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Entretien avec Nadim Houry - Entre l’Etat libanais, le Hezbollah et Israël « les narratifs s’opposent dans une forme de cacophonie (…) mais tous attendent que Washington clarifie sa position »

Par Ines Gil, Nadim Houry
Publié le 28/06/2026 • modifié le 03/07/2026 • Durée de lecture : 9 minutes

Nadim Houry

Israël poursuit ses bombardements malgré la signature d’un protocole d’accord qui apparaît plutôt favorable à Téhéran. Comment comprendre l’attitude israélienne ? En réaction, l’Iran avait indiqué, la semaine passée, qu’il pourrait fermer le détroit d’Ormuz tant que les attaques contre le Liban se poursuivraient. Assiste-t-on à un nouveau compromis ? Le respect de la souveraineté libanaise en échange de la garantie de la liberté de navigation à Ormuz ?

 
Le protocole d’accord est intérimaire : ce n’est pas l’accord final. Mais on voit déjà qu’il est plutôt favorable aux intérêts iraniens. Téhéran est en train d’imposer son narratif et tente d’utiliser l’accord avec les Américains pour protéger ses intérêts régionaux au-delà de Ormuz, et notamment au sud du Liban.
 
Depuis la signature du protocole, les Israéliens affirment qu’ils ne se sentent pas concernés par les engagements américains, ce qui explique la poursuite de leurs attaques sur le territoire libanais. En réponse, les Iraniens ont affirmé que le Liban faisait bien partie de l’accord, menaçant le bon déroulement des discussions avec Washington en cas de poursuite des attaques israéliennes. La pression iranienne de ces dernières semaines pour inclure le Liban dans leurs négociations avec les Américains n’a pas fondamentalement changé la donne, mais elle a permis d’obtenir une réduction des attaques israéliennes ainsi qu’une modification des règles d’engagement sur le terrain. Pour l’instant, il semblerait que les troupes israéliennes vont continuer à occuper une partie du sud du Liban. Néanmoins, les forces au sol devraient désormais se limiter à des actions défensives, sans mener d’opérations offensives.
 
Tout cela est très précaire. Des frappes israéliennes continuent d’être menées régulièrement au Liban, tandis que des drones survolent toujours le pays. Israël cherche à tester les limites de Donald Trump, à pousser au maximum pour voir jusqu’où il peut aller.
 
De son côté, le Hezbollah sort renforcé par le soutien de son allié iranien qui semble plus fiable que lors de la guerre de 2024, et du coup arrive à marquer des points, surtout vis-à-vis de ses soutiens au Liban, en se montrant confiant que l’Iran aidera le Liban à libérer ses territoires. Mais le gouvernement libanais, lui, considère que l’Iran n’a pas à négocier à sa place et maintient ses discussions directes avec Israel.
 
On voit donc coexister trois narratifs très différents, qui évoluent chacun selon une logique propre. Tous attendent davantage de clarté de la part de Washington, c’est-à-dire, concrètement, de savoir jusqu’à quel point les Américains sont prêts à exercer une pression sur Israël. Car jusqu’à présent, les Israéliens n’ont donné aucune indication sur un éventuel retrait du sud du Liban : aucun calendrier n’a été annoncé.
 

En parallèle des discussions irano-américaines, les négociations entre le Liban et Israël ont repris à Washington. L’État libanais doit composer à la fois avec un Hezbollah qui s’oppose à ces discussions et avec un Israël dont la ligne politique est jusqu’au boutiste. Selon vous, quels sont les principaux enjeux de ce nouveau chapitre diplomatique pour Beyrouth ?

 
Israël et le Liban ont signé à Washington un accord-cadre ce vendredi 26 juin. Les détails ne sont pas encore complètement annoncés, mais il s’agirait d’un échange progressif et conditionnel : le Liban s’engage à restaurer le monopole de l’État sur les armes, à désarmer le Hezbollah et à confier à l’armée libanaise le contrôle sécuritaire effectif du territoire. En contrepartie, Israël s’engagerait à se redéployer progressivement hors du territoire libanais. Le texte prévoit deux zones pilotes où l’armée libanaise prendrait progressivement le contrôle, après vérification du démantèlement des infrastructures armées mais ne spécifie pas de calendrier faisant craindre une longue occupation Israélienne. La reconstruction et le retour des populations civiles seraient eux aussi liés à cette séquence sécuritaire.
 
L’accord pose des questions très lourdes. Il lie directement souveraineté, reconstruction et assistance économique à la capacité de l’État libanais à traiter la question du Hezbollah – avant même qu’Israel ne soit sorti du Liban. Il fait ainsi peser sur l’armée libanaise une responsabilité politique et sécuritaire considérable, alors qu’elle ne peut pas, à elle seule, résoudre une question qui exige un vrai soutien politique interne, des garanties régionales et un arrêt durable des violations israéliennes. Surtout, qu’il est clair que le Hezbollah refusera.
 
