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Entretien avec Pierre-Marie Blanc - Bosra antique

Par Margot Lefèvre, Pierre-Marie Blanc
Publié le 04/03/2021 • modifié le 04/03/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

Pierre-Marie Blanc

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ? Quels sont vos principaux objectifs en tant que chef de la mission archéologique en Syrie du Sud et dans le Hauran jordanien ?

Je suis archéologue depuis toujours ! Mes premières « fouilles » remontent à mon année de CM1 lorsque j’avais apporté à mon institutrice deux crânes humains trouvés sur les déblais d’un chantier de construction à Tours. Vers l’âge de mes seize ans, j’ai effectué de petits travaux de dégagement les mercredis après-midi sur un chantier proche situé à Marmoutier, organisé par un professeur d’archéologie de l’Université François Rabelais, Charles Lelong. J’ai retrouvé ce professeur après mon baccalauréat série A3 quand je suis venu y poursuivre un cursus d’art et d’archéologie, un D.E.U.G. de deux ans. Je suis ensuite allé à Paris afin de poursuivre en licence à l’Université Panthéon-Sorbonne sous la direction de Léon Pressouyre, médiéviste également. Pendant mes études tourangelles, j’avais intégré le Laboratoire d’Archéologie Urbaine de Tours, une structure associative autour d’un chercheur du CNRS, Henri Galinié. Mon attrait pour la photographie m’a permis de m’occuper du laboratoire, des développements et des tirages y compris pour les prises de vues des chantiers, en manipulant une chambre 6x9 à décentrement. J’y ai fréquenté l’ensemble des spécialistes présents qui m’ont alors initié à la céramologie, à l’anthropologie physique, à l’étude de la faune, des petits objets… J’ai surtout pu participer entre 1981 et 1984, aux campagnes de fouilles archéologiques se déroulant parfois sur six mois, qui examinaient différents quartiers de la ville de Tours. Là, au contact de Bernard Randoin, j’ai appris la méthode stratigraphique et l’analyse du terrain selon les principes établis par E. C. Harris, un Anglais qui a théorisé ces méthodologies. Ce furent de belles années de travail mais aussi d’amitiés.

En 1982, réagissant à un concours raté, je suis parti un mois en Syrie, sur la proposition d’un professeur d’archéologie romaine, Jean-Marie Dentzer. Cela a constitué un baptême du feu, car je n’étais jusque-là jamais sorti de nos frontières et il m’a été proposé d’y aller en voiture ! Je passe sur les épisodes tragi-comiques du périple, mais au bout d’une semaine, j’étais à pied d’œuvre en Syrie, à Bosra pour être précis. Un contact qui allait s’avérer être une véritable attraction magnétique pour la suite de ma carrière. Outre la découverte d’une langue et d’une civilisation dont j’ignorais à peu près tout, j’y ai rencontré des gens simples et sympathiques et qui comptent encore aujourd’hui parmi mes amis… malgré ce qu’ils subissent depuis plus de 10 ans.

Ensuite c’est un enchaînement, un mariage, un poste au CNRS comme documentaliste en 1984 et de nombreuses missions de terrain, près d’une cinquantaine entre 1985 et 2010, sur les sites emblématiques de Saint Syméon en Syrie du Nord (avec Jean-Pierre Sodini et Jean-Luc Biscop) et de Bosra au sud avec quelques incartades dans la Montagne Druze. J’ai effectué deux longs séjours en Syrie de 1996 à 1999 puis de 2006 à 2010. La première fois en tant que secrétaire général de l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (IFAPO) attaché culturel auprès de l’Ambassade de France, puis ensuite comme « chercheur » à l’institut devenu Ifpo, axé sur la Syrie du Sud et la Syrie du Nord pour laquelle j’ai participé en tant qu’expert au classement des villes de Syrie du Nord et le site de Saint Syméon au Patrimoine Mondial de l’Unesco (2011).

