régime, exsangues. Même si quelques batailles sont remportées ici ou là, grâce au soutien aérien russe, on ne voit pas comment les forces « officielles » pourront s’imposer de manière définitive. Il semble aussi que le Hizbollah ait atteint (depuis déjà assez longtemps) les limites possibles de son engagement, s’il ne veut pas s’aliéner sa base et s’affaiblir par rapport à une confrontation repoussée avec Israël. L’importance des victoires militaires du régime dépendra non pas tant de l’engagement russe que du soutien qu’apporteront des pays comme la Turquie et l’Arabie saoudite à la rébellion armée. Sans parler des outsiders, comme le Front Nosra (la franchise locale d’al-Qaïda) et surtout l’ÉI, aux agendas imprévisibles et aux alliances parfois contre-nature. Pour ne prendre que le cas de la banlieue est de Damas (l’oasis de la Ghouta), la rébellion n’a aucunement été supprimée malgré des années de bombardement intensif (aviation et artillerie ; mais assassinat du chef de l’Armée de l’islam, dans la Ghouta, il y a peu). De fait, la rébellion menace aux portes de Damas. La position du régime – et donc du Président – est ainsi faible. De toute façon, en dehors de cet aspect militaire, très important, la bataille des cœurs est loin d’être gagnée, le Président étant honni par une partie importante de la population, même si beaucoup le soutiennent, par fanatisme ou nolens volens. Sans compter que le pays est en ruine. Comment asseoir un régime solide sur de telles bases ? Le pire est que ce statu quo dévastateur peut durer.

Qu’en est-il de l’opposition syrienne ?

Concernant l’opposition syrienne à l’extérieur, je n’ai pu trouver de programme cohérent et rassembleur, mais beaucoup de luttes mesquines autour de questions de préséance. Bref, une bataille stérile de personnalités plus qu’un débat utile – même houleux – d’idées sur le destin du pays. Certains ont pu avoir des positions raisonnables, malheureusement sans grande suite, mais la vue d’ensemble est hélas totalement différente de ce qui se passa lors de l’occupation allemande en France, par exemple. C’est donc une opposition désorganisée. On aurait pu espérer que quelques personnalités rassemblassent les forces et luttassent contre un mal commun : la dictature. L’opposition a maintes fois répété qu’elle ne voulait pas négocier avec le régime et que le Président devait partir, ce qui peut se comprendre, vu le passif et les souffrances, que se regretter, étant donné l’impasse des pourparlers, pour finir par accepter la négociation sans préalable, après presque un demi-million de morts.
L’opposition politique ne me semble pas avoir eu non plus beaucoup d’empathie avec la cause légitime du peuple kurde, qui a souffert de décennies de chauvinisme arabe (pour le seul cas de la Syrie). C’est là une faute historique, et de surcroît une erreur tactique, dans laquelle se rejoignent d’ailleurs régime et opposition.

Quant à l’opposition armée sur le terrain, la seule qui semble vraiment avoir quelque légitimité (par le sacrifice du sang), elle est fragmentée et non crédible politiquement. De plus, plusieurs groupes armés ont commis des turpitudes, même si cela reste de moindre ampleur que le régime. Par exemple, quel intérêt l’Armée de l’islam a-t-elle à bombarder les quartiers chrétiens de Damas ? Faut-il tuer des civils innocents pour instaurer la liberté ? Les héros, s’il en est, sont les activistes qui luttent au péril de leur vie pour documenter la guerre et défendre les libertés ; si le régime leur voue de la haine, plusieurs groupes armés rebelles ne semblent pas non plus les aimer.

Quel est l’état de l’avancée territoriale de l’EI en Syrie ?

