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Entretien avec Samy Cohen : « Pour Netanyahou, il faut pouvoir dire : “j’ai vaincu le Hamas” - c’est une question de survie politique (…) mais le Hamas ne peut pas être éradiqué »

Par Ines Gil, Samy Cohen
Publié le 22/09/2025 • modifié le 22/09/2025 • Durée de lecture : 7 minutes

Samy Cohen

L’armée israélienne a entamé une offensive terrestre sur la ville de Gaza. Mais des observateurs affirment que la menace militaire du Hamas a été réduite à son strict minimum depuis l’année dernière. Cette opération a par ailleurs été critiquée par des défenseurs des droits humains au regard de la situation humanitaire à Gaza et par des familles d’otages pour les risques vis-à-vis de leurs proches encore détenus par le Hamas. Quels sont les objectifs de guerre affichés par le gouvernement ? Benyamin Netanyahou semble être entraîné dans une surenchère militaire sans objectifs précis

Je ne crois pas que les objectifs soient flous, en tout cas pas pour Benyamin Netanyahou. Son objectif fondamental est de pouvoir dire à son public, « j’ai vaincu le Hamas, j’ai peut-être commis des erreurs le 7 octobre, mais je vous rapporte une victoire qui est la sécurité totale au sud du pays ». Du point de vue israélien, s’il n’obtient pas cette victoire, cela signifierait qu’Israël a perdu la guerre et que les deux dernières années de violence avec des centaines de morts parmi les soldats, sans compter les nombreux civils palestiniens tués, alors même que les derniers otages n’ont pas été ramenés en Israël, n’ont servi à rien. Pour le Premier ministre, cela constituerait un double échec : l’échec du 7 octobre, dont beaucoup lui imputent la responsabilité, et l’échec de la guerre à Gaza.

Benyamin Netanyahou considère que pour sa survie politique, il doit aller jusqu’au bout, quitte à forcer la main à l’armée, qui considère que cette phase opérationnelle risque de causer la vie des otages. De toute évidence, la libération des otages n’est pas un objectif primordial pour le Premier ministre israélien, c’est secondaire et même accessoire pour lui. Tant qu’il n’aura pas poussé le combat contre le Hamas à son extrême, il considère que l’armée israélienne ne doit pas s’arrêter.

Néanmoins, du point de vue de nombreux réservistes israéliens, les objectifs à Gaza ne sont actuellement pas clairs. Ils considèrent que sur le plan militaire, Israël ne peut pas obtenir plus de résultats contre le Hamas, et que la vie des soldats et des otages sera sacrifiée en vain.

Aller jusqu’au bout du Hamas certes, mais qu’est-ce que cela signifie en Israël ? Depuis l’année dernière, le groupe palestinien serait réduit à une menace minime. Il recrute parmi une population sans avenir, mais ses moyens militaires semblent limités aujourd’hui

Dans le contexte actuel de guerre asymétrique, le Hamas peut menacer l’armée israélienne et les civils du sud d’Israël même avec des moyens limités. Le Hamas a perdu beaucoup de combattants, mais il tire encore des missiles Qassam de temps en temps. Il existe donc des poches de résistance, et Israël ne peut pas vivre avec cela.

La guerre asymétrique entre l’armée israélienne et le Hamas implique qu’un très petit nombre de combattants du Hamas peut provoquer d’importants problèmes à la puissante armée israélienne. Des combattants embusqués parviennent à lancer des attaques contre des soldats israéliens à Gaza, puis se cachent dans les tunnels. Le Hamas est affaibli, mais il a encore une capacité de nuisance minimale qu’Israël ne peut pas supporter.

Concernant l’avenir politique de Gaza, plusieurs scénarios sont régulièrement évoqués : l’administration du territoire par l’Autorité palestinienne (AP), l’administration par une coalition arabe (Égypte, Émirats, Jordanie…), la réoccupation militaire israélienne à long terme, et même le retour des colons notamment au nord de Gaza

Sur les scénarios pour l’avenir politique de Gaza, c’est encore très flou. La possibilité que l’AP se réinstalle à Gaza et gère ce territoire est refusée par B. Netanyahou. Si l’AP ne revient pas à Gaza, les options qui restent sont peu réalistes.

