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Entretien avec Pierre-Jean Luizard - Que reste-t-il de l’Irak ?
Article publié le 19/03/2013

Propos recueillis par Allan Kaval

Pierre-Jean Luizard est directeur de recherche au CNRS. Il a séjourné plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particulièrement au Qatar, en Syrie, en Irak et en Egypte. Historien de l’islam contemporain dans ces pays, il s’est particulièrement intéressé à l’histoire du clergé chiite en Irak. Il est aujourd’hui affecté au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) à Paris.

Il y a dix ans, les troupes de la coalition internationale menée par les Etats-Unis envahissaient l’Irak et mettaient fin au régime dictatorial de Saddam Hussein. Depuis, le pays n’est pas sorti de l’instabilité. Au printemps 2013, les violences internes se poursuivent, le clientélisme, le népotisme, la corruption règnent à tous les niveaux alors que les tensions montent entre les trois principales communautés du pays. Les Kurdes, qui contrôlent les zones où ils sont majoritaires et y jouissent d’une prospérité durable, semblent déterminés à prendre leur indépendance tandis que les Arabes sunnites marginalisés depuis 2003 manifestent leur colère à l’encontre du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki. Perméable à toutes les crises régionales, l’Irak voit déborder sur son territoire les conséquences de la crise syrienne pendant que l’Iran et la Turquie semblent y mener une lutte d’influence par acteurs communautaires interposés. L’Etat irakien, dépourvu de cohérence et d’autorité, traversé par ces mêmes clivages, ne peut s’imposer comme un acteur neutre. Pour Les Clés du Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard revient sur les vices originels de l’Etat en Irak et sur son incapacité à surmonter la crise actuelle.

Dix ans après la chute du régime de Saddam Hussein, l’Etat irakien paraît plus défaillant que jamais. Que peut nous faire comprendre l’histoire sur la nature du fait étatique en Irak ?

Chronologiquement, on peut distinguer deux Etats irakiens : celui de 1920 et celui qu’organise la constitution irakienne de 2005. Les deux présentent cependant des similitudes marquantes qui désignent certaines permanences touchant à la place de l’Etat dans l’histoire du pays. Le rôle fondateur joué dans un cas comme dans l’autre par une intervention étrangère doit ainsi être relevé. Le premier Etat irakien est en effet une création coloniale, il date du mandat britannique sur la Mésopotamie qui a été établi à l’issue de la Première Guerre mondiale et dans le cadre du démembrement de l’Empire ottoman. Son territoire correspond aux vilayets de Bassora et de Bagdad auxquels a été adjoint plus tard le vilayet de Mossoul. Les puissances d’occupation se sont d’ailleurs évertuées dans un cas comme dans l’autre à mettre en avant le bien fondé de leur présence : la mission « civilisatrice » au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en 1920 ; la « démocratisation » du Moyen-Orient en 2003. En 2003, l’administration américaine s’est trouvée prise de cours dès les premières semaines de l’intervention, ses stratèges n’ayant pas prévu que l’effondrement du régime de Saddam Hussein se traduirait par l’effondrement généralisé de l’Etat lui-même. Les ministères étaient pillés, les militaires rentraient chez eux avec leur armement et dans ce chaos, aucun interlocuteur légitime n’émergeait. Les Américains ont donc dû fonder un nouvel Etat sous peine de voir le chaos se généraliser.

Dans l’histoire de l’Irak, les institutions étatiques sont donc des apports extérieurs liés à des périodes d’occupation. Quelle influence ont-elle exercé sur la société irakienne et sur les clivages communautaires qui la parcourent ?

Une force occupante doit toujours trouver des relais au sein du pays qu’elle occupe. Dans le cas de l’Irak, ces relais sont identifiés par les appartenances confessionnelles ou ethniques. Dans un cas comme dans l’autre, les institutions étatiques n’ont jamais permis de dépasser des clivages communautaires qu’elles ont au contraire contribué à renforcer. Succédant à l’Empire ottoman dans la région, l’Empire britanniques s’est reposé comme la Sublime Porte sur les élites civiles et militaires sunnites, le pouvoir du personnel religieux, des cheikhs des confréries soufies et des grands propriétaires terriens. Conservant le statut dont ils bénéficiaient sous l’Empire, les sunnites, historiquement présents dans la bureaucratie et dans la direction de l’armée ottomane, ont conservé leur place dominante jusqu’en 2003. Par ailleurs, en arrivant en Irak, les autorités britanniques ont imposé un modèle institutionnel, l’Etat-nation, et une idéologie, le nationalisme arabe, alors même que cette notion était tout à fait étrangère à la société irakienne d’alors.

Le nationalisme arabe excluait les Kurdes, mais également les chiites, les sunnites prenant l’arabisme et le nationalisme irakien à leur compte du fait du statut hérité de l’Empire ottoman. Ainsi, seuls les sunnites qui disposaient de la nationalité ottomane se sont vus attribuer automatiquement la nationalité irakienne après la fondation de l’Etat tandis que les chiites devaient en faire la demande et prouver leur « irakité ». La défiance des chiites vis-à-vis du pouvoir a par ailleurs des racines historiques profondes. Sous l’Empire, ne reconnaissant pas de légitimité du sultan-calife, ils jouissaient d’une autonomie de fait dans les campagnes où ils étaient majoritaires, l’armée ottomane se livrant seulement à des incursions qui, quoique meurtrières, demeuraient ponctuelles. L’ordre était assuré par des milices tribales qui ne se referaient qu’à leurs cheikhs, ainsi qu’aux ayatollahs des villes saintes chiites. Les chiites ne payaient par ailleurs pas leurs impôts à l’Etat ottoman, leurs contributions allant directement à leurs grands ayatollahs qui incarnaient une autorité parallèle à celle de la Porte. La conscience communautaire des chiites n’a cessé de s’affermir en opposition à un Etat perçu comme confessionnel, du sultan ottoman, porte drapeau du sunnisme, à Saddam Hussein.