L’ÉI occupe une grande partie du pays mais ne semble plus en mesure de progresser beaucoup, son potentiel expansionniste ayant visiblement atteint son apogée depuis quelque temps : tarissement du recrutement ; réaction des peshmergas, des milices chiites et de l’armée iraqienne, du côté de l’Iraq ; riposte des groupes rebelles syriens (récente avancée vers la ville de Raqqa). Par contre, il est vrai que les rapports du régime avec l’ÉI sont pour le moins ambivalents : violents combats et accords tacites, selon les lieux et les moments. Ce qui est sûr est que l’ÉI jouit d’une grande attractivité, pour la qualité de son armement et ses ressources, tout en souffrant de sa nature non syrienne qui discrédite cette organisation terroriste auprès de groupes armés comme de la population. À mon avis, si la rébellion armée syrienne (dont le Front Nosra, vis-à-vis duquel je nourris quelques suspicions quant à l’engagement patriotique et aux aspirations émancipatrices) avait plus de moyens et les coudées franches, l’ÉI ne résisterait pas longtemps. Comme cela a été dit, c’est là toute la tactique du régime : diviser et affaiblir pour se maintenir. Mais se maintenir sur un amas de ruines, dont pâtit le peuple mais qui profite à certains, dans un climat délétère d’économie de guerre (avec tous les trafics possibles). La force de l’ÉI relève de son côté totalitaire : il est notoire que des officiers iraquiens démobilisés – d’anciens tortionnaires à la solde de Saddam Hussein – ont bien su roder une effrayante machine de mort : exécutions, terreur, surveillance, etc. C’est donc la force brutale (une soi-disant fatwâ a été récemment promulguée qui autorise le prélèvement d’organes sur les prisonniers « infidèles ») qui permet à l’ÉI de s’installer et de durer. Si certaines tribus étaient mieux armées, si la rébellion syrienne était plus forte, si les peshmergas pouvaient mieux défendre le Rojava (partie kurde de la Syrie), l’ÉI aurait un avenir certainement très limité. Mais cette organisation perdure aussi en raison de la frustration que causent les destructions du régime syrien et ce qui ressemble de plus en plus à un soutien occidental (même implicite) à Damas. Le rôle de la Turquie n’est aussi pas clair : malgré les dénigrements du gouvernement turc, il est évident que les échanges économiques de l’ÉI passent par la frontière turque, sous le regard complaisant des autorités qui voient dans le PKK kurde une plus grave menace à neutraliser. La montée de l’ÉI tient donc à la convergence des intérêts de deux ennemis, ce qui est paradoxal : le régime syrien qui a créé un monstre désormais incontrôlable, et le régime turc qui s’est enfermé dans un autisme par rapport aux aspirations kurdes.

Quelles sont les raisons de l’intervention militaire russe en Syrie ?

Elles sont claires : défendre un allié dans la confrontation globale contre les États-Unis et l’Europe, beaucoup plus que soutenir le régime syrien en tant que tel. À ce titre, je ne pense pas que la personne même du Président soit importante pour les Russes. Que ce soit Bachar al-Assad ou un autre, tant que les intérêts stratégiques de la Russie sont protégés, tel est l’essentiel. Vu le coût de l’intervention militaire, et en prenant en compte l’état fatigué de l’économie russe, qui pourrait dire que les Russes sont intervenus par enthousiasme ? S’ils avaient d’ailleurs vraiment voulu soutenir Damas, ils l’eussent fait depuis longtemps, comme les Iraniens ou le Hizbollah. La Russie est donc un allié redoutable, mais circonspect. La thèse qui prétend que le port de Tartous revêt une grande importance stratégique est peu convaincante, car les eaux n’y sont pas profondes, même s’il est toujours utile d’avoir une base en Méditerranée pour affirmer des ambitions régionales. Je suppose donc que le soutien au régime syrien n’est qu’une carte dans un jeu plus vaste, qui englobe l’Ukraine, par exemple. Un motif – maintes fois déclaré – de l’intervention russe est la lutte contre le terrorisme. Mais étant donné le préjugé occidental – en grande partie justifié – contre le régime syrien et l’autoritarisme de Poutine, beaucoup d’analystes sont restés sourds à cet argument et n’ont pas compris que l’opposition armée était loin exempte de méfaits. Ceci est documenté dès le début de la crise, à travers témoignages et documents disponibles sur la toile. Si l’Armée syrienne libre était au début composée d’officiers et de soldats déserteurs, qui avaient mis leur vie en danger pour protéger le peuple et servir la patrie, la situation a vite évolué avec la montée (probablement favorisée par le régime lui-même) de groupes armés moins scrupuleux de déontologie militaire, de protection des civils et de respect des conventions internationales sur le droit de la guerre. Outre les militaires du régime torturés et tués, beaucoup d’alaouites ont été visés per se, comme infidèles animalisés (« les chiens d’Assad »). De surcroît, nombre de groupes islamistes considèrent les minoritaires de l’islam (alaouites, druzes, ismaéliens, murchidites) comme des apostats, et les chrétiens comme des infidèles… Si la violence du régime est bien évidemment réelle, et à une échelle plus grande, cet aspect de la rébellion a pu facilement être qualifié de « terroriste », non seulement par le régime (pour qui tout opposant sunnite est un terroriste et tout opposant alaouite un traître) mais aussi par une partie de l’opinion internationale : essentiellement ceux qui se sont érigés en défenseurs des minorités, surtout chrétiennes. La violence de l’ÉI, dans un sens, a été l’alibi idéal pour intervenir, même si les frappes russes ne visent ses bastions que marginalement.