Le programme de recherches scientifiques porté par mon équipe du CNRS s’appuie sur une mission archéologique rattachée au Ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, puisque nous ne travaillons pas en France. Les axes de recherches concernent l’urbanisme de la ville de Bosra et de son territoire aux époques dites « classiques », hellénistique et romaine. Mais aussi l’étude des terroirs et leur mise en valeur dans différentes zones de la Syrie du Sud, comme le Jebel el-Arab (ou Jebel Druze). Sous différents aspects de leur culture matérielle : numismatique, répertoire de vaisselle en céramique, verre, sculpture, ressources naturelles eau, faune, flore… Le travail d’équipe, sur le terrain, en collaboration avec les services des Antiquités et des Musées de Damas comportait également un important volet de formation pour les étudiants comme pour les jeunes collègues qui en éprouvaient le besoin. Le fait que je parle arabe est un facteur important dans ces relations bilatérales.

En raison de la guerre syrienne, j’ai dû réorienter le travail de terrain vers la Jordanie du Nord, qui appartient, à ces périodes, au même ensemble culturel. Il peut donc y avoir une grande continuité et complémentarité dans nos recherches en attendant de pouvoir les poursuivre en Syrie même.

Pouvez-vous expliquer ce que nous savons de Bosra avant son annexion en 106 ?

Pour l’instant, nous pouvons remonter jusqu’au début du VIe millénaire pour voir les témoignages par des outils en silex d’une présence humaine, mais c’est surtout à l’Âge du Bronze moyen que se développe un « tell », ville édifiée sur une butte artificielle de près de 20 ha et entourée de puissants remparts en appareil cyclopéen à proximité d’une source pérenne qui explique le développement initial du site.

Les périodes suivantes de l’Âge du fer et de la période hellénistique sont très mal connues, seulement par quelques artefacts en céramique, voire de tous petits tronçons de murs. La majorité de ces vestiges a été détruite par les constructions postérieures surtout protobyzantines et musulmanes mais bien aidés par de nombreux tremblements de terre ayant secoué la région au fil des siècles.

Quelle est l’importance de Bosra dans le royaume nabatéen ?

Assez importante et sous-évaluée à mon avis. Pétra est au centre d’un royaume de près de 1000 km d’étendue du nord au sud, de l’antique Hégra (Madaïn Saleh en Arabie saoudite) à Bosra qui pourrait alors faire figure de « capitale » nord du royaume. Le dernier roi, Rabbel II, qui règne entre 70 et 106/7 y installe un grand sanctuaire dynastique dans la partie Est de la ville et que nous avons partiellement mis au jour entre 1985 et 2009, 4 m sous la surface actuelle ! Des inscriptions parlent de « Dusarès dieu de notre roi qui est à Bosra ».

Quelle est son intégration économique dans le royaume ?

Importante également, en effet, les Nabatéens sont un peuple de commerçants assurant le transport par caravanes de biens à très « haute valeur ajoutée » comme des épices qui transitent par la péninsule Arabique et arrivent aux ports de Méditerranée. L’environnement est également propice aux cultures céréalières car les terres argileuses issues de la décomposition du basalte sont très fertiles, associées à une pluviométrie satisfaisante (nous sommes à la limite des 200 mm de pluie/an).

Qui sont les habitants de Bosra ?

Pour les périodes hautes, on les connait mal, mais il s’agit de tribus locales anciennes païennes et juives, à l’époque nabatéenne, il y a sans doute un apports de populations venant du sud (Arabie/Yémen ?) et puis un très grand brassage à partir de la période romaine. On note même l’arrivée d’une femme de la région de Rouen, peut-être avec la présence de l’armée et des civils qui l’accompagnaient. Ces apports nous sont connus par l’onomastique (la formation des noms de personnes) étudiés par des historiens épigraphistes comme Maurice Sartre et Annie Sartre-Fauriat, essentiellement à partir des inscriptions gravées sur les pierres tombales. Ce qui ne nous donne accès qu’à une toute petite partie de ces populations…

Que sait-on des dieux et des déesses vénérés à Bosra ?

