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Entretien avec Nadine Picaudou - A propos de « Visages du politique au Proche-Orient » (1/2)

Par Claire Pilidjian, Nadine Picaudou
Publié le 05/03/2019 • modifié le 05/03/2019 • Durée de lecture : 7 minutes

A man sits by a Beirut mural on April 9, 2008 painted by a group of Lebanese youths who are undertaking a campaign to create graffiti murals on walls around the city commeorating the April 13, 1975 anniversary of the country’s 16-year civil war.

RAMZI HAIDAR / AFP

Pourquoi le Liban, généralement considéré comme « l’exception » du Proche-Orient, est-il au contraire un miroir des dynamiques politiques de cette région ?

Le thème de l’exception libanaise fait en effet partie de la mythologie nationale du pays comme des représentations communes qui lui sont attachées, que l’on songe au pluralisme communautaire de sa population, aux particularités d’un système politique dans lequel la représentation communautaire confessionnelle est inscrite dans le système politique, de son ouverture traditionnelle sur l’Europe, de la faiblesse de son Etat, et au fait qu’il a longtemps fait figure de havre de paix, de liberté et de prospérité dans une région en proie aux guerres et dictatures.

Mais c’est aussi le pays qui le premier a plongé dans une longue guerre civile (1975-1990) qui a révélé l’inachèvement et la précarité de la formation nationale libanaise, une guerre civile qui au demeurant peut être lue comme faisant partie intégrante du processus de construction de la nation et de l’Etat. Les leçons de l’expérience libanaise font apparaître aujourd’hui ce pays comme le miroir politique grossissant de la région, qu’il s’agisse de la violence qui a présidé à la naissance même de l’Etat, de l’absence de consensus national sur l’origine, de la dépendance du processus de formation de l’Etat à l’égard de l’intervention étrangère, de la porosité du pays à l’égard des conflits régionaux - et singulièrement ici à la question palestinienne -, de la force du syndrome communautaire ou de l’omniprésence de la relation politique de clientèle.

Quelles dynamiques ont permis la formation de l’Etat syrien. Comment peuvent-elles expliquer la guerre civile dans laquelle ce pays est aujourd’hui plongé ?

La Syrie actuelle, comme l’ensemble des pays du Proche-Orient, est sortie on le sait du découpage des anciens territoires ottomans effectué sous l’égide des Franco-Britanniques au sortir de la Première Guerre mondiale. Après avoir obtenu, en avril 1920, mandat sur la Syrie, le gouvernement français s’est hâté de partager la Syrie géo-historique en cinq entités distinctes découpées en fonction de clivages géographiques (Etat de Damas/ Etat d’Alep) ou confessionnels (Grand Liban, Territoire autonome des Alaouites et Djebel druze). Convaincue que le nationalisme arabe, volontiers confondu avec l’islam sunnite, était l’ennemi juré de ses intérêts en Orient, la France choisit de s’appuyer au Liban sur les minorités chrétiennes, assimilées à des nationalités opprimées, et en Syrie sur des minorités musulmanes traditionnellement marginalisées que sont les alaouites et les druzes, issus du chiisme ismaélien.

Dans un pays tout juste émergé de la tutelle coloniale au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la création en 1948 de l’Etat d’Israël et l’onde de choc de la défaite de Palestine bouleversent la donne. Elle jette un discrédit radical sur les systèmes parlementaires et libéraux hérités des mandats et sur une vieille oligarchie politique au pouvoir qui n’a pas su éviter le désastre de Palestine. 1948 ouvre ainsi la voie à des régimes prétoriens dans un contexte de forte tension anti-impérialiste qui marquera les années 1950 à 1970. La Syrie connaît trois coups d’état militaires au cours de la seule année 1949. Une deuxième vague de coups d’état intervient dans le contexte de la guerre froide qui va surdéterminer la polarisation israélo-arabe. Pour les nouvelles élites militaires du Proche-Orient, le refus d’Israël et les promesses de libération et d’unité arabe constituent un outil de mobilisation et l’instrument le plus sûr de la cohésion nationale. Dès lors, trois traits principaux marquent la formation de l’Etat syrien : le prétorianisme d’une armée jeune de recrutement populaire et rural, la domination d’un parti nationaliste arabe et socialisant, le baas, qui constituera un temps un instrument de renouvellement des élites, d’intégration nationale et de développement économique.