Quelle est la position des autres alliés de la Syrie (Iran, Hezbollah) ?

L’Iran n’a jamais caché son soutien au régime, même si Téhéran a appelé au début à trouver une solution politique (par des élections, etc., que le régime a très mollement tenté de mettre en œuvre). Mais l’enchaînement des événements, dramatiquement stimulé par l’accumulation des erreurs et des haines, n’a laissé d’autre choix que l’intervention militaire directe. Dans une zone volatile, la relation mutuelle d’intérêt entre Damas et Téhéran fait ainsi preuve d’une remarquable longévité, car les menaces sont perçues comme étant les mêmes. Le facteur confessionnel (chiites duodécimains en Iran et chiites alaouites en Syrie) ne semble pas déterminant, mais joue quand même un rôle difficile à nier dans le contexte régional de rivalité entre sunnisme et chiisme (c’est-à-dire entre l’Arabie saoudite et l’Iran). Parler d’un arc chiite est probablement une outrance, voire un fantasme sunnite, mais Téhéran et Damas s’entendent bien pour armer le Hizbollah libanais, pour des objectifs à la fois clairs et spécieux. Si les fameuses fermes libanaises de Chebaa sont encore sous occupation israélienne et justifient donc la résistance nationale, la récupération du plateau du Golan demeure une affaire syrienne (théoriquement non liée à l’armement du Hizbollah, tant que celui-ci prétend défendre un agenda uniquement libanais). Quant à la libération de la Palestine, outre le côté chimérique de l’entreprise, c’est souvent un moyen d’éluder les problèmes internes de société : répartition du pouvoir et distribution de la richesse. En ce sens, Israël reste le bouc émissaire idéal (même si le problème est réel de par la nature spoliatrice du sionisme).
Quoi qu’il en soit, pour le régime syrien, le Hizbollah a été et demeure un allié de poids : avant la crise de 2011, dans la surenchère nationaliste et anticolonialiste ; maintenant, pour sauver plus prosaïquement la partie utile du pays. Les raisons qui ont poussé ce parti libanais chiite à intervenir sont à la fois obvies et étranges (voir les réflexions d’un spécialiste de la question, Didier Leroy, École Royale Militaire de Belgique et ULB). Le Parti devait en effet pencher pour un mauvais choix ou pour un très mauvais. En protégeant le régime syrien, le soutien logistique est assuré, mais le prestige de la lutte antérieure contre Israël semble anéanti… On peut avancer que devant l’aggravation de l’aspect confessionnel de la crise syrienne (avec la montée de courants sunnites anathématisants), le Hizbollah a estimé que l’existence de la communauté chiite – sa base – était gravement menacée, et que cela primait sur la défense de la nature criminelle du régime syrien (qui n’est pas la seule partie à commettre des forfaits). La manière dont le Parti se tirera du bourbier syrien pourrait servir de modèle aux Russes, même si ceux-ci ont moins de scrupules que les militants libanais, motivés, disciplinés et non dépourvus d’une éthique guerrière certaine (quel que soit le jugement que l’on porte sur l’engagement en Syrie).