Ce lien entre construction des institutions sous la houlette étrangère et renforcement des clivages communautaires se retrouve-t-il depuis 2003 ?

Les autorités américaines ne peuvent compter sur la communauté sunnite après la chute d’un régime, auquel nombre de ses membres se sont trouvés étroitement associés. Elles se tournent donc vers les « exclus » de l’Etat irakien, les communautés chiite et kurde qui forment à elles deux la majorité de la population du pays et qui disposaient déjà, à travers leurs partis d’opposition et leurs milices, d’institutions structurées. Il est cependant plus facile pour une puissance d’occupation de s’imposer à travers une minorité, ce qui était le cas des élites arabes sunnites, plutôt qu’à travers des communautés qui se savent majoritaires et avec qui le rapport de force n’est pas le même. Le deuxième Etat irakien est donc régi de facto de manière communautariste. Bien que ce ne soit pas expressément prévu par la Constitution, toutes les responsabilités sont divisées en trois. On trouve ainsi un Président kurde et deux vice-président arabes, l’un sunnite et l’autre chiite, et il en va de même pour tous les postes importants. Bien que les identités ethniques arabe et kurde soient inscrites dans la loi fondamentale, il n’y a pas de quota à la libanaise. Il n’empêche qu’au moment des élections, les Kurdes votent pour les Kurdes, les sunnites quand ils ne boycottent pas le scrutin votent pour ceux qui prétendent les représenter, tandis que les Chiites votent pour les différentes formations politiques chiites.

De manière générale, il est très facile d’entrer dans le communautarisme et très difficile d’en sortir. Le caractère pervers des institutions mises en place par les autorités d’occupation américaines est lié à une volonté d’inclure tout le monde dans un système où personne ne peut s’entendre du fait de la concurrence communautaire qu’il suscite. Tous les acteurs politiques irakiens sont intégrés dans un jeu voué à l’échec, mais que personne ne viendra remettre en cause puisqu’il permet à chaque responsable politique d’utiliser les institutions pour se constituer son propre réseau de clientèles avec ses milices et ses intérêts financiers. A titre d’exemple, les partisans du chef religieux chiite Moqtada al-Sadr sont partis en guerre contre Nouri al-Maliki, le Premier ministre actuel, également chiite et à la tête du parti Dawa, en lui reprochant des dérives dictatoriales, mais dès que ce dernier a brandi la menace de nouvelles élections législatives, ils ont considérablement modéré leurs discours de peur de perdre leurs sièges à l’Assemblée nationale. On ne sortira pas facilement de ce système népotiste et clientéliste que la constitution et le fédéralisme encouragent largement. Le système actuel ne peut pas être réformé dans la mesure où ceux qui en sont partie prenante ont tout intérêt à ce qu’il se reproduise.

Cet état de fait rend l’Irak, appareil d’Etat compris, très perméable à tous les conflits ethniques et confessionnels de la région et notamment à la guerre civile syrienne où le facteur confessionnel joue un rôle croissant. On voit aujourd’hui certains parlementaires ou des ministres irakiens chiites envoyer des miliciens pour faire le coup de feu contre l’Armée syrienne libre aux côtés de Bachar el-Assad, des membres de l’Armée du Mahdi pour l’essentiel, tandis que certains ministres sunnites soutiennent officiellement les Frères musulmans syriens, principale composante de l’opposition. Par ailleurs, les différents clans au pouvoir à Téhéran s’opposent par groupes politiques chiites interposés en Irak.

Quelles sont les conséquences de cet éclatement politico-communautaire sur le territoire même de l’Irak ?

L’Irak a toujours été socialement fragmenté, même si deux grands ensembles se dégagent : l’Irak arabe et le Kurdistan. « Les Arabes ont les plaines et les Kurdes les montagnes » dit un proverbe irakien. L’Irak arabe a une originalité propre, marquée par la prégnance des valeurs bédouines et tribales et par le face-à-face entre chiites, majoritaires, et sunnites. La période actuelle est à une territorialisation plus poussée des appartenances communautaires et notamment des appartenances confessionnelles. Aujourd’hui, les dynamiques de territorialisation se jouent à l’échelle du quartier ou de la rue. Les murs qui séparent à Bagdad des quartiers devenus confessionnels sont l’illustration la plus forte de cette réalité. Alors que la capitale irakienne était pour moitié sunnite en 2003, elle est dix ans après une ville très majoritairement chiite. Plus à l’est, les zones mixtes où sunnites, chiites et kurdes cohabitent, se trouvent en permanence sous tension. L’exemple de l’autonomie kurde a par ailleurs fait des émules auprès des élites politiques de Bassora qui ont un moment caressé le rêve de se constituer en émirat chiite pétrolier indépendant et de se débarrasser ainsi des zones moins riches du Moyen-Euphrate. Autre point de tension : l’ancien « triangle de la mort » qui désigne une zone majoritairement sunnite d’une vingtaine de kilomètres de profondeur séparant Bagdad du pays chiite et dont les habitants ont été et sont toujours expulsés par des milices chiites.

Cette logique rappelle ce qui c’est passé au Liban au moment de la guerre civile et rend difficile une solution politique. L’Irak restera une zone de conflits et d’instabilité, d’autant plus que les aspirations soulevées par les Printemps arabes se traduisent, à l’échelle de la région, par une nouvelle donne politique où les tensions communautaires sont exacerbées. A tout moment, la crise syrienne est en effet susceptible de déborder en Irak.

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