Pour Israel, le succès de ces négociations réside dans l’exclusion de l’Iran du dossier Libanais. Il reste à voir comment les Iraniens réagiront, surtout que leurs négociations avec les Américains continuent.
Le problème est que Washington reste très flou sur ses intentions, ce qui entretient la confusion et pousse chaque acteur à projeter ses propres attentes sur les négociations.
Au fond, ces négociations ressemblent un peu à la présidence Trump : les annonces spectaculaires se succèdent, des affirmations présentées comme des certitudes un jour sont contredites le lendemain. Dans un tel contexte, il devient particulièrement difficile de produire une analyse approfondie et stable de la situation.
 

Netanyahou a affirmé : « Israël ne se retirera pas du Liban tant que je serai Premier ministre »

 
Justement, cela fait partie de ces annonces et postures choc qui se multiplient. De la même manière, Naïm Qassem, le secrétaire général du Hezbollah, a lui aussi haussé le ton. Les narratifs s’opposent dans une forme de cacophonie, marquée par des déclarations maximalistes, dans un contexte où chaque acteur cherche à imposer ses priorités et son narratif.
 
Pour Benyamin Netanyahou, la priorité est aujourd’hui avant tout électorale. Il avait promis des victoires israéliennes sur tous les fronts et cherche donc à préserver l’image d’un succès militaire. Les Iraniens, de leur côté, visent une victoire stratégique, non seulement dans leur rapport avec les États-Unis, mais aussi pour restaurer leur crédibilité régionale. Après l’assassinat de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre 2024, l’Iran n’était pas intervenu pour venger son allié. Son image auprès de ses partenaires régionaux, notamment les Houthis et les milices irakiennes, s’en était trouvée affaiblie. Aujourd’hui, une réalité se dessine : si l’Iran met autant en avant la carte libanaise, ce n’est pas uniquement pour protéger le Hezbollah. C’est aussi une manière de regagner en crédibilité auprès de ses alliés régionaux et de pouvoir leur démontrer qu’il reste capable de les défendre. En d’autres termes, Téhéran cherche à réaffirmer un message simple : « je vous protège ».
 
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur les dossiers du désarmement du Hezbollah et d’un éventuel retrait israélien. Ce qui apparaît clairement, en revanche, c’est que l’Iran parvient aujourd’hui à tirer son épingle du jeu. Pour autant, les rapports de force restent flous. Donald Trump fera-t-il preuve de patience et contraindra-t-il Benyamin Netanyahou à accepter des compromis ? Si le Premier ministre israélien refuse de mettre fin aux attaques contre le Liban, cela entraînera-t-il des conséquences concrètes ? À ce stade, de nombreuses questions demeurent sans réponse.
 

Le Hezbollah semble avoir regagné une certaine aura, même s’il reste difficile de l’affirmer avec certitude en l’absence de sondages ou d’enquêtes d’opinion fiables

 
Le Liban est profondément divisé. On n’observe pas aujourd’hui l’effet post-guerre de 2006, lorsqu’une partie de la population libanaise non chiite s’était ralliée au Hezbollah. Cette dynamique est absente. Pour de nombreux Libanais, le Hezbollah n’est plus seulement perçu comme un allié de l’Iran, mais comme une extension organique de celui-ci. Le soutien dont il bénéficiait autrefois au-delà de sa base traditionnelle n’existe plus vraiment. Il semble avoir atteint un plafond de popularité qu’il lui sera difficile de dépasser.
 
En revanche, ses soutiens au sein de la communauté chiite demeurent bien présents. Aujourd’hui, le Hezbollah peut mettre en avant un argument simple : « l’Iran ne nous a pas abandonnés ». Mais la véritable question, au cœur du problème, est celle de la reconstruction. Le Hezbollah et l’Iran seront-ils capables d’y répondre concrètement ? La communauté chiite a subi des pertes humaines considérables, mais aussi des pertes financières extrêmement lourdes. Si le Hezbollah veut consolider, voire renforcer, son soutien au sein de cette communauté, il devra apporter des réponses sur ce terrain.
 
Au fond, la communauté chiite n’a jamais réellement lâché le Hezbollah. Beaucoup étaient en désaccord avec sa décision de rentrer en guerre, mais politiquement, le système sectaire Libanais fait qu’une communauté lâche rarement son parti par peur de se retrouver affaibli vis-à-vis d’autres communautés. Aujourd’hui, le mouvement tend d’ailleurs à renforcer sa position interne, dans la mesure où son allié iranien semble sortir de cette séquence avec une influence régionale consolidée. On le voit symboliquement avec le poster géant du nouveau Guide suprême sur la route de l’aéroport dans le sud de Beyrouth, mais aussi avec le ton plus affirmé adopté par Naïm Qassem ces derniers jours. Reste que la question de la reconstruction risque de devenir un véritable défi pour le mouvement chiite.
 