S’oriente-t-on vers une partition de la Syrie ?

Comment prétendre le contraire ? D’ailleurs, malgré l’existence d’une culture régionale ancienne, due à l’accumulation de vieilles strates civilisationnelles – que certains historiens (dès la fin du XIXe siècle) ont appelé entre autres arabité, syrianité, islamité arabe, etc., selon des optiques ethnique, linguistique, territoriale ou religieuse –, et en dépit des efforts du parti Baath (surtout à partir de la « rectification » de 1970) pour faire accroire aux Syriens qu’ils participaient tous d’une même identité, force est de constater que toutes ces tentatives historiographiques n’ont eu que peu d’effet. On ne peut construire une identité nationale à partir de mythes auxquels beaucoup ne croient pas. C’est ce que j’ai tenté de montrer dans ma thèse, publiée aux Éditions du CNRS sous le titre La construction nationale syrienne : légitimation de la nature communautaire du pouvoir par le discours historique. Quand la réelle nature du pouvoir heurte de plein fouet les constructions identitaires, ça ne prend pas. C’est peut-être même un effet pervers de la stratégie historiographique du régime et de sa démarche symbolique : à force de dire que les différences confessionnelles devaient être occultées au regard des points communs (la langue, la nationalité, etc.) rassemblant tous les Syriens, en en faisant des égaux (d’un point de vue surtout théorique s’entend), le côté criant du monopole du cœur du pouvoir – l’appareil sécuritaire – par des officiers majoritairement alaouites a décillé les yeux de la population, galvanisée par l’énergie émancipatrice (ou du moins qui se voulait telle) du Printemps arabe. La crise de 2011 a ainsi été la révolte des pauvres, de la majorité marginalisée. La révolte de Spartacus. Comment peut-on envisager un maintien des frontières avec un tel passif ? Quant aux Kurdes, ils ont souffert de la xénophobie de l’idéologie arabiste du Baath, qui a voulu les acculturer quand ils n’ont pas simplement été privés des droits civiques et opprimés (comme en Turquie, Iraq et Iran, d’ailleurs). Stigmatisation idéologique, exclusion socioéconomique et répression physique. Pour finir, la communauté alaouite s’est retrouvée elle-même prisonnière du régime, qui prétend (non sans quelque raison) la défendre ; si la transition ne se passe pas de manière raisonnable, c’est elle qui paiera la facture du sang. On peut donc en effet se demander si le maintien des frontières – qui ne sont pas sacrées – est possible, voire même souhaitable.

Publié le 29/12/2015


Stéphane Valter est maître de conférences en langue et civilisation arabes (habilité à diriger des recherches) à l’Université du Havre (Faculté des Affaires Internationales). Agrégé d’arabe et docteur en science politique de l’Institut d’Études Politiques de Paris, il a été secrétaire administratif et scientifique de l’Institut Français d’Etudes Arabes de Damas (aujourd’hui IFPO) entre 1992 et 1997.
Ses domaines de recherche portent sur le monde arabe contemporain (questions politiques et idéologiques), le discours historique (syrien) et la communauté politique nationale, la religion alaouite, l’islam contemporain en Occident, etc.
Dernier ouvrage : avec Jean-François Daguzan (dir.), Les forces armées arabes et moyen-orientales (après les Printemps arabes), Paris, ESKA, 2014.
Sous presse : Islamité et identité : la réplique d’un lettré alaouite aux investigations d’un journaliste syrien sur l’histoire de sa communauté. Traduction d’un manuscrit de la fin du XXe siècle, avec introduction et notes, Institut Français du Proche-Orient (IFPO, Beyrouth), collection IFPoche (bilingue).
Membre du comité éditorial de la revue Syria Studies (The Centre for Syrian Studies, University of St-Andrews, Scotland), et de la revue Maghreb Machrek.
Membre associé auprès des laboratoires CECID de l’Université Libre de Bruxelles, et CERMOM des Langues O (Paris).


 


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