Certains parlent d’une force multinationale arabe pour gérer le territoire, mais encore faut-il qu’elle accepte de prendre les risques d’une telle présence, du fait que le Hamas est impossible à éradiquer. Il va continuer à survivre d’une manière ou d’une autre, il n’a pas déposé les armes et pourra reprendre ses attaques avec le temps.

L’évolution de la situation laisse penser que le gouvernement israélien privilégiera une présence militaire prolongée à Gaza. Tant que le Hamas n’a pas déposé les armes, Israël considère qu’il faut maintenir une force à Gaza pour créer un sentiment d’insécurité pour les combattants palestiniens.

La recolonisation de la bande de Gaza est grandement souhaitée par les sionistes religieux, et notamment les ministres d’extrême droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir. Pour rappel, il y avait des colonies jusqu’en 2005, date du désengagement unilatéral de Gaza décidé par l’ancien Premier ministre Ariel Sharon. Je doute qu’une recolonisation ait lieu, car cela entraînerait de facto une annexion du territoire à Israël pour pouvoir installer une population juive. Que se passerait-il alors pour les deux millions de Palestiniens qui vivent sur ce territoire ?

Selon moi, sur cette séquence, Netanyahou navigue à vue, il n’a probablement pas d’objectif politique clair en tête. Il s’adaptera probablement en fonction des résultats militaires de l’opération qui vient d’être lancée à Gaza. Le Hamas détient aussi les clés de l’avenir. Tant qu’il n’arrête pas de se battre, il crée une situation difficile, d’incertitude et de menace pour la population civile israélienne. Un autre acteur clé est bien entendu l’extrême droite israélienne, qui fait pression sur le Premier ministre israélien pour continuer la guerre et recoloniser le territoire.

Concernant surtout la partie nord de Gaza : les discours des extrêmes droites en Israël banalisent de plus en plus l’idée de construire des complexes immobiliers dans ce territoire et chasser la population soit vers le sud, soit de la bande de Gaza vers un autre pays

Chasser deux millions de Palestiniens, vider Gaza de sa population, est un grand fantasme de l’extrême droite israélienne.
Depuis que Donald Trump est revenu au pouvoir aux Etats-Unis et qu’il a lancé l’idée de faire une « riviera » en expulsant les Gazaouis, il a influencé B. Netanyahou, séduit par l’idée. Mais cela reste purement fantasmatique.
D’ailleurs, les Gazaouis n’accepteront jamais de quitter la bande de Gaza et il ne sera pas possible de les déloger de force.

Concernant les réservistes, vous avez parlé de critiques vis-à-vis de l’offensive terrestre, y a-t-il une fatigue ?

Oui. Deux ans, c’est la plus longue guerre qu’Israël ait jamais conduite. Normalement, la doctrine militaire israélienne consiste à s’engager dans des guerres très courtes, portées sur le territoire ennemi, car les moyens israéliens ne sont pas très importants et le territoire israélien est exigu. Mais la guerre actuelle est interminable. Cela entraîne une fatigue chez les soldats réservistes, mais aussi dans l’armée régulière. De nombreux combattants affirment de plus en plus que la situation actuelle n’est pas tenable. Ces soldats ont perdu des camarades et réalisent aussi qu’ils ont tué un nombre considérable de civils palestiniens. Un des symptômes de cette usure est le taux élevé de suicides chez les soldats qui ont servi à Gaza.
Quand ils sont appelés, certains réservistes trouvent des excuses pour décliner. Ceux-ci restent minoritaires, ils constituent environ 10 à 15% du total des réservistes. Mais c’est un signe, ce genre de comportements pourrait se répandre.