De nombreuses attestations existent, depuis le dieu principal Dushara/Dusarès, déjà évoqué, mais aussi des divinités féminines, mais peu de sanctuaires peuvent leur être attribués, puis le panthéon romain s’y superpose commodément par analogie, on connaît un temple à Rome et Auguste…

Zeus sous la forme de Jupiter Ammon, par exemple, est le dieu honoré par la 3e légion stationnée à Bosra. Tychè est la déesse protectrice de la ville, parfois associée à Athéna qui est la forme gréco romaine de la grande déesse arabe Allât. Un phénomène intéressant est de noter la permanence de certains cultes nabatéens en plein 3eme siècle par exemple, effigies reprises sur des monnaies officielles ou instauration de jeux à la grecque, concours sportifs prenant place dans le cirque ou l’amphithéâtre nommés en l’honneur du dieu nabatéen : « Actia Dousaria ».

Il devait exister une synagogue, et églises et mosquées sont bien attestées.

Pouvez-vous nous parler de Bosra après son intégration à l’Empire romain en 106 après J.-C ? Connaît-elle des changements particuliers ?

Je pense qu’il y a peu de changements au début, car l’annexion s’est réalisée sans combats à la mort du dernier souverain nabatéen Rabbel. Mais la ville devenant la capitale de la nouvelle province romaine d’Arabie (ce qui renforce bien l’idée que la ville avait déjà un rôle et une place éminents au moins à la fin du 1er siècle de notre ère), elle se couvre rapidement d’une parure monumentale typique de la civilisation romaine dès le milieu de ce siècle. Si on excepte l’installation d’un camp romain de la 3eme légion cyrénaïque immédiatement au nord de la ville dans les années 116-120. Et elle se situe au cœur d’un réseau de voies rénovées sous Trajan, itinéraires balisés par des bornes miliaires dont la numérotation commence à Bosra…

Quels sont les différents monuments édifiés à Bosra datant de la période nabatéenne et de la domination romaine ?

Pour la période nabatéenne, on ne connait que peu de monuments ayant survécus, la Porte Nabatéenne en est un bon exemple (mais nous préférons la renommer « Arc nabatéen », car ce monument tient plus de l’arc de triomphe que d’une porte de ville) et permettait l’accès vers le grand sanctuaire de l’Est, abritant les bétyles vénérés et certainement le dieu tutélaire des nabatéens : Dushara/Dusarès. Lors de l’annexion, il lui sera rapidement associé un Temple à Roma et Auguste, puis des établissements de bains, d’un nymphée et donc également d’un aqueduc apportant l’eau de la montagne, un théâtre (l’un des mieux conservés du monde romain), une basilique civile, un marché (macellum), monuments desservis par un réseau de rues rapidement munies de portiques, un forum associé à un cryptoportique de plus de 100 m de long, un cirque (ou hippodrome) et un amphithéâtre complètent la panoplie des édifices de spectacle et bien sûr des nécropoles en périphérie. Il faut y ajouter, la réfection et l’agrandissement du rempart de la ville qui enserre les quartiers d’habitation et bien sûr l’entretien des réservoirs à ciel ouvert qui garantissent l’approvisionnement en eau pour les animaux et les cultures. Et tous ceux qui nous sont encore inconnus !

Publié le 04/03/2021


Après avoir obtenu une double-licence en histoire et en science politique, Margot Lefèvre a effectué un Master 1 en géopolitique et en relations internationales à l’ICP. Dans le cadre de ses travaux de recherche, elle s’intéresse à la région du Moyen-Orient et plus particulièrement au Golfe à travers un premier mémoire sur le conflit yéménite, puis un second sur l’espace maritime du Golfe et ses enjeux. Elle s’est également rendue à Beyrouth afin d’effectuer un semestre à l’Université Saint-Joseph au sein du Master d’histoire et de relations internationales.


Pierre-Marie Blanc est chercheur au CNRS, responsable de l’équipe APOHR (Archéologie du Proche-Orient hellénistique et romain) depuis 2010. Il est directeur de la Mission archéologique française en Syrie du Sud et dans le Hauran jordanien depuis 2013.


 


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