Mais au fond, ce dont le Liban a besoin aujourd’hui, c’est d’un véritable dialogue interne permettant au pays de se reconstruire et de définir une stratégie nationale de défense qui désarme le Hezbollah sans provoquer un conflit interne. Car le Liban demeure marqué par une fragmentation politique et sociale extrême.
 

Concernant la question de la reconstruction, l’attitude israélienne a profondément évolué par rapport à 2006. Depuis le 7 octobre, Israël semble privilégier une politique de destruction maximaliste à ses frontières, avec l’objectif d’empêcher le retour de populations civiles à proximité immédiate de son territoire. Dans ces conditions, la question se pose : la reconstruction et le retour des civils sont-ils tout simplement envisageables aujourd’hui ?

 
C’est le cœur de la question. Peut-on réellement envisager qu’Israël maintienne une occupation du sud du Liban ad vitam aeternam, empêchant le retour ? Certains Libanais craignent cette possibilité, mais si les Israéliens empêchent le retour des civils, on se dirigera de nouveau vers un scenario de résistance armée au Sud Liban comme on l’a connu après l’invasion de 1982.
 
Aujourd’hui, deux approches s’opposent au Liban face à l’occupation israélienne. D’un côté, celle de l’État libanais, qui estime que les territoires doivent être récupérés progressivement, à travers une approche graduelle fondée sur le retour des forces armées libanaises dans le sud. De l’autre, celle du Hezbollah, qui considère que la seule manière de « négocier » avec Israël est de créer un rapport de force par les armes, selon une logique de guérilla – avec bien sur le soutien de l’allié Iranien.
La question est donc simple : quelle approche finira par produire des résultats ? Celle de l’État libanais ou celle du Hezbollah ?
 
Si l’occupation se prolonge dans le sud, cela pourrait entraîner une remobilisation du Hezbollah, ou d’un Hezbollah 2.0. Aujourd’hui, les Iraniens semblent considérer que c’est en construisant un rapport de force avec les Américains qu’ils pourront convaincre Israël de se retirer. D’autant plus que, sur le terrain, le Hezbollah utilise depuis maintenant plusieurs semaines de nouveaux drones FPV à fibre optique. Reliés par câble, ces drones sont beaucoup plus difficiles à brouiller et sont utilisés pour attaquer les soldats israéliens dans les territoires occupés. Les Iraniens misent sur Donald Trump, qui souhaite mettre fin à cette guerre, tout en s’appuyant sur un Hezbollah certes affaibli mais toujours capable d’infliger des pertes et des dégâts aux forces israéliennes. Les Israéliens, eux, affirment vouloir poursuivre leur stratégie actuelle. On assiste donc à une course où chaque acteur avance selon sa propre logique : Israël estime détenir toutes les cartes et se considère en position de force ; l’Iran pense avoir suffisamment renforcé sa position pour pouvoir exercer une pression sur Washington ; quant à l’État libanais, il apparaît largement démuni, avec très peu de leviers à sa disposition.
 
Sur le plan libano-libanais, le problème fondamental du Liban est qu’il a souvent considéré qu’un soutien extérieur pouvait résoudre ses problèmes internes. Le Hezbollah pense qu’un retour au statu quo ante reste possible si l’Iran parvient à sortir renforcé de cette séquence. À l’inverse, les adversaires du Hezbollah se tournent vers les États-Unis dans l’espoir d’affaiblir le mouvement chiite et de régler ainsi les difficultés du pays. Dans les deux cas, les acteurs politiques libanais misent sur l’ingérence extérieure.
 
Or, ce dont le Liban a besoin, c’est d’un véritable moment de discussion nationale permettant de dégager un minimum de compromis entre les différentes composantes du pays. Aujourd’hui, nous en sommes très loin. Mais le Liban ne peut pas continuer à attendre les décisions de Trump, les élections israéliennes ou encore les choix de l’Iran. Sinon, il risque de rester prisonnier des dynamiques régionales sans jamais parvenir à résoudre ses propres problèmes.
 
Les enjeux sont pourtant immenses : la reconstruction, la cohésion sociale et l’adaptation à un Moyen-Orient qui évolue à une vitesse considérable. Le Liban doit parvenir à définir ses lignes rouges ainsi que les grandes orientations de sa stratégie nationale.
 

Publié le 28/06/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Nadim Houry est avocat spécialisé en droit international et humanitaire et directeur exécutif de l’Initiative arabe pour la réforme (ARI).


 


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