Concernant l’opposition israélienne, les manifestations semblent se renforcer. Elles se concentrent presque exclusivement sur les otages. Mais, aujourd’hui, des actions visent à mettre à jour la souffrance des civils palestiniens à Gaza. On se souvient aussi de cette déclaration de Yaïr Golan (chef du parti de gauche HaDemokratim), qui a affirmé que le gouvernement israélien a pour “hobby de tuer des enfants” à Gaza. L’opposition politique a-t-elle un message clair vis-à-vis de la guerre ? Est-elle en train de muter ?

L’opposition a mis du temps pour commencer à s’exprimer. Les grandes figures de l’opposition, comme Yaïr Lapid ou Benny Gantz, s’accordent sur un seul sujet : le retour des otages et éventuellement un cessez-le-feu avec le Hamas. Ils ont fait profil bas depuis deux ans pour une raison : ils ont craint de perdre le soutien de leurs électeurs. Ils n’ont presque pas critiqué Netanyahou sur la conduite de la guerre et encore moins l’armée, qui est sacrée en Israël malgré l’échec sécuritaire du 7 octobre.

Néanmoins, depuis quelques semaines, la gauche commence à se réveiller. Yaïr Golan a été un des premiers à monter au créneau en dénonçant les victimes civiles à Gaza. De même, Ehud Olmert, qui s’était abstenu pendant longtemps de critiquer l’armée, a affirmé qu’il y a des crimes de guerre dans la bande de Gaza.

Concernant la société civile israélienne, un nombre croissant de manifestants brandissent dans les rues des pancartes d’enfants palestiniens tués, mais cela reste au total relativement marginal.

On voit aujourd’hui un changement à l’international avec la question du génocide qui prend de l’ampleur avec le dernier rapport de l’ONU concluant à l’existence d’un génocide à Gaza, mais aussi les annonces européennes récentes sur la possiblité de remise en cause du partenariat économique avec Israël, et enfin sur la reconnaissance de l’Etat de Palestine par plusieurs pays. Comment cela est perçu en Israël ?

Concernant la reconnaissance de l’Etat palestinien, elle a été rejetée par les grands partis d’opposition, et notamment Yaïr Lapid, qui a critiqué la position d’Emmanuel Macron. Du point de vue de la majorité des Israéliens, ce n’est pas le moment de parler de ce sujet. Israël n’est pas prêt à négocier avec les Palestiniens dans le contexte de l’après-7 octobre.

Il y a certes des pressions de l’UE. Mais les Israéliens font le dos rond. Dans son dernier discours, Benyamin Netanyahou a comparé Israël à Sparte, affirmant que la pression économique européenne, si elle se concrétise, est due à la population musulmane importante qui fait pression sur les gouvernements européens. Donc, face à cette situation, Israël doit se replier sur lui-même et être indifférent aux pressions économiques extérieures, vivre en autarcie et développer les technologies dans la défense. Ce genre de discours impressionne les Israéliens, cela les rassure.

Concernant le débat sur le génocide, cela n’a absolument aucun impact en Israël. Le terme de génocide pour évoquer la situation à Gaza commence à être évoqué par quelques universitaires et des ONG des droits humains. Mais la majorité de la population israélienne est totalement indifférente au sort des civils palestiniens à Gaza. Le discours sur le génocide ne l’atteint pas. Ils écoutent la télévision (qui évoque très rarement le sort des civils palestinien), mais aussi ce que dit le chef d’état-major de l’armée israélienne. Eyal Zamir a fait un discours il y a quelques jours affirmant que l’armée allait entrer à Gaza et que « Tsahal respecte le droit international » (ce qui est contestable). Ce discours rassure l’opinion publique, car l’armée est sacrée, elle ne peut pas mentir. La confiance envers l’armée n’a pas été entamée en Israël malgré le 7 octobre.

Publié le 22/09/2025


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Samy Cohen est politiste, directeur de recherche émérite au CERI (Centre de recherches internationales de Sciences Po) et auteur notamment de “Israël et ses colombes. Enquête sur le camp de la paix”, Gallimard, 2016.


 


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