Mais le régime baasiste syrien ne tarde pas à évoluer vers une autocratie appuyée sur des services de sécurité omniprésents et vers un enkystement au pouvoir de clans familiaux alaouites qui installent, à la faveur d’une timide libéralisation économique, une domination de type néo-patrimonial caractérisée par l’imbrication entre la caste au pouvoir et les nouveaux acteurs économiques.

Depuis les années 1980 et jusqu’au soulèvement populaire de 2011, le régime a fait face à des déstabilisations profondes qui ont fait la preuve de son échec à construire l’Etat comme instrument d’une véritable intégration nationale. Entre 1979 et 1982, une première crise majeure ébranle le régime. Des protestations venues des couches moyennes libérales et d’une gauche affaiblie et divisée réclament la fin de l’état d’urgence et le rétablissement des libertés publiques tandis que les Frères musulmans se soulèvent à Hama, se posant en représentants de la majorité sunnite dressée contre « la dictature d’une minorité confessionnelle » tyrannique et corrompue et vilipendant un « prétendu Etat des masses » devenu « l’Etat d’une clique ». La répression est violente et les réponses du régime se font sur un terrain idéologique : « la clique des Frères musulmans » est accusée d’être « à la solde d’Israël et de la CIA », acharnée à détruire la révolution populaire syrienne au nom d’une opposition religieuse réactionnaire et obscurantiste. En 2011, une mobilisation populaire pacifique et transcommunautaire née dans la foulée des « printemps arabes » a été soumise à une répression d’une violence inouïe qui a d’emblée confessionalisé les enjeux en dénonçant une rébellion pseudo-démocratique qui masquerait en réalité un soulèvement sunnite importé de l’étranger afin de répandre la sédition religieuse et de démanteler le pays sur la base des fractures communautaires. Le confessionalisme est ici une stratégie éprouvée de fragmentation et de dépolitisation des sociétés qui nourrira l’internationalisation du conflit. Les acteurs régionaux trouvent dans la manipulation des clientèles communautaires un levier commode d’intervention qui exacerbe les luttes internes. Ainsi l’Iran s’est-il fait le protecteur du régime alaouite tandis que l’Arabie saoudite et le Qatar déversent leurs pétrodollars sur les oppositions sunnites.

Quelle est la place du discours de l’arabisme dans la construction de l’Etat au Proche-Orient ? Quelle importance tient-il encore aujourd’hui ?

Au long du XX eme siècle, deux identifications globales s’offrent aux sociétés du Proche-Orient pour fonder de nouvelles communautés politiques, l’arabité et l’islam qui tous deux vont connaître un processus d’idéologisation. L’arabisme, né au tournant de la Première Guerre mondiale sur la base d’une renaissance qui fut linguistique et culturelle avant d’être politique, s’idéologise dans la Syrie des années 1930 au sein de petits groupes d’intellectuels qui se pensent comme une avant garde politique investie de la mission de guider les peuples de la région sur les chemins de la libération et de l’unité : tous, Parti populaire syrien, Baas, Mouvement des nationalistes arabes, sont animés par un puissant ressort anti-impérialiste. L’idéologie baasiste apparaît comme la forme théorique la plus aboutie du nationalisme pan-arabe, appuyée sur une définition plus culturelle que politique de la nation qui apparaît comme la réponse défensive à une modernisation exogène. L’Etat y est conçu comme la simple actualisation de la Nation arabe appelée à renaître et à s’épanouir sous une forme unitaire qui devra englober la grande Syrie, l’Egypte et l’Irak. L’Etat pan-arabe moderne sera un Etat socialiste préoccupé de redistribution mais qui subordonnera la question sociale à la question nationale et développera une vision corporatiste de la société.

Les régimes prétoriens parvenus au pouvoir en Egypte, en Syrie et en Irak entre les années 1950 et les années 1970 feront de l’idéologie pan-arabe un moyen de légitimation en même temps qu’un instrument paradoxal de construction de l’Etat et de la nation. Paradoxal au vu du décalage entre la communauté pan-arabe de référence qui constitue l’horizon utopique de l’action et les territorialités concrètes des pays concernés qui alimentent ces patriotismes locaux. Mais l’enkystement de la nomenklatura au pouvoir, les impasses du conflit israélo-arabe et les échecs du développement économique se conjuguent pour concourir à une érosion progressive de la légitimité nationaliste arabe des régimes, depuis longtemps réduite à ne poignée de slogans usés.

Comment l’islam s’est-il politisé au cours du XX ème siècle pour devenir une dynamique de formation de l’Etat ?

C’est une question longue et complexe. Il faudrait sans doute remonter au dernier tiers du XIX ème siècle lorsque s’amorce un processus d’idéologisation du religieux, qualifié de réformisme ou de modernisme musulman, qui prend place dans le mouvement plus large de la Renaissance arabe et dont l’un des enjeux est de redéfinir les finalités de la Loi afin de donner un fondement moral islamique à la vie sociale et politique moderne. Très vite, les priorités du discours réformiste évoluent de la reconstruction morale et sociale du monde musulman à la mobilisation politique contre la menace européenne. Dès lors, la dimension revivaliste l’emporte sur la dimension réformiste. Le vrai tournant de l’idéologisation de l’islam s’identifie à la naissance de l’Association des Frères musulmans en 1929 dans une Egypte où s’exacerbent les frustrations nationalistes, où l’instabilité politique chronique jette le discrédit sur l’ordre parlementaire libéral, où s’approfondissent enfin les polarisations identitaires entre rêves méditerranéens d’ouverture à l’Europe et enracinement dans une identité arabo-musulmane. Dans ce contexte, les Frères musulmans dessinent une alternative entre « la voie de l’Occident » et la « voie de l’islam » et proposent une vision à la fois normative et totalisante d’un islam qui engagerait l’individu tout entier. L’ordre islamique qu’ils envisagent n’est pas tant un ordre politique qu’un ordre légal et moral qui s’identifie à la charia et se fonde sur une approche morale de l’ensemble des activités humaines. Les Frères musulmans n’en proposent pas moins un glissement de l’adage traditionnel selon lequel l’islam est religion et monde, à l’idée révolutionnaire selon laquelle l’islam serait religion, monde mais aussi Etat. Or, la matrice idéologique initiale du mouvement connaît une inflexion significative après l’installation du régime nassérien et la rupture intervenue entre Nasser et les Frères en 1954. Dès lors, la violence de la répression du régime conduit Sayyid Qutb et ses émules à la théorisation d’un islam politique de combat dressé contre le tyran.

Si le courant dominant des Frères musulmans adhère aujourd’hui à une forme de démocratie institutionnelle assortie d’un conservatisme moral et social, le triomphe de la révolution iranienne en 1979 a ouvert un nouveau cycle d’idéologisation de l’islam, le messianisme religieux chiite se trouvant réinvesti dans un horizon historique révolutionnaire. Là où l’islam des Frères, tour à tour soutenu par l’Arabie saoudite et le Qatar ne menace en réalité ni Israël ni le contrôle de la ressource pétrolière, l’islam révolutionnaire iranien constitue le ferment d’une mobilisation anti-impérialiste renouvelée et le fondement aujourd’hui d’une politique régionale de puissance qui contribue à islamiser les conflits locaux. Mais l’islam politique témoigne peut-être avant tout de la crise des régimes prétoriens de la modernisation autoritaire qui ont échoué à construire l’Etat comme à produire des communautés nationales intégrées.

Lire également :
Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient (1/2)
Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient (2/2)

Publié le 05/03/2019


Claire Pilidjian est élève en sciences sociales à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Elle y a suivi plusieurs cours sur l’histoire du Moyen Orient, ainsi qu’à la Sorbonne, dans le cadre du Master « Histoire des mondes arabes et musulmans ». Elle étudie également au sein du Master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po, avec une spécialité Moyen-Orient. Elle s’intéresse particulièrement à la révolution égyptienne de 2011, ainsi qu’à la période post-Première Guerre mondiale au Levant.


Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, Nadine Picaudou est agrégée d’histoire et spécialiste du Proche-Orient contemporain. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages consacrés à la région (La Déchirure libanaise (1989) ; Les Palestiniens, un siècle d’histoire (2003) ; La Décennie qui ébranla le Moyen-Orient : 1914-1923, (2017)). Elle a enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) ainsi qu’à l’Université Paris I - Panthéon Sorbonne. En 2018, l’historienne publie Visages du politique au Proche-Orient (Folio